Embrouilles dans la brume (2)

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27/11/2016 par carnetsparesseux

si vous avez raté le début… (et la bande-son originale : (2))

Je reste songeur un bon moment après le départ de Novembre, abasourdi par sa proposition d’enquêter sur la gestion du calendrier ! A dire vrai, je n’en crois pas mes oreilles où résonne encore sa dernière quinte de toux. Et puis je me dis que de toute façon je n’ai rien d’autre à faire, et que si j’arrivais à tirer au clair les affaires de la Chronos & cie, adieu mes mois de loyer en retard ! Et après tout, un client est un client, et un privé un privé, alors au boulot.

Mais par quel bout prendre cette affaire ? Il me faut un point de départ. Et si j’ouvrais l’enveloppe que m’a laissé Novembre ? Sitôt dit, sitôt fait : des éphémérides et des calendriers se répandent sur la table. Je potasse tout ça sans trop y croire et tiens ! je trouve un premier indice : trente jours pour les uns, trente-et-un pour les autres… les mois n’ont pas la même durée. Pas très équitable, la Chronos !

Pour aller plus loin, il me faut de l’aide. Des spécialistes. Et ce n’est certainement pas dans mon bureau que je vais les trouver. J’attrape mon manteau et je file dans l’escalier. Une fois dehors, je marche un peu pour prendre le pouls brumeux de la ville. Le crissement du métro aérien et les halètements assourdis des remorqueurs qui remontent le fleuve m’accompagnent. Insensiblement, les ronds jaunâtres des lampadaires qui s’allument signalent que la nuit s’installe sur la ville. La marche et le froid me font cogiter : pour ça rien ne vaut cent mètres de silence.

Que faire ? Je ne peux quand même pas mettre le Bureau international du temps dans le coup. Faire le tour des revendeurs de calendriers à la sauvette ? Non, tous des vendus – pour peu qu’on y mette le prix – et puis discrétion d’abord, c’est ma devise. J’en suis là dans ma gamberge quand j’aperçois, à travers le brouillard qui ronge la rue, l’enseigne clignotante d’une horlogerie. En voilà, un pro de la mesure du temps ! Je pousse la porte. Une clochette tinte. Je ne sais pas pourquoi, j’imagine que je vais tomber sur un petit vieux chenu en blouse grise et à barbiche, avec une tenace odeur d’huile et de limaille de fer. Raté ! En fait d’horloger il s’agit d’une horlogère, pas du tout vieille ou chenue ! Et son parfum n’évoque en rien la limaille de fer. Mais ça ne vous regarde pas, et puis je ne sais plus si je vous l’ai dit, mais discrétion d’abord, c’est ma devise.

Ce que je peux vous dire, c’est qu’elle se laisse convaincre de m’aider. Je ressors l’enveloppe pendant qu’elle descend le rideau de fer et on s’y met. Je vous passe les trucs plutôt techniques qu’elle m’explique : l’équinoxe, les petits arrangements entre calendriers grégorien et julien, les bissextileries, les heures d’été et d’hiver. Bref, tandis que dehors la nuit avance, ponctuée des hululements lointains des voitures de police, dans la petite boutique où tictaquent les horloges, on met les bouchées doubles et bientôt, on déniche la combine : les mois d’été se font du rab de jour et de soleil en taillant sur leur nuit, et reversent leur obscurité en trop sur les mois d’hiver. Novembre va être content : si avec ça on ne tient pas Chronos… Je propose à la fille de sortir fêter notre succès. Elle acquiesce en souriant et s’esquive dans l’arrière-boutique, juste le temps de tomber la blouse et de se changer.

J’attends tout seul un moment dans la demie-pénombre, jusqu’à ce qu’une bouffée de parfum m’annonce son retour. Mais avant que j’ai le temps de me retourner, quelque chose me tombe dessus et ma tête se met à carillonner à tout va, comme si Big Ben s’était invité sur le coin de mon crâne. Et je vous prie de croire qu’il ne pas fait semblant : d’un coup même la pénombre s’éteint…

* * *

2e épisode du polar de l’agenda ironique de novembre, hébergé ce mois-ci chez Valentyne. Trois titres de la Série Noire se sont glissés dans l’histoire :  Tous des vendus (14), Cent mètres de silence (53), Les bouchées doubles (72).

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30 réflexions sur “Embrouilles dans la brume (2)

  1. Valentyne dit :

    Pauvre privé ! La belle horlogère serait une vendue elle aussi ?
    En tout cas tous les ingrédients d’une Bonne enquête sont là 🙂

  2. Alphonsine dit :

    Là, je suis carrément inquiète. Vite la suite pour me rassurer !

  3. almanito dit :

    Aïe, la Chronos semble très puissante et très organisée! Cette petite horlogère doit être un leurre, si ça se trouve, c’est même elle le cerveau, la suite s’annonce mal, notre héros va t-il s’en sortir indemne?

  4. Dominique dit :

    Là je suis déboussolé, ils avaient pris un temps d’avance et pas moyen de revenir en arrière.
    Quel sale temps.
    Hâte de lire la suite…

  5. jobougon dit :

    Evidemment ! S’attaquer à un gros morceau comme Chronos, c’est forcément vivre dangereusement ! Seul un de ses enfants jusqu’ici a réussi à le renverser. Mais après tout, ce privé, est-il en mesure de rejouer un scénario contre le temps.
    Le temps, c’est tabou, on en viendra tous à bout !

  6. Un vrai polar contre la montre. Très agréable à lire et plein d’invention. Au plaisir de vous lire.

  7. Ariel Littel dit :

    Je passe par là, au hasard, et je tombe sur ce texte, et son début! Très sympa, belle imagination !

  8. Alphonsine dit :

    Dépêche-toi de publier la suite, parce qu’incessamment Décembre va venir supplanter Novembre, et il nous faudra attendre 11 mois pour connaître le dénouement.

  9. Leodamgan dit :

    Nous sommes le 30 novembre. Pas trop tard pour coincer le lobby du temps?

    • l’heure est grave 🙂
      Mais dès que le privé aura refait surface, il reprend l’enquête, jusqu’en décembre s’il le faut ! Le temps n’a qu’à bien se tenir.

  10. monesille dit :

    Aîe ça se corse ! l’horloge comtoise s’est écroulée sur le ciboulot de l’enquêteur ?

    • à ce stade de l’enquête, on ne peut pas accuser formellement l’horloge comtoise… mais selon une source proche du dossier, on la reverra bientôt, cette comtoise 🙂

  11. Asphodèle dit :

    Ha je remonte le temps moi aussi ! Mon Chronos est impitoyable, il l’est pour tout le monde ! Je suppute quand même un coup tordu de l’horlogère, je vais lire la suite, super elle est écrite ! 😉 (c’est du bon !^^).

  12. […] Ça se voit que vous n’avez pas lu Le téléphone sonne fort,  ni Embrouilles dans la brume. […]

  13. emilieberd dit :

    « Même la pénombre s’éteint » Magnifique!
    Et il y en a des perles! Allez au 3!

  14. burntoast4460 dit :

    Attention à Chronos il mange ses enfants (et Ulysse eut affaire indirectement à lui via Eole, nommé par Chronos.)

  15. D’accord avec Emilie, cette phrase de chute est tout juste sublime…

  16. S’il ne devait en rester qu’un dans l’agenda ironique, ce serait celui-là à n’en pas douter. Oui, la chute du rideau de fer forcément entraine la libéralisation du tout venant, moi après toi, décembre après l’autre, heure après heure, et pour n’en laisser qu’un seul et unique : l’embrouillé dans la brume pas si brouillon que ça et comprenne qui pourra ! Bref, cette affaire est digne, monumentale et ingénieuse à souhait comme un mécanisme d’horloge savamment huilé, de quoi rendre jaloux Sibelius et autre Flanagan-Johnson. Nous avons trouvé le maitre du suspense ! Accrochons-nous à la pendulette, ça va cogner grave dans les roustons, j’en ai déjà mal pour lui !

    • Voyons, les grands Sibélius et Flanagan-Johnson ne peuvent pas être jaloux d’un petit privé anonyme et livresque, et de surcroit aussi embrouillé que son auteur lui-même !

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