Ce que dit la cédille (8)

32

24/05/2017 par carnetsparesseux

« La cédille, regardez la cédille !
Déjà, Nez-de-Lande obéissant se penchait sur la cédille toute ensanglencrée tout juste retirée du flanc du motmarin et qu’à peine sorti de l’eau il avait posé sur le banc de nage du canot.
– Mais !? Elle bouge !
En effet, la cédille remuait faiblement ! J’en restais un instant abasourdi avant de me reprendre : en effet, si les mots pouvaient nager – et celui qui soufflait à l’instant même à une encablure du canot nous prouvait suffisamment qu’ils le pouvaient assurément – pourquoi pas les syllabes ou même les cédilles ? Décidément, le monde du vivant dépassait les limites que la courte vue de l’homme lui octroie dans sa suffisante myopie ! Pendant que ces réflexions me donnaient à penser, le typographe, admirable de professionnalisme, avait doucement empoigné la cédille, et entamait de la laver à l’aide d’un pan de sa chemise et d’eau de mer. Une fois nettoyée et pansée, il la berça un instant puis la déposa dans un seau qu’il avait rempli d’eau fraiche, et où elle frétilla bientôt. Elle était sauvée !

Après l’avoir regardée avec émotion évoluer dans l’eau du seau, je demandais au vieux marin :
– Comment cette pauvre cédille s’est-elle retrouvée sur cet hameçon ?
Il dédaigna de me répondre, laissant ce soin à Nez-de-Lande :
– Tout le monde sait ça, voyons, répondit celui-ci : pas d’hameçon sans cédille. On l’apprend en première année de l’école pratique de typographie : leçon sans cédille, c’est toi le c….  Oh, pardon, monsieur le grammairien, je ne disais pas cela pour vous !
Heureusement, le marin enchaina :
– Les chalumotiers se servent de la cédille comme appât ; c’est elle qui rend l’hameçon si tentant pour les motpoissons. On la ramasse en masse sur les côtes espagnoles et portugaises. Regardons-la mieux, elle a des choses à nous dire.

Nous nous penchâmes tous les trois sur le seau. Je dois avouer que je n’entendis rien que le clapotis de l’eau dans le seau, le choc des vagues sur le bordé du canot et le hululement du vent dans le gréement. Pour moi, elle était aussi muette qu’un eumuet, mais, instruit par mes précédentes déconvenues, je jugeais préférable de l’imiter et de ne rien dire. Le marin ne s’adressait d’ailleurs plus qu’à Nez-de-Lande :

« Regardez son dessin, ses courbes, son délié, son empattement… pour qui sait lire, cette malheureuse cédille signe le crime et dévoile le coupable…

– Hum, on dirait qu’il s’agit d’une police Olive… répondit le typographe.

– Vous en êtes certain, demanda anxieusement le vieux marin ? Si c’est une Olive, nous devons être dans les eaux de la goélette yankee My-Sailor-is-Rich. Je ne vous cache pas que j’en serais soulagé. Le capitaine Popeye est un rude marin, mais bon bougre… Il se pencha sur le baquet et s’exclama dans une salve de jurons que je refuse de retranscrire ici : Non ! Une partie de son émerillon a dû rester sur l’hameçon ! Alors, pas d’erreur, c’est une Ancient-Mariner ! Et seul le Samuel-Coleridge use de cette police ! Priez pour nous pauvres pêcheurs ; il n’y a point de salut à espérer si nous croisons ce maudit écumeur anglais -que la Grand’ Vague balaie -, juste un point final !  »

Dans un dernier juron, le vieux marin s’étrangla et se tut. Trop de questions nous brûlaient les lèvres, Nez-de-Lande et moi-même : nous gardâmes le silence…

 

à suivre !

* * *

8e épisode du feuilleton maritime.

32 réflexions sur “Ce que dit la cédille (8)

  1. annaurlivernenghi dit :

    J’l’aime bien cette petite cédille,

  2. almanito dit :

    Pourvu que la suite se déroule bien et que le point final n’arrive pas, parce que moi, je suis accro à cette aventure!!!

  3. La cédille en hameçon et l’accent circonflexe en mouette ?
    La baguette magique de l’imagination vogue le vent dans le dos…

  4. aou ! cria la cédille 🙂

  5. Je reste baba devant ces magnifiques disgressions elucubratoires. Bref j’ai mordu à l’hameçon.

  6. martine dit :

    T’as pas fini de publier sans que je m’en rende compte ? J’ai bien failli rater la cédille !
    Bon, demain j’ai du boulot… un matelot, un crabe, une cédille…
    Comprenne qui pourra 😉

  7. burntoast4460 dit :

    La cédille nous décille les yeux avant qu’ils ne cillent avec délice.

  8. burntoast4460 dit :

    Pour ensanglencré sur google, on trouve deux résultats qui font référence à ton blog (of course). 🙂

  9. Leodamgan dit :

    Je suis accro à la cédille. Si en plus, elle frétille…

  10. jobougon dit :

    La cédille ensanglencrée est d’une richesse d’expression infiniment éclairante.
    L’âme cille à sa lecture. Superbe pèche.

    • Merci Jo ; je suis surpris qu’ensanglancrer n’existe pas officiellement, après tout c’est juste le verbe qui qualifie le fait de se faire un sang d’encre, non ? le lexique a de ces bizarreries !:)

      • jobougon dit :

        Joli verbe qui semble difficile à prononcer, j’en parlais avec mon doc qui en faisait la remarque hier, et puis finalement, une fois essayé, se dit aisément. J’en fais carrément sa promotion depuis que tu nous l’a fait découvrir.
        Dépose ton brevet, il va figurer bientôt dans le livre record des mots les plus créatifs de sa génération. Ce manque est une véritable bizarrerie sanguignencrée. Je suis entièrement de ton avis. Mais comme il n’est jamais trop tard pour lexiquer, yapluka.

  11. martine dit :

    Je suppose que tu connais les textes d’Orsenna ?
    http://www.erik-orsenna.com/ile-de-la-grammaire

  12. Valentyne dit :

    My-saylor-is-rich ….
    Quelle aventure pour ces Marins et cette cédille…!!
    J’adore

  13. Caroline D dit :

    Moi j’en dis que tout ça n’est qu’une supercherie, une sorte de hameçonnage ayant pour but de dérober la pauvre cédille de son identité. Méfiez-vous, matelots, méfiez-vous.

  14. Je me souviens, assis sur les bancs… de l’école, répétant inlassable des lignes et des lignes de cédilles, de toutes formes, de différentes hauteurs jusqu’à obtenir la seule, l’unique, la parfaite cédille, son arc d’une courbe parfaite, tirée d’un trait et sans hésitation, déposé sur la deuxièem interligne du carreau… Et, une fois ce geste acquis, remis sur la feuille jusqu’à une maîtrise sans faille, là, encore et toujours, répéter, remplir des cahiers…
    Si j’avais su que j’armais ces flibustiers… J’en suis dévasté… Moi qui croyais seulement à un jeu d’enfant, je fourbissais les appâts d’un monstrueux forfait futur !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :