Poursuite en haute mer (6)

« Là, ça souffle ! souquez ferme, matelots ! »

Souquez ferme ? Matelots ?  Mais à qui croyait parler ce vieux pêcheur ? Se rendait-il seulement compte qu’il avait affaire à un typographe-maritime et un grammairien-aspirant, pas à quelques vauriens des quais ! D’abord suffoqué d’une telle outrecuidance, je m’étais vite raisonné : nous étions le seul équipage dont disposait le canot, il était donc naturel que son capitaine nous commandât. Me prenant de vitesse, Nez-de-Lande après un vif coup d’œil vers les flots où ça soufflait, obéit au vieux pêcheur, gagna le banc de nage, s’empara des avirons et se mis à souquer ferme.

L’âme humaine est si versatile qu’il faut que j’avoue qu’un instant j’en voulu à Nez-de-Lande d’avoir obéi le premier : mais il est vrai qu’un typographe habitué à fournir des ramettes de papier aux presses papivores devait naturellement se trouver plus à l’aise qu’un grammairien face à des rames en bois.

Quelle course ce fut ! Aujourd’hui, écrivant ce récit dans le cachot silencieux et immobile où je me trouve, je me souviens du frémissement grisant de la coque fendant le flot vert irisé par le soleil et du chant du vent dans le gréement ! Depuis combien de temps suis-je enfermé ici ? Une semaine ? Un mois ? Privé de montre comme de calendrier comme de l’alternance naturelle du jour et de la nuit, je ne sais ; j’ai perdu tout sens du temps – si celui-ci se déroule ici comme à  la surface du globe… ainsi, au début de cette narration, j’ai cru de bonne foi que ma dernière entrevue avec le professeur qui me lança d’un mot dans cette aventure datait d’hier ! Enfin, qu’importent ces vaines spéculations ; ce qui compte maintenant, c’est de dire et de témoigner – devant qui  ?

Avant de songer à qui le lira, il convient de poursuivre ce récit : assis à l’avant du canot – pardon, à sa proue – je surveillais le souffle qui jaillissait par intermittence des flots, tandis que le cap droit sur notre proie – ce qu’elle était, je l’ignorai encore, le capitaine n’en daignait dire mot – le canot, à chaque coup de rame, glissait sur le dos des rondes vagues comme un dé sur une toile cirée. Notre objectif étant immobile, la poursuite fut de courte durée et nous arrivâmes bientôt à proximité de ce qui soufflait : entre deux vagues, apparut une vaste forme sombre, luisante, agitée de soubresauts fébriles, émergeant à peine de l’eau noire. Leva la main, le vieux pêcheur fit stopper la nage du typographe et, rames levées,  le canot courant sur son erre s’approcha bord-à-bord de la forme que l’écume des vagues recouvrait tour à tour d’une lisière crémeuse. Nez-de-Lande coula un regard par-dessus bord et me dit d’une voix mal assurée :
« Par la presse de Gutenberg, Monsieur le grammairien, voyez-vous ce que je crois voir ? »

Prudemment croché des deux mains dans les haubans, je me penchais  mon tour, n’osant y croire mes yeux : là, flottant devant moi entre deux eaux, flottait un mot superbe, neuf, inconnu des dictionnaires et des lexiques ! Ainsi, le vieux marin disait vrai, sans hyperbole ni allégorie : le verbe était issu des flots…
Alors, roulant sur la vague, le mot se retourna lentement, dévoilant la cruelle cédille de l’hameçon qui lui mordait le flanc.

 

à suivre !

* * *

6e épisode du feuilleton maritime.

 

25 commentaires

  1. Ca y est, je me suis mis dans le sillage…. Et pas besoin de ramer, ça tombe bien.
    NB: une minuscule coquille de noix, au début du 3ème paragraphe: Quelle couse ce fut et non se fut…

    • Mais c’est que je ne me suis pas posé toutes ces questions là, moi… je vais m’approcher du canot et demander au grammairien de regarder un peu mieux, promis.

  2. Ah…ce dé sur une toile cirée me met en joie…Je ne peux m’empêcher d’y voir une parabole de l’électeur moyen au moment du choix.
    T’es trop fort !
    ¸¸.•*¨*• ☆

    • « défense de souffler » il s’en charge 🙂 Pour l’instant, il baigne dans l’océan… difficile de l’épeler sans se tremper, mais notre équipe est sur l’affaire.

  3. Si je puis me permettre, l’hameçon doit avoir une cédille, où alors c’est l’aventure..et ne parlons pas de l’hameƈon, avec un c crochet/crosse, un vrai danger celui-là.

    • En effet, pas d’hameçon sans cédille, ou alors gare à l’anicroche. Je vais quand même devoir trouver un moyen de décrocher hameçon et cédille du mot flottant…

  4. Mon dieu, quel Monde sans gramaire ni loi !!! Ces gens sont des monstres ! Chasser à l’harpon à cédille quand on sait, par des études sérieuses faites par des personnes portant bi-monocles, à quel point l’ajout d’une protubérance peut être douloureux pour le mot, d’abord en changeant sa prononciation, ce qui le pousse soit à un dédoublement de mot-sonnalité soit à virer schizophrène lexical mais également, deuxième lame qui l’envoie vers le fond, par l’adaptation nécessaire de ses utilisateirs qui vont, un temps certain, en écorcher l’écriture exacte !!
    Mais où va-t-on ? Où, je vous le demande !!!!????

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