Le silence des carpes du jardin japonais

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08/03/2017 par carnetsparesseux

Mais qu’est-ce qui m’a pris de promettre de réciter un haïku fait maison à la prochaine soirée des voisins ? Bien sûr, l’envie de montrer ce que je sais faire, et sans doute de les épater un peu. Tout le monde n’a pas un voisin qui poétise, et encore moins qui haïkuïse. C’est vrai aussi que la prochaine soirée des voisins n’était alors qu’une date lointaine dans un avenir imprécis – d’ici là n’importe quoi pouvait arriver : je pouvais même rêver écrire un haïku, voire un  plein recueil éclipsant Bashô. Mais – comme le temps passe ! – voilà qu’aujourd’hui, c’est ce soir, la soirée des voisins et je n’ai rien écrit.

Alors, depuis ce matin, je compte cinq-sept-cinq sur mes doigts en noircissant du papier. Bien sûr, de nos jours, on trouve ce qu’on veut en un instant, même sur la poésie japonaise : des historiques, des  recueils contemporains et même des kits-ressources ! Tout, sauf l’inspiration… je ne sais toujours pas quoi faire de ces dix-sept syllabes ! Pourtant, je sens qu’il ne me manque qu’un rien pour y arriver : peut-être juste un vol de hérons striant le ciel, un coassement entre les roseaux ou la vision d’une carpe sous un nénuphar… Je ne demande tout de même pas l’ombre du Fuji-Yama ! De toute façon, il n’y a ni héron, ni carpe ni roseau dans mon appartement. Peut-être qu’au jardin d’acclimatation ? Un coup d’œil à l’horloge : vite, si je me dépêche j’ai juste le temps.

Vlan, la porte claque !
Hop, dévalé l’escalier :
Me voilà dehors !

D’un bond, j’attrape l’autobus de la ligne S. Las, camionnettes de livraison, travaux publics, déménagements, sorties d’école, tout se ligue pour entraver la marche de la lourde machine qui piétine en ronflant dans les rues étroites. Je gagne l’avant du véhicule pour demander au chauffeur à quelle heure il escompte arriver. Laconique, il se borne à pointer du pouce le cartel derrière lui :

Il est interdit
de parler au conducteur
de cet autobus.

Aux grands maux les grands remèdes : je descends à l’arrêt suivant. En courant, je peux encore arriver à temps pour voir nager les carpes sous l’arche du pont japonais, peut-être assister au repas des tortues, où, à défaut, écouter le vent dans la bambouseraie. Et en rapporter un haïku. Mais j’ai à peine le temps de presser le pas qu’un agent siffle-à-roulette et me montre le panneau d’émail bleu et blanc qui stipule :

Défense de courir
(loi d’avril quatre-vingt-huit)
sous peine de poursuite.

Je vous passe la suite de ma galopade à travers rues. Quand je suis arrivé devant la porte – close – du jardin, un petit panonceau pendu à une ficelle disait à qui veut le lire :

Fermé pour travaux
Le jardin zoologique
rouvrira en mai.

Que faire ? Escalader la grille en évitant les gardiens ? Tant pis, je renonce. Il faut croire que le climat d’ici ne convient pas aux haïkus. Où bien est-ce moi qui ne sais pas les dénicher ? Ce qui est sûr, c’est que – bredouille comme Gribouille – ça n’est pas ce soir que j’épaterais mes voisins.

* * *

Pour le jeudi-poésie d’Asphodèle, il fallait haïkuïser. Je découvre après coup que j’ai bricolé un haïbun, « prose – généralement une description de voyage ou un journal – où le haïku est inséré en illustration », genre qui [dixit Temps Libre] a peu près disparu au Japon.

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48 réflexions sur “Le silence des carpes du jardin japonais

  1. jacou33 dit :

    Ravie de lire
    Un haibun chez Carnets,
    Inconnu de moi.

  2. gibulène dit :

    tu haïkuïses super ! (1er groupe le verbe ?) haibun vient enrichir mon vocabulaire qui de toute évidence a quelques lacunes!!!

    Prose de Carnets
    Savamment éparpillés
    Les mots nous racontent

    • Alphonsine dit :

      Tous les verbes créés appartiennent au premier groupe. C’est une règle de grammaire que j’ai apprise lorsque je faisais l’école à la maison.

      • Il est bon d’avoir une règle pour les verbes inventés. J’ajoute que les mots inventés devraient être tous neutres et invariables, pour faciliter leur emploi déjà délicat.

    • haïkuïser est bien un verbe du premier groupe (quoi que haïkuïr sonne pas mal non plus)
      🙂

      • Haïkuir est un verbe du 3e groupe puisqu’il n’y en a plus que 3, foi de grammairienne. Et je ne sais pas pour les haïkus japonais mais les haïkus paresseux, eux, me font rire (avec les verbes du 1er groupe) ! Et ça, c’est un exploit digne d’un diable étranger.

        • Merci Anne de Louvain ; voici donc – tiré par un diable étranger et grammairien [puisque chacun sait que le diable est grammairien] – le suc de la moralité de cette fable du troisième type :

          rien ne sert d’haïkuïr, il faut fou-rire à point.

  3. jobougon dit :

    Bendidonque ! C’est un silence drôlement causant que celui de la course aux Haïkus de jardin.
    Quelle idée ingénieuse que celle de ce texte là !
    Je suis admirative devant tant d’originalité.
    Je me souviens d’un commentaire que tu avais fait sur une de mes parutions, que je te retourne volontiers. C’est le genre de texte que j’aurais aimé écrire.

    • Merci Jobougon ! J’ai surtout cherché un moyen d’emballer quatre petits haïkus pour qu’on remarque moins leur pieds boiteux… heureux si ça plait.
      sinon, les carpes chuchotent à l’oreille des nénuphars 🙂

      • jacou33 dit :

        Si tu lis et comptes les syllabes des haïkus créés par les poètes maïtres en la matière,tu t’apercevras qu’ils ne respectent pas toujours la règle du 5/7/5.

        Haïkus d’hier,
        Syllabes remises à demain
        Aussi bien qu’aujourd’hui.
        Bonne semaine

        • Je suis d’accord, le décompte des pieds ou des syllabes est toujours un peu aléatoire. En fait, j’ai trouvé que mes haïkus étaient un peu trop prosaïques pour être présentés sans emballage 🙂
          bonne semaine à toi aussi

  4. Caroline D dit :

    C’est un fin bricolage, alors.

  5. modrone dit :

    Génial! Mais où vont se nicher les haïkus, ou les haïbuns? Partout, comme de vulgaires pokemons. Bravo cher Paresseux.

  6. soene dit :

    En somme, des scènes ordinaires de la vie, cher Carnets pas paresseux et même généreux pour ce jeudi-haïku !
    Je n’ai lu que les 5-7-5 et je me marre en réalisant que les TCL font de la poésie dans nos bus lyonnais, sûrement sans le savoir !!!
    Gros bisous d’O.

    • Oui, je suis allé pêché mes haïkus sur les panonceaux de la vie quotidienne (j’ai quand même dû adapter quelques phrases pour que les haïkus retombent sur leurs pattes)
      🙂

  7. […] participants… Soène – ClaudiaLucia – Monesille – CarnetParesseux – Modrone – Lilousoleil – Et des poèmes : Martine – Emilieberd – Jacou – Le portrait […]

  8. Syl. dit :

    Bonjour, je m’invite aujourd’hui pour te lire…
    Ton historiette composée de haïkus est bien marrante.

  9. monesille dit :

    Tu arrives à être drôle même en haïkus, ce qui est tout de même un exploit !
    mais mon rire n’est pas assez bref !)
    Bisous

  10. Haïbuns Impromptus
    Un Jourdain japonisant
    Carnets paresseux !

    Bravo !

  11. martine dit :

    L’idée des Haïkus-Pokémon m’a bien plu. J’ai trouvé celui-ci, chez moi :

    Jaune étrangeté
    dans le vert de la pelouse
    éclat de jonquille

    • Elle est chouette, cette jonquille qui pointe en douceur. C’est que ça aurait de l’allure, une chasse poétique à travers les villes et les jardins, non ?
      yapluka l’organiser
      🙂

  12. Célestine dit :

    Bon l’esprit zen du haïku est un peu laissé de côté, tu as surtout gardé le rythme 5-7-5 mais on a bien ri. N’est-ce point l’essentiel ?
    ¸¸.•*¨*• ☆

  13. emilieberd dit :

    Et ben si! Hop! Hop! Hop! Les voisins épatés, voilà qui est fait ! 😀
    Quelle légèreté pour un exercice qui me semble à moi bien hardu!
    Bravo, vraiment bien joué cette « mise en scène » des haïkus!
    Sinon pour le prochain jeudi haïku tu peux essayer les sushis (même si je ne suis pas ok sur le fait que ton inspiration t’est laissé tombé sur ce coup là!
    Bises Carnets

  14. Amaya dit :

     » comme le temps passe ! –
    voilà qu’aujourd’hui, c’est ce soir,
    la soirée des voisins et je n’ai rien écrit. »

    les carpes pouvaient rester silencieuses car a quoi bon
    juste ces mots sont épatants et percutent merveilleusement !

  15. Leodamgan dit :

    Carnets paresseux
    n’a rien pondu à son avis.
    Sauf quatre haïkus

  16. Asphodèle dit :

    Ha enfin, j’arrive sur ton blog où je me sens si bien ! Et je ne suis pas déçue ! Un haïbun (Bâsho te salue au fait ! :lol:) contenant quatre haïkus administratifs, fallait le faire ! Il a osé et j’ai ri à qui mieux-mieux (oui c’est désuet mais j’aime môa !!!) 😀 Alors pour te remercier :
    Haïku du Dodo,
    Les nénufars alanguis
    Carpes volantes…
    Arf ! Bravo et tes participations sont toujours des surprises comme on en aimerait plus souvent ! 😉 Bisous Dodo ! 😉

    • Merci pour l’haïku du Dodo!
      C’est bien, hein, l’haïku administratif (bien que pas très nippon je pense). Dire que je ne savais même pas ce qu’était un haïbun… je ne l’ai découvert qu’après [haï] coup 🙂

      • Asphodèle dit :

        Ecoute tant que tu ne t’es pas fait mal hein (avec le ku-du-haï-ku, la culture, en général augmente notre potentiel de longévité, alors la poésie n’en parlons pas ! 😆 Tu vas voir au bout d’un moment ça vient tout seul ! 😆

  17. burntoast4460 dit :

    Je ne sais pas si les haïkus sont remarquables, mais le récit des tentatives est drôle !

  18. Frog dit :

    Excellente course en votre compagnie ! Merci d’etre venu faire un tour chez moi.

  19. sylvie2707 dit :

    A reblogué ceci sur BLEU COEUR.

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