L’armoire à glace

33

17/11/2016 par carnetsparesseux

Ce soir, je comptais bien épater mes voisins. Après tout, eux aussi essaient de m’épater, et plus souvent qu’à mon tour. Vous vous demandez comment je pensais m’y prendre ? Tout simple, en les invitant à prendre l’apéritif. Mais un apéritif, vous vous dites, ça ne va pas tellement les impressionner, ses voisins, au narrateur, non ? Et aussi  -vous vous dites encore – il les a donc jamais seulement invité à boire un verre, le narrateur, ses voisins ? Si, bien sûr, quand même, déjà. Mais toujours un truc simple, un café, un peu d’eau, un petit verre de vin, à la bonne franquette, sans chichi. Rien qui les épate. Pour ça, il faut mieux que ça. Parce qu’ils ont des amis, mes voisins, on les invitent, ils sortent, ils ne s’ébaubissent pas d’un rien.

Et puis dimanche dernier, celui du premier nous a raconté la soirée ou il était allé la veille ; une réception chez des relations d’une de ses connaissances, pour être précis. C’est comme ça que j’ai eu l’idée : des cocktails ! Oui, je me suis dit, mes voisins, même s’ils ont l’habitude d’en boire chez leurs amis chics, par contraste, dans mon petit appartement ça les épatera.

Alors mardi j’ai emprunté à la bibliothèque du quartier un livre illustré sur les boissons mélangées, leur histoire et leurs recettes. Parce que le mieux du mieux en sirotant un cocktail c’est de raconter  mille anecdotes sur leurs inventeurs (en général des généraux, souvent de l’armée des Indes ; parfois des jazzmânes bibopant au Tabou). C’est ce qu’explique l’auteur sur la quatrième de couverture.

En rentrant, j’ai vite remis la main sur le carton de mignonnettes remporté au chamboul’tout du bistrot d’en bas du boulot l’an passé. Les étiquettes des fioles arboraient les noms mystérieux et exotiques que j’espérais : Curaçao, Marasquin, Liqueur d’amande, Vieille prune… Je suis vite ressorti pour trouver – pas à l’épicerie d’en bas de l’immeuble pour ne pas vendre la mèche – une bouteille d’un alcool propice aux mélanges décrits dans l’ouvrage. De quoi allumer des feux d’artifices dans les pupilles et les papilles de mes  invités.

Et puis j’ai préparé le salon. Le décor c’est important. Bien sûr, pas de ventilateur plafonnier ni de tigre empaillé au mur : j’ai simplement roulé le tapis et j’ai déplacé la grande armoire qui me vient de ma tante, qui, d’habitude, se trouve – l’armoire, pas la tante – dans le petit bureau ou je ne vais pas trop : haute, large, lourde, branlante, éraflée sur les côtés, et idéale pour ce que je voulais. Une fois installée au milieu du salon –l’armoire – en sueur – moi – je me suis vu sourire dans son grand miroir.

Alors d’un petit bristol dans la boite à lettres, j’invite les voisins pour le lendemain.
Ce matin, avant de partir, j’ai bouclé les préparatifs : ne rien laisser au hasard, voilà le secret. En rentrant cet après-midi, j’allume le poêle, pour l’ambiance cosy favorable à l’absorption des drinks, et je me cale dans le fauteuil pour relire des anecdotes propres à animer l’apéritif. L’affaire se présentait au mieux.
Les invités une fois là, je passe en cuisine pour préparer les verres ; c’est à ce moment que le voisin du second me demande de la glace – avec un petit sourire, car il sait bien que je n’ai pas de frigo. C’est là que je comptais bien les épater, car j’avais tout prévu.  Enfin, tout prévu, sauf que l’armoire me lâcherait en route. Car, croyez-moi si vous voulez, mais je n’ai même pas pu en tirer un seul glaçon, de cette soit-disant armoire à glace.

Publicités

33 réflexions sur “L’armoire à glace

  1. Jean-Charles dit :

    Le lisais ton texte sur l’ordinateur de bord de ma voiture tranquillement arrêté au feu-rouge ; absorbé, j’étais déconnecté de la circulation quand l’automobiliste derrière moi a glacconné comme un fou, surpris j’ai renversé mon cocktail sur l’ordinateur et tout s’est éteint mais des petits feux de Bengale surgirent de partout sur le tableau de bord. Impossible de redémarrer ma voiture ensuite. J’étais comme un imbécile avec mon verre vide à la main dans lequel seul le glaçon trônait en solitaire.
    Ça m’apprendra à lire tes textes en voiture !

  2. Dominique dit :

    Ton texte m’a beaucoup amusée, ça fait du bien par cette grisaille 🍹🍸🍷🍾!!! En attendant de partir au pays du Caipirhina, je prendrais bien -vu l’heure matinale- a cup of tea !

  3. gibulène dit :

    les armoires ne sont plus ce qu’elles étaient 😦 – il en est une dans ma commune qui sert de passage grâce à son fond coulissant entre la galerie de peinture du coin et…….. son tatoueur de voisin !!! et nous passons tous d’un monde à l’autre sans état dâme, le tatoueur est contenc, ça lui amène des clients !!!
    As-tu essayé de briser la glace ? ça renforce les relations de voisinage 😀

  4. Dominique dit :

    Cette armoire (à glace) ne réfléchit pas bien, il faut l’éduquer à te renvoyer les bonnes réponses.
    Merci pour ces petitits cocktails pétillants et divertissants.
    Bonjour à tes voisins

  5. mariejo64 dit :

    Ah ces armoires ! Et pas toujours à glace comme les épaules des déménageurs ! Imposantes, énigmatiques, renfermant quelquefois de vrais trésors, receleuses de mystères, d’odeurs surannées , mélange de cire ancienne et de poussière…
    Il y en a une qui a atterri dans notre garage malgré mes réticences. Elle appartenait à mes beaux-parents. Il y a encore quelques nappes aux ramages démodés, des draps aux rebords jaunis par les années de solitude. J’y ai finalement casé des combinaisons de ski, elles-aussi démodées, des anoraks encombrants.
    Elle me rappelle trop souvent mon « aimable » belle-mère et je me retiens de tirer la langue au miroir taché de rouille quand je passe devant elle.
    😀
    Chut, ne répète pas ce que je viens d’écrire !

  6. Caroline D dit :

    Oups… en tout cas, moi, j’ai souri tout le long de ce cocktail de mots. Bien dosé.

  7. Alphonsine dit :

    Les armoires ne sont plus ce qu’elles étaient. Solides, fortes, intemporelles, elles ne sont pas faites pour lâcher leur propriétaire.
    Quelle sanction as-tu prise contre elle ?

  8. almanito dit :

    Les héritages sont parfois décevants, jamais trouvé le moindre bonnet dans la bonnetière de ma tante. Pfutt!

  9. Leodamgan dit :

    C’est bien surprenant, en effet.
    Tu as contacté le service après-vente?

    • Surprenant est le mot ; ce qui est surprenant aussi, c’est qu’une histoire qui tient à un aussi-tiré-par-les-cheveux jeu de mot soit aussi gentiment reçu ; je avis croire que mes lecteurs sont bienveillants 🙂
      Et non, ma tante* n’assure pas de service après-vente.

      * précisons que « ma tante » est ici aussi fictive que le « je » qui raconte (et l’armoire, les voisins et les fioles de tapioca…)

  10. jobougon dit :

    Moi, tu sais, si tu m’invites à un cocktail, même sans glace, carnetsparesseux, je dis oui, et même que je serai tentée d’amener des grignotis qui vont bien. Mais s’il-te-plait, n’en veux pas trop à cette magnifique armoire, qui doublerait ta quantité de glaçons pour peu que tu lui montres tout un lot du côté de sa glace. Je me faisais la réflexion suivante, qu’au final, déplacer un psyché serait un tant soit peu moins suant. En même temps, toute cette énergie investie en effort de décor, en écrits pour nous le conter, en imagination sollicitée devant les histoires historiques ayant réellement existées, et ce, au sujet de ce sujet là en question, toute cette énergie qui en fait naître d’autres, et bien cela a quelque chose de fameux, et puis ça donne soif.
    Alors tchin, tchin.

    • Merci Jo ; une fois décidé de raconter une histoire avec une chute aussi faible, il devenait indispensable d’habiller un peu le début pour ne pas trop désappointer le lecteur…
      Allez, pour ceux sont arrivés au bout, tournée générale de curaçao/pomme au four, sans glace !
      tchin !

  11. Valentyne dit :

    Extra cette histoire (et le chute n’est pas faible du tout!)

    Au passage je vois que tu as retrouvé le fauteuil qui avait disparu sur le parking du supermarché.. Ou bien est ce Un autre ?

    Merci pour cette excellente histoire 🙂

  12. monesille dit :

    Comme quoi le réchauffement des relations diplomatiques a aussi des conséquences imprévues sur le contenu des armoires !

  13. emilieberd dit :

    Whaouh! Très belle chute! Ce texte est excellent! J’ai bien ri!
    Bises

  14. burntoast4460 dit :

    Les glaçons sont presque toujours rétifs et ils sont comme l’amour, ils fondent.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :