Embarquement immédiat !

Je crois qu’il vaut mieux commencer par le commencement. Évidemment, c’est une notion relative. Pour vous, hypothétique lecteur de ces notes qui vous parviendront je ne sais encore comment, le commencement, c’est maintenant, au moment où vous entamez cette lecture, alors que pour moi qui écris ces lignes enfermé dans un cachot métallique au fond de l’océan, le commencement, c’était hier.

Seulement hier ? Je me rappelle – comment l’oublier ! – le professeur, les rides barrant son front léonin, ses favoris impétueux, sa redingote serrée et ses amples mouvements de manchette, tandis qu’assis dans un des vastes fauteuils de cuir fauve qui peuplent le grand bureau meublé d’acajou et empli d’une foultitude d’in-quarto et de tirés-à-part où il m’avait convoqué toute affaire cessante, le professeur, disais-je , après quelques mots d’accueil rapides et cordiaux s’était lancé, à mon désarroi croissant, dans une longue tirade à propos de sa lubie préférée : la misère exponentielle de notre littérature, l’inanité de nos auteurs et la pauvreté croissante du vocabulaire de la presse écrite…
Il me rappela cette loi d’airain qui régit la linguistique : à force d’usage, nos mots perdent leur force et leur souplesse, bientôt leur sens s’affaiblit ; alors les auteurs peinent à penser, les lecteurs s’ennuient, la presse périclite… à cela, quelle solution ? Bien sûr, on pourrait moins écrire… mais n’y songeons même pas, l’industrie du livre va déjà assez mal ! Non, il nous faut des mots neufs pour laisser enrichir notre vieille langue, des suffixes bien frais, des locutions fertiles !

« Je sais que vous allez m’objecter que le mal est connu de longue date et les traités internationaux de libre circulation des mots et locutions justement là pour obvier ces appauvrissements et permettre ces enrichissements mutuels qui, de petits ruisseaux langagiers, font les grandes rivières et les grandes langues vivantes.
Mais ces grandes rivières, quelqu’un s’ingénie à les assécher ! Depuis quelques temps, nos liaisons maritimes sont …- comment dire ? – bousculées, pleines d’incertitude, voire interrompues ; même les apports incessants de mots anglo-saxons dont nous nous plaignons d’ordinaire sont réduits à la portion congrue. A l’heure qu’il est, nous sommes sans nouvelles de plusieurs bouquaniers (comme on qualifie dans le vocable des ports nos navires-à-livres).
En haut lieu, la situation inquiète : songez, si des hurluberlus malfaisants profitaient de la situation pour prôner un repli sur nos racines gauloises ou le retour aux frontières mérovingiennes ! L’électeur pourrait gober la mouche et prendre les vessies pour des lanternes ! Toutatis sait que je n’ai rien contre l’alouette, le tonneau ou les braies mais foin des gaulois, une langue doit vivre avec son temps ou passer la main ! »

Bref, j’étais détaché auprès de l’amirauté avec le grade d’aspirant-grammairien pour mener l’enquête, et le soir même, lesté d’un encouragement équivoque « en cas d’échec, vous ne serez plus qu’un grammairien au chômage ; mais un succès, et c’est le ruban, l’habit vert, la coupole, mon ami ! », je m’embarquais à Nantes à bord du Jules-Grevisse, battant pavillon de la Compagnie de Grammaire et de Traduction.

* * *

à suivre ici !

feuilleton maritime écrit pour l’agenda ironique d’avril !

 

55 commentaires

  1. Carnets ou l’art de nous mener loin, au fil des mots littéraires. 🙂
    Bon j’aurais au moins appris ce que obvier veut dire… mais qui emploie ce mot de nos jours ???? 😉
    Au delà du plaisir des mots, l’histoire se révèle prenante, un brin inquiétante et laisse le lecteur sur sa faim, alors j’ai embarqué moi aussi à bord du Jules-Grevisse et j’attends… Pas le choix !

    • « qui emploie ce mot aujourd’hui » ? ben, moi 🙂
      blague à part, j’ai essayé une forme un peu emphatique, façon roman feuilleton du siècle passé, entre Jules Verne et Tardi ; d’ou cette brouette de mots un peu usagés 🙂
      et bienvenue à bord du Jules-Grévisse, en route vers les mers lointaines et l’aventure !

  2. Punaise, c’est qu’il sait nous séduire le bougre ! C’est super tendance, mes amis français : plongeons illico dans la grammaire pour nous détourner des Lepénistes et autres extrémitudes en -istes, ce suffixe qui nous conduit tout droit dans le triangle des Bermudes (et pas en bermuda) pour nous y engloutir. Alors, évidemment que j’attends la suite de l’embarquitude : ça m’a tout l’air d’être la croisière s’amuse et tout le reste. Capitaine, garde à vous, je suis prête !

    • Je ne sais pas si la grammaire nous protégera des extrémitudes, comme tu dis, mais ça vaut la peine d’essayer, non ?
      A propos, je dois mille excuses à la grammaire : j’ai involontairement (faute de prendre le temps de vérifier à temps) mélangé le président Jules Grévy et le grammairien belge Maurice Grevisse pour baptiser le fier Jules-Grévisse !

      :))

      • Je vous absous mon ami. Sachez que mon professeur fut André Goosse, le propre gendre du Maurice susmentionné, qui commit la dernière version du « Bon Usage ».. Voyez le beau monde que je fréquentai in illo tempore. « O tempora o mores », comme dit le pirate noir dans Astérix. Ca sonne bien, Jules Grevisse, de toute façon !

        • Je me rends compte que j’ai été bien léger en me lançant dans cette histoire de grammaire-fiction ; va falloir que je potasse un peu mieux – ou alors, que comme Jules Verne, j’escroque aux entournures 🙂 !

  3. Comment ne pas aimer?
    Au pays pays sec de la gramairitude, seule la fantaisie nous sauvera de l’hébétitude!
    Et pour la CGT, j’en suis, avec mon stylo rouge et ma pile de copies! Ô fantaisie, humour, distance et goût du néologisme, vous me sauvez la mise et m’évitez la follitude!
    Merci pour l’interlude, carnetsparesseux!

  4. Un texte qui me rappelle certaines grandes heures de l’oeuvre d’Erik Orsenna.
    Un brin de mystère sémantique qui donne envie de connaitre la suite urgemment.
    ¸¸.•*¨*• ☆

  5. CGT, j’aurais dit Compagnie Grammairienne Transatlantique pour rester sur les flots et ton Jules Grévisse, nouvel héros du feuilletonniste désormais réputé qu’est notre Dodo nous réserve sûrement de belles surprises avec ce remaniement des mots qui n’ont pas la paressitude annoncée dans le titre du blog !!! Je vais lire et me délecter de la suite ! C’est que j’ai de la lecture aujourd’hui !!! Le rafiot de l’Ecrevisse couine sous le poids des participants, j’espère que les canots de sauvetage sont prévus et que nous ne finirons pas comme le Titanic , arf ! 😆

    • Plus de souci pour l’Ecrevisse-titanic, le réchauffement climatique s’occupe des glaçons… et la récolte des textes d’avril est plutôt chouette !
      pour le Jules-Grévis(te), je me suis un peu embarqué sans biscuit, mais bon on verra bien si j’ai pied jusqu’au bout du feuilleton 🙂

  6. Et des mots neufs, tous frais, il y en a plein le nouveau dictionnaire que je n’ai pas acheté puisque je ne prends plus le temps de tourner les pages de ce pavé bien lourd à trimballer.
    Oups ! Je viens de me faire tirer les oreilles par le vénérable Larousse qui ne sent pas concerné par ce que je viens d’écrire !
    Mon vieux copain ! Comment ai-je pu mentir si effrontément ? 😀
    Bon vent au Jules-Grévisse.

  7. Ca flotte les dico ? je caresse amoureusement mes Quillet, je ne ferai pas le test, et paradoxalement si j’aime les vieux dictionnaires, j’aime aussi les néoligitudes ! je vais lire la suite, dis ?

    • « si j’aime les vieux dictionnaires, j’aime aussi les néoligitudes » ; ça tombe bien, il y a plein d’anciennes néologitudes dans les vieux dictionnaires (et même des néologitudes passées de mode !)
      la suite est là, et la suite de la suite aussi 🙂

  8. L’Aspirant-Grammairien s’occupe du cas particulier du H aspiré, sujet à beaucoup d’exception. « Naviguer dans la grammaire est un défi ! » (Claude Favre de Vaugelas, lettre à sa petite fille).

    • Si je ne m’abuse, la Chasse-Pirée est une vedette du port d’Athène, non ?
      je galège pour masquer mon embarras d’ignorer la correspondance de monsieur de Vaugelas.

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