Sept d’un coup !

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06/06/2017 par carnetsparesseux

Bien entendu, ça n’est pas parce que je vous le raconte que vous êtes obligé de me croire. C’est arrivé l’autre jour, plus exactement l’autre soir. Précisément mercredi dernier, le dernier soir de mai. Ce soir-là, on sentait, à je ne sais quoi d’électrique dans la douceur de l’air que juin serait bientôt là, piaffant, prêt à s’enivrer de la floraison prochaine de l’arnica, de la bourrache et de la cigüe. Mais je me suis arraché à ma rêverie : il fallait que j’écrive. Pour une fois que j’avais un peu de temps, ne me manquait plus qu’un sujet.

« Tiens, mais c’est un sujet, le temps ! Ah non, Alfred est déjà passé par là… Mais il y a peut-être quelque chose à creuser… (c’est là que j’ai eu le déclic, en regardant le calendrier). Voyons, les mois ? Non, la poésie calendaire, c’est bon pour les poètes du dimanche ! Voyons plus petit… Les heures ? Là, je butte sur les Heures fleurs de Gérard de Nerval ! La semaine ? Non, je crois qu’Apollinaire a déjà fait quelque chose...  Passent les jours et les semaines, peut-être bien. Alors les jours ? Hésiode n’est plus très lu, et si je fais l’impasse sur les travaux… donc, les jours. Mais lequel ? »

– C’est vrai, lequel ?
J’ai sursauté : qui parlait ? J’ai scruté l’obscurité accumulée autour du rond de la lampe : personne ! Mais une autre voix a répondu, puis encore une autre :
– Moi, je ferais un joli sujet !
– Tu parles, tu as déjà tes Roses blanches !
– C’est vrai, tout est toujours pour Dimanche… il en faut un peu pour les autres !
– Parce que toi, Lundi, avec Monday Monday et le Lundi au soleil, tu n’en as pas assez ?
– Toi, Jeudi, tu peux te taire, tout le monde n’a pas son recueil personnel !
– Taisez-vous donc tous ! Et toi, fais nous un peu de lumière !

Sans être bien certain que c’est bien à moi que la dernière voix s’adressait, je me suis exécuté, et c’est alors que je les ai vus tous les sept : près de la porte, Lundi faisait l’important en costume sombre ; Mardi et Mercredi conciliabulaient près de l’armoire, Jeudi restait dans son coin, Vendredi était en décontracté-juste-ce-qu’il-faut [c’est-à-dire sans cravate]. Samedi inventoriait le placard à liqueur, et, comme de bien entendu, dans mon meilleur fauteuil, Dimanche, qui m’a demandé :
« Alors, lequel d’entre nous vas-tu choisir ?
Avant que j’ai le temps de seulement penser à répondre, la cacophonie a repris !
– Ne vous disputez pas ! On n’a plus le temps, il n’a qu’à nous faire un poème de groupe ! Chiche ?

Tous ont acquiescé. Docile, j’ai repris mon crayon en songeant : « Un poème de groupe ? Ils en ont de bonnes. Encore heureux qu’ils riment tous. Ah, non pas dimanche. Et puis lequel mentionner en premier ? Dimanche ? Lundi ? Je vais forcément vexer l’un ou l’autre ».

Pendant ce temps, ils avaient pris leurs aises. Samedi et Mercredi vidaient le flacon d’alcool de prune que je garde pour les occasions. Lundi recomptait ses ponts sur ses doigts ; Vendredi et Mardi, très à l’aise, exploraient ma bibliothèque avec un air pincé. Jeudi vadrouillait entre la cuisine et le salon, remplissant les verres, redressant le napperon sur la table basse, proposant des jeux, bref, s’agitait comme quatre ! et Dimanche ? Il achevait la tarte aux myrtilles de dimanche passé.

De mon côté, je gribouillais, je raturais ; quelle forme choisir ? Alexandrins, sixains, vers libres ? Sonnet, ode, collage surréaliste ? Les tentatives se succédaient sans grand succès, et ça a été pire encore quand Mardi s’est approché de ma table avec un air suspicieux :
« Pressez-vous, m’sieu, me dit-il. C’est qu’on a pas tout notre temps. En mai, fait ce qu’il te plait, mais ça ne vaut rien pour juin. Et juin, c’est demain.
Alors – je ne sais pas ce qui m’a pris -, je me suis levé et j’ai annoncé, un chat dans la gorge :
Sept d’un coup ; c’est le titre. Et je vous préviens, c’est un haïku.
– Si c’est ça vaudrait mieux dire sept d’un haïku, a ricané Jeudi. Lundi l’a tancé du regard. Les autres se taisaient. Je me suis lancé :

Lundi mardi, mercredi,
Jeudi, vendredi,
samedi et puis dimanche.

Un grand silence succéda à ma récitation. Les sept jours se sont regardés, hochant la tête. Puis ils se sont levés et m’ont serré la main tour à tour. Vendredi m’a chuchoté « bien joué », Mardi m’a cligné de l’œil, Jeudi a grimacé, Lundi tenté un sourire et Dimanche m’a tapé sur l’épaule en me glissant un « Hé bien voilà, c’était pas si dur ».

Puis j’ai entendu la comtoise de la voisine qui égrenait à travers la cloison les douze coups de minuit : voilà qu’on était en juin, et j’étais tout seul dans mon salon vide.

Bien entendu, ça n’est pas parce que je vous le raconte que vous êtes obligé de me croire.

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39 réflexions sur “Sept d’un coup !

  1. Alphonsine dit :

    Excellent (comme toujours), surtout jeudi qui s’agite comme quatre !

  2. Ben quoi ? C’est pas pour l’Agenda ironique cet exemplaire poésie en prose narrative et parfaitement exemplaire des consignes. Et ce haïku sibyllin, quelle merveille ! Intégrez illico ce groupe de penseurs et d’écrivains qui constituent l’Agenda (auquel vous avez pris la peine de nous initier au demeurant). Je vote pour !

  3. Élégance et négligence, cet équilibre entre prouesse et incurie, tendresse et ironie qui te caractérise. Voilà un brouillon digne de toi. À mon tour d’être impressionnée 🙂

  4. Frog dit :

    J’aime beaucoup! Les attitudes de ces messieurs de la semaine qui font chez toi comme chez eux, et ce haïku – enfin un poème que je saurai par cœur !

    • Merci Frog. Oui, quand on voit comment ils se comportent en bande, on comprend que le calendrier ne laisse sortir les jours qu’un par un !
      quant à l’haïku, mine de rien, je n’ose pas même pas compter les versions qui ont précédée cette version aisément mémorisable 🙂

  5. Valentyne dit :

    Sept d’un Haïku 🙂

    Joli clin d’œil aux jeudis poésie (tiens c’est demain jeudi ..Thursday NeXT )

    Bisesssss

    Mon sac (qui me parle) s’appelle Vendredie 🙂

  6. Pour la semaine des quatre jeudis, il va falloir évidemment s’en remettre au nouveau ministre… 🙂

  7. Cher M. Paresseux, voilà qui a du sel, comme toujours chez toi! Rien n’est jamais sérieux mais rien n’est jamais vain. Derrière ta nonchalance et ton détachement élégant, voilà une petite scène quotidienne du Romancier et ses Personnages: pauvre auteur totalement dépassé par ses créatures fantasques qui lui en font voir de toutes les couleurs! Seule solution pour s’en sortir: écrire, écrire encore, haïku salvateur qui leur clôt bien le bec à ces messieurs sans-gêne et à leurs exigences! Je suis absolument fan de cette petite scène qui vaut toutes les théories qui soient. (Si on leur présentait comme ça aux lycéens, ils comprendraient tout de suite Mauriac. Je peux te piquer ton récit à des fins pédagogiques? ( 😀 )

    • Hola, nonchalance, détachement, vanité, comme tu y vas ! Je n’y suis pour rien, moi si tu y vois tout ça. Et disons le une fois pour toute, le je-qui-raconte-ci-dessus n’est pas le moi-qui-commente-dans-les-commentaires !).
      Mais je suis très honoré que ce moi-qui-raconte serve à pédagogiquement expliquer Mauriac. Enfin, tant que ça ne m’oblige pas le lire moi-aussi 🙂

      • Ah ah ah! Non non, tu n’as pas besoin de le lire puisque tu peux écrire cela! Enfin, ça n’est pas si pénible que cela en a l’air!
        En attendant, c’est toujours un régal de lire le toi-qui-racontes et le toi-qui-commentes et d’y voir mille choses dont vous n’êtes tous les deux pas responsables, il va de soi (Je ne voudrais pas porter de fausses accusations!)…

  8. LydiaB dit :

    Génial, comme d’habitude !

  9. walachniewicz dit :

    Ha! Ha! Tu les as tué tous les 7 avec ton haïku, des mouches à merde je te dis et sans gêne en plus ;o)

  10. Célestine dit :

    Je ne m’en lasse pas… 😀
    ¸¸.•*¨*• ☆

  11. jobougon dit :

    C’est délicat de les traiter de façon équitable, par ce côté singulier qu’ils ont de s’associer sans énoncer clairement leur position. Quoique le lundi s’affiche en tête de file, je me demandais si le dimanche ne pourrait pas se porter preneur de cette position, en cas de bug il resterait bloqué au redémarrage. Si tu as des entrées chez le ministre de la semaine, glisse lui cette suggestion, je t’en saurai infiniment gré. Il faut hackager le temps de temps en temps pour cracker la routine.
    Un dimanche en boucle, ce serait super chouette.

    • Savoir quand la semaine commence ? vaste question ! Malheureusement, je n’ai pas d’entrée chez le ministre de la semaine. Un dimanche en boucle ? une noria de poulet frite et de gigot flageolet en boucle, entrecoupés d’une infinie enfilade de promenades digestives et de Jacques Martin à la télévision ? tu es bien sûre ?

    • jobougon dit :

      Et les dimanches au bord de mer, et les accrobranches du dimanche, les salades de fruits frais, les fraisiers les glaces à la pistache et les bains de zéro heure zéro une des nuits caniculaires…
      Ah les joies du canoë, les randonnées en forêts, les lacs les musées les cabanes les siestes et les apéro sous la tonnelle…
      Oui, même avec Jacques Martin et ses illuminés du petit rapporteur au coin de la cheminée en hiver, je signe.

  12. Leodamgan dit :

    Habile trouvaille, ce haïku collectif, mais qu’attendre d’autre de ton talent?
    Tiens dans les réminiscences, j’ai ça :

    Que ce soit dimanche ou lundi
    Soir ou matin minuit midi
    Dans l’enfer ou le paradis
    Les amours aux amours ressemblent
    C’était hier que je t’ai dit
    Nous dormirons ensemble

  13. Caroline D dit :

    T’es sûr que ça surchauffe pas un peu lâ-dedans?

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