Le pavillon de l’ancre parenthèse (9)

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03/06/2017 par carnetsparesseux

Trop de questions nous brûlaient les lèvres, Nez-de-Lande et moi-même : nous gardâmes le silence…

Nez-de-Lande garda le nez sur le baquet où nageait la cédille, se risquant même à la flatter du doigt. Pour me donner une contenance, je m’accotais au mât en cherchant à deviner entre quelles vagues jaillirait le souffle du motmarin libéré, laissant le capitaine reprendre ses esprits et sa respiration. Il le fit en vaquant un moment à la manœuvre que l’épisode de la cédille nous avait fait négligé. Une fois que le canot eu repris sa course de vague en vague, bien carré sur le banc de gouverne, une main sur la barre du safran, l’écoute de la voile dans l’autre, un oeil sur l’horizon et l’autre sur le gréement, une pipe au coin de la lèvre, le capitaine repris la parole. Il parla longtemps.

Pour rendre bref son long récit, il ressortait du dit du vieux marin qu’un terrible corsaire anglais ravageait les eaux où nous naviguions, qui pratiquait la pêche à outrance et la politique de la vague-brûlée : pas un mot, pas un adverbe, pas même une syllabe bredouillée ne résistait à son passage maudit. Une folle colère entrainait cet Attila nautique et mutique – dans sa rage, il avait fait vœu de silence ! On chuchotait dans les bassins des ports que non content de sans cesse labourer les vagues de l’étrave de son navire démoniaque, le capitaine du Samuel-Coleridge avait emprunté aux romains l’ancienne coutume de jeter des sacs de sel dans son sillage afin d’encore plus détruire les racines langagières enfouies dans les flots. Pour mieux marquer qu’après son passage, plus rien en murmurait en mer, ce terrible gredin arborait un pavillon noir frappé d’une sinistre ancre parenthèse.

La nuit venue, par précaution, nous n’allumâmes pas les lanternes réglementaires, ni même la loupiote du compas. Aussi bien, entre les étoiles scintillantes et la lune qui brillait au ras de l’horizon, le cap était facile à tenir. Le canot glissait sur la lente houle noire, sa course ponctuée de loin en loin par les jets phosphorescents du motmarin qui nous avait adopté. Nous mangeâmes un morceau, économisant d’un commun accord nos maigres vivres. Nez-de-Lande prit toutefois sur sa portion quelques miettes que la cédille accepta de grignoter.

Le vieux marin reprit la parole. Poursuivre la campagne de pêche était non seulement inutile mais dangereux au plus haut point : le capitaine du Samuel-Coleridge n’aimait rien tant qu’à pêcher des pêcheurs qu’il incorporait de force dans son équipage de réprouvés quand il ne s’en servait pas comme appât ! Alors, que faire ? Nous tombâmes bientôt d’accord pour tenter de rejoindre une côte. Seulement, le capitaine de notre canot ne nous le cacha point, il fallait jouer le tout pour le tout. Notre meilleure chance était de choisir une route que même le pirate n’irait pas risquer.

En un mot, il fallait se lancer dans une eau dangereuse entre toutes, un dédale aquatique parcouru de courants littéraires hasardeux et où, dit-on, viennent s’accumuler et s’enchevêtrer les faux compliments des quatrièmes-de-couverture, les mots d’auteurs fielleux et les remarques acides des critiques. A cette description le lecteur averti aura reconnu le redoutable cimetière marin de la mer des Sarcasmes.
à suivre !

* * *

9e épisode du feuilleton maritime du Jules Grevisse.

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44 réflexions sur “Le pavillon de l’ancre parenthèse (9)

  1. almanito dit :

    Du coup je ne sais plus quoi écrire pour ne pas être soupçonnée de nager dans les eaux troubles du faux compliment, car à la fin du récit j’ai soupiré un ha oui, brillantissime! béat d’admiration 🙂

  2. Aldor dit :

    « La mer des sarcasmes », c’est profond; ça.

  3. martine dit :

    Tes trouvailles sont lumineuses…
    Tu devrais écrire des nouvelles 😉

  4. gibulène dit :

    excellents les courants littéraires et la mer des sarcasmes !!!! on se laisse dériver 😉

  5. Finalement, c’est au « à suivre » que mon cœur a le plus applaudi, de soulagement : ouf, cette aventure n’est pas terminée!😀

    • « à suivre », ça ferait un chouette titre, non ?
      Ne t’inquiète pas trop, l’histoire n’est pas près d’être terminée, ne serait-ce que parce que je n’ai pas la moindre idée de comment elle s’achèvera !

      • Tant mieux tant mieux! Continue à nous promener😀

        • Merci (ça me promène aussi 🙂 ) Remarque, comme Frog souhaite un « service de réclamations » où les lecteurs pourraient demander la suite qu’ils préfèrent (elle rêve de voir la tête du terrible capitaine du Samuel-Coleridge….), si tu as un souhait, c’est le moment 🙂

          • Oh mais je suis paresseuse aussi, à mes heures, et aime me laisser porter par les flots! Quelques soient les périls, et terribles rencontres à envisager, je reste à bord, curieuse… 🙂

          • Frog dit :

            Je ne veux t’obliger à rien Carnets. Je suis sûre que la suite qui se manifestera à toi vaudra mieux que mes visions d’affrontements verbaux avec les Angliches.

            • Désolé 🙂 la rencontre avec le capitaine est désormais inéluctable (mais quelle forme prendra-t-elle, je n’en sais rien 🙂 )
              J’aime beaucoup suivre les suggestions des lecteurs : d’abord ça montre que les lecteurs suivent vraiment, et puis ça sort l’histoire de la trace prévue. Comme ça j’ai droit, moi aussi, à ma dose de surprise !

              • Frog dit :

                Wow, bravo, bravoure. Je ne sais pas comment tu fais. Mes tentatives d’écrire pour obéir à une consigne sont difficiles.

                • je ne sais pas non plus 🙂 il y a sur le blog des feuilletons où je demandais l’avis des lecteurs. La première fois, c’était très intéressé, parce que je n’avais aucune idée de la suite…. et puis ça m’a plu, et aux lecteurs aussi je crois.

                  Et puis la consigne devient plus fréquentable si on se dit que tricher c’est encore jouer 🙂

                • Frog dit :

                  Justement, jouer ne m’est pas naturel. J’apprends, notamment avec l’agenda ironique. Il n’y a pas de raison que l’écriture ne suive qu’une direction unique… Tout exercice est bon, ou presque. Ta pratique m’intéresse justement parce qu’elle est si différente de la mienne, avec un résultat qui enthousiasme.

                • « Il n’y a pas de raison que l’écriture ne suive qu’une direction unique… Tout exercice est bon, ou presque. » tu as raison, et je crois qu’on a chacun en réserve une gamme de tons, d’écritures différentes. Il faut juste – pas si simple – leur donner l’occasion de sortir au jour, et le jeu est une de ces façons.

                • Frog dit :

                  Tu as raison. Et pourtant, j’éprouve une forme d’appréhension, à aller chercher ces sonorités et ces angles différents. Je me demande ce qu’on ressent quand on a accouché d’un bébé qui a l’air de venir de quelqu’un d’autre (si cela arrive, car il n’est pas sûr qu’on puisse se défaire de soi et de ses vieux réflexes).

                • Paresseux, je pense qu’il ne faut pas « aller les chercher » mais leur laisser la place de venir tout seul. (houlà, ça fait terriblement « vieux sage… 😦 )

                • Frog dit :

                  Haha ! Justement, le blog est vraiment un espace propice à ces expérimentations. Et on fait de belles rencontres, qui ouvrent des horizons.

  6. Frog dit :

    J’attends de voir la tête du capitaine du Samuel-Coleridge… 🙂

  7. Leodamgan dit :

    Waouh… Jamais je n’aurais osé m’imaginer flottant sur une mer de mots avec risques d’orages de caractères diacritiques… Ah ces mots, ces mots… Rahhh… je crois que je vais attraper un coup de soleil littéraire.
    Sainte Orthographe, et sainte Grammaire priez pour moi!

  8. Domiuke dit :

    Époustouflant, mais quel vent t’inspire autant d’imagination.
    Au passage, t’as du passer quelques temps sur un bateau ou ses environs pour connaître auusi bien la navigation.
    Les mots flottent de vague en vague tout en conservant le cap.
    Hisse et haut .

    • Merci Dominique ; bien vu, j’ai en effet un peu fait des ronds dans l’eau il y a longtemps ; mais faut pas se leurrer, l’essentiel vient des lectures et de la rêverie 🙂

  9. Valentyne dit :

    C’est émouvant une cédille qui grignote quelques miettes 🙂
    Quelle épopée heureusement que Saint Axe veille sur l’équipage 🙂

  10. Z’ont tout dit, tout dit, tout dit, z’ont dit tout ce qu’il fallait dire ! Le pavillon de l’ancre parenthèse est-il plus terrible que celui d’AliTération, un sagouin qui fait régner la terreur de la mer des Molusques jusqu’au golfe Paire Sikh ? Oh, temps, suspends ton vol : ce canot va entrer dans une zone de turbulences non accordées. J’ai peur.

    • Merci Anne ; Ali Tération, la terreur de la mer des Molusques ? Jamais entendu parler ! à J’ouvre grand mes pavillons (même pas noirs d’encre) et je t’écoute me raconter ses forfaits 🙂
      j’ai peur !

  11. Caroline D dit :

    Une chose me semble certaine, où que vous alliez, vous savez tenir un cap, m’sieur l’marin. Et ce n’est ni sarcasme, ni compliment. Certaines choses sont des évidences.

  12. jobougon dit :

    L’ancre parenthèse est un clin d’œil à l’encre-autre, ancre-eux ou en creux, c’est une trouvaille des fonds grammaticaux inexplorés, digne du prix fond-court quoique profond.
    Magistral et carnellissimo sans paresse aucune.
    J’applaudis sans limites des deux virgules, c’est bon et ce n’est rien de le dire. .

  13. walachniewicz dit :

    Je lis à rebours et j’adore le pavillon du terrible corsaire anglais, l’ancre parenthèse.

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