A bord du Jules-Grévisse (2)

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22/04/2017 par carnetsparesseux

Une fois à bord, je me hâtais de monter sur la dunette saluer le capitaine. L’accueil fut glacial : « Hum, le gouvernement m’envoie un entomologiste ! J’ai autant besoin de ça qu’une corvette d’une godille !
– Si vous permettez, capitaine, mon titre commence en étymo-, pas entomo-… tentais-je de corriger.
– Commence en ci ou ça ? Pas clair ! En deux mots comme en cent, c’est pareil ! Rompez ! »

Je compris à demi-mot qu’il acceptait de mauvais gré la présence d’un terrien sur son caillebotis. Je descendis donc sur le pont pour voir la côte disparaître dans la nuit tandis que le Jules-Grévisse filait vers le large. Je comptais profiter de cette croisière pour employer enfin les milles vocables pittoresques que j’avais appris dans le train et le Petit dictionnaire portatif et flottable du parfait marin, mais même en parsemant subtilement mes propos de bastingage, roof, poulie-coupée, poulaine et autres subrécargue je n’arrivais pas, de toute la nuit, à engager la conversation avec les hommes de quart qui, décidément, me battaient froid !

Heureusement, avec l’aube, une silhouette bienveillante se découpa sur le tillac et se présenta d’une voix claire.
« Nedland ? demandais-je, car le chant du vent dans le gréement avait désarticulé les syllabes de sa phrase.
– Non, Nez-de-Lande, répéta-t-il sans se formaliser, avant d’ajouter : typographe maritime et breton de Bretagne. » L’homme de l’art, aussi haut que large, débordait d’une vitalité et d’une faconde qui dans un autre cadre m’aurait paru exagérément familières mais que j’acceptais ici comme une main tendue dans un monde hostile. Et qui, en conscience, pourrait reprocher à un typographe d’avoir du caractère ?

Il m’expliqua plus avant la situation. Celle-ci était préoccupante, car dans son récit, le professeur m’avait atténué la vérité : Nez-de-Lande me révéla que le Jules-Grevisse n’avait pas pris la mer pour une mission d’étude, mais pour, sous l’apparence tentante d’un cargo-bouquanier vadrouilleur, servir d’appât à l’ennemi inconnu qui croyait sévir impunément. D’où la mauvaise humeur de l’équipage, peu soucieux d’aller nourrir les crevettes sans même avoir de quoi riposter.
– Un appât ? Mais alors il faut un piège. Et où en est la mâchoire ?
– Au nord, la flotte de l’escadre de l’amiral Larousse croise devant Penmarc’h ; et là bas, au sud, les cuirassés Jules-Vernes et Pierre-Jules Hetzel, flanqués du croiseur Pierre-Aronnax patrouillent de conserve dans le golfe de Gascogne.
– Et notre rôle à nous deux ? Est-il besoin d’un typographe et d’un grammairien au milieu de toute cette Armada, demandais-je, un peu abasourdi d’avance par la canonnade et le fumet de fulmicoton qui se profilait à l’avenir.
– Crucial : s’agissant de choses de l’écrit et de l’esprit, on craint en haut lieu que l’armée navale ne soit pas absolument capable d’identifier l’ennemi à coup sûr et sans faire d’impair ! Car nous ne sommes sûr de rien : toutes les langues du monde, de l’anglais à l’espéranto, de l’hindou au basque semblent frappés par cet embargo, mais nombreux sont les pays prétendument amis qui bénéficieraient de l’appauvrissement linguistique de leurs voisins…

J’avoue m’être demandé avec hébétude si mon nouvel ami ne s’amusait pas à me mettre en boite. Mais, tandis que l’aurore blanchissait l’onde noire où le Jules-Grévisse s’héliçait vers l’inconnu, le typographe, tendant soudain l’index, me montra à l’horizon un point qui grossissait en fendant les flots et cria :
– Gare à la casse ! Je parie que voilà celui qui nous cherche – et que nous cherchons !

* * *

à suivre ici !

2e épisode du feuilleton maritime écrit pour l’agenda ironique d’avril.

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43 réflexions sur “A bord du Jules-Grévisse (2)

  1. Les deux passagers clandestins se tenaient à carreau dans la salle des machines : M. et Mme Bled auraient été fort marris qu’on les surprenne en trains d’écrire un livre qui n’eut plus tard aucun succès !

    • Ou avais-je la tête ? Dire que je n’avais pas songé aux traditionnels passagers clandestins de la salle des machines : M’sieu et madame Bled vont être marris en découvrant que la chaudière chauffe au subjonctif !

  2. […] : Maudit – Monesille : Aptitude zéro – Carnets paresseux : Embarquement immédiat – À bord du Jules-Grevisse – – In the Writing Garden : L’île de l’éternel printemps – Les narines des […]

  3. Valentyne dit :

    Les deux passagers clandestins étaient en fait trois, Mme Bled étant enceinte de trois semaine mais elle l’ignorait d’un petit Robert …

    Qui en conscience, pourrait reprocher à un typographe d’avoir du caractère ?😂😂😂

  4. gibulène dit :

    idem Valentyne pour le typographe et son caractère 😀 Mais quelle angoisse cet ennemi qui approche ! si c’est Jack Sparrow ils vont avoir du mal à s’en défaire !!!

  5. Dites, l’amiral Larousse, il est petit ou il est gros illustré ? Ca fait tout de même une différence de taille ! En tout cas, s’annonce une bataille par piquée des qualificatifs. Quand aux subjonctifs, je crains le pire. C’est une histoire dont personne ne peut sortir indemne de tout verbe. Il y aura des morts et des blessés : on sent poindre le drame grammatical. Béni ou bénite, l’eau ne le restera point.

  6. Frog dit :

    Fumet de fulmicoton, fumet de fulmicoton, j’en ai la bouche toute enfumée, c’est bon comme de la barbapapa au feu de bois !

    • Je ne suis pas spécialiste, mais je crains qu’à l’usage, le joli nom du fulmicoton laisse au sale gout dans la bouche, très différent de celui de la barbapapa !

  7. almanito dit :

    Délectable, je savoure en attendant la bataille 🙂

  8. Célestine dit :

    En fouillant bien dans tous les recoins du rafiot, on va bien finir par dégotter le responsable de toutes cette gabegie grammatico-dramatique et réciproquement.
    mais que c’est haletant (et allaitant en ce qui concerne le petit Robert)…
    ¸¸.•*¨*• ☆

  9. laurence délis dit :

    Hélicer : à ajouter à tous les dicos embarqués clandestinement ou pas ! 🙂

  10. […] : Maudit – Monesille : Aptitude zéro – Carnets paresseux : Embarquement immédiat – À bord du Jules-Grevisse – – In the Writing Garden : L’île de l’éternel printemps – Les narines des […]

  11. Leodamgan dit :

    J’avais cru commenter mais ne vois plus rien… Qu’avais-je voulu dire? Peu importe, en tout cas je me suis bien laissé emporter par ces flots grammaticaux grevissiens.

  12. Asphodèle dit :

    Alors j’espère que ce sera une grande marée qui nous ramène le Jules-Grévisse et son ennemi potentiel ! Il y a du « 20 000 lieues sous les mers », c’est sûr, donc ce n’est pas un narval géant qui s’approche ? Ou Gérard de Nerval et ses poèmes ??? 😆 Et la mise boîte, les bateaux qui avancent de « conserve », on va se retrouver dans une sardinerie avec Douar-né-Nez de Lande (pauvre Ned Land !), j’ai bien ri, c’est toujours jubilatoire avec toi !!! 😆

  13. Un grammairien-appât, bientôt en perdition…Je veux (et je crains, vous savez pourquoi!) la suite de l’épopée! Bravo pour le feuilleton, vous n’êtes pas si Paresseux que vous voulez bien le dire, pour notre grand plaisir.

  14. Ne serait-ce point le « Bescherelle-fantôme », ce bateau légendaire que tous craignent mais que peu ont vu, dont on raconte, la nuit par temps de gros mots, quand les chansons grivoises aux accords de temps improbables fleurissent dans chaque cambuse pour accompagner l’alcool et la fatigue, qu’il apparaît pour punir les écorchers-de-langue et autres flibustiers-de-la-grammaire ???
    J’adooooore !!! Je me Jimmy-Hawkins de joie à lire ta dernière brillante trouvaille, Carnets !!!!

    • Ah, superbe trouvaille, le Bescherelle-fantôme ! tu aussi, tu l’as vu passer par une nuit sans lune, avec son drapeau noir battant au préfixe et son équipage de réprouvés sans-vocabulaire-fixe ?!

      • Oui, je l’ai vu… Oui, je me souviens… Trop souvent, je me souviens… Lui partant toujours au galop, farouche et indomptable comme je tente de le harponner… Maigre espoir que de l’atteindre… Hélas…
        Quelques soirs où l’insomnie prend ses quartiers en moi, quand, seulement éclairé par la faible lueur d’une maigre bougie rapport au fait qu’EDF fait des travaux en contrebas de la bourgade, je me laisse à divaguer dans des souvenirs confus, je ressens encore l’embrun impénétrable de ce COI dont j’ai, tant d’années et toute ma vie, cherché à percer le mystère, je me revois sans cesse rabroué par la furie soudaine des règles grammaticales et leurs ressacs d’exceptions qui confirment me renvoyant à mes études, secouant mon audace comme futile fétu, me déclassant sans cesse païen 1er cycle débutant au grand concert des connaissances de cette langue qui me refuse autant que je l’aime !
        Oui, je me souviens…

  15. burntoast4460 dit :

    Subrécargue qui es-tu ?
    un mot du dictionnaire ?
    garderas-tu ton mystère
    subrécargue officier
    lorsque ce livre me dira
    ce que _ au juste _ tu es
    Subrécargue qui es-tu ?
    Je regarde sub verbo le sens
    de vocable maritime
    je ne suis pas déçu je sais
    car malgré tout garde son charme
    le joli mot de subrécargue.

    Raymond Queneau

  16. monesille dit :

    Je rame, je rame et je marre (me) aussi !

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