Le fauteuil

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31/10/2016 par carnetsparesseux

Les personnes instruites comme vous savent bien que pour peu qu’on lui prête un peu d’attention, n’importe qui peut vite inventer n’importe quoi. D’abord, ce serait beaucoup dire que j’avais remarqué la camionnette ce matin : à peine une ombre blanche dans la brume que suait la rivière juste après l’aube – si seulement elle était déjà là. Mais je ne pouvais pas la manquer au retour, toute seule au beau milieu du grand terre-plein asphalté et strié de lignes blanches du parking qui entourait le cube de tôle du supermarché, fermé – le supermarché – et vide – le parking – ce dimanche.

Ce que je faisais un dimanche de Toussaint sur un parking de supermarché fermé le dimanche ? D’abord, ça ne vous regarde pas, et ensuite, c’est un raccourci qui me permet de gagner cinq minutes et trois feux pour rejoindre le coin de rivière que m’a indiqué un gars du centre qui préfèrera sûrement que je garde ça pour moi.

Bref, quand je suis repassé à midi, la camionnette était bien là, toute seule au milieu du parking. Impossible de la manquer. Et toujours là après manger. Sauf qu’à ce moment il y avait aussi deux filles et un garçon plutôt maigre qui se tenaient autour d’un gros fauteuil en cuir passablement craquelé. Une seconde, je me suis demandé s’ils allaient sortir le salon complet, table basse meuble télé et canapé avec appui-tête en crochet. Mais en fait de chargement il n’y avait rien d’autre. Je le sais parce que je roulais plutôt lentement à cause des ornières et des nids de poule qui crevassent le bitume et que j’ai pu jeter un coup d’oeil entre les deux portes arrières qui baillaient grand sur du vide.

Tournés vers le fauteuil, aucun des trois n’a prêté attention à mon passage : je les ai vus disparaitre dans le rétroviseur sans qu’ils aient seulement bougé la tête. Ils m’ont quand même tenu compagnie pendant cinq minutes : la veste en jeans de la plus grande des filles, la mèche bleue du gars, la moue têtue de la dernière et le luisant du cuir presque feutré aux accoudoirs du gros fauteuil crapaud. Et puis une fois arrivé, le long froissement de papier des saules dans le vent et l’eau qui miroite inlassablement entre les pierres me les ont définitivement sortis de la tête.

C’est pour ça que j’ai été surpris au retour quand je me suis rendu compte que je m’attendais à les retrouver plantés au milieu de leur désert de goudron. Mais bien sûr ils étaient partis, les filles et le garçon, partie, la camionnette. Un instant j’ai cru voir le fauteuil dans la lumière rasante du soleil couchant de presque novembre. Faut croire que le vent et l’eau m’avaient joué un tour.

Pas la peine de se raconter d’histoires – bien sûr que le supermarché n’a pas été construit sur un ancien cimetière de fauteuils. Ces trois-là avaient sûrement juste rendez-vous avec un acheteur amateur de vieux meubles en cuir défraichi. Mais alors, pourquoi est-ce que je n’arrive pas à m’empêcher de me demander si j’ai bien vu ce que je crois ce dimanche de Toussaint ? Et pourquoi je vous raconte ça ? Voyons, c’est pas à des personnes instruites comme vous que je vais apprendre que pour peu qu’on lui prête un peu d’attention, n’importe qui peut vite inventer n’importe quoi.

* * *

La suite ? à lire chez Une Patte dans l’Encrier ! et si d’autres veulent prendre le relais pour un feuilleton itinérant, il suffit de le dire (et puis de le faire, bien sûr) !

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62 réflexions sur “Le fauteuil

  1. loisobleu dit :

    Un faux t’oeil
    assis bien su l’dire…
    N-L

  2. gibulène dit :

    Parler de tout,

    ce n’est pas rien !

    Il suffit qu’on me donne

    Librement la parole

    Pour que les mots s’envolent….

    Et je deviens aphone !!!

    Les écrits, c’est idem,

    J’use de stratagèmes

    pour mettre noir sur blanc

    La pluie et le beau temps !

    J’ai deux mains, j’ai deux pieds

    C’est une certitude !!!

    Mais je n’ai pas d’idée :

    Moments de solitude

    Du lundi au dimanche

    Devant la feuille blanche…….

    Ai-je au moins deux neurones

    qui pensent et qui fonctionnent ?

    Et puis soudain, miracle :

    et fin de la débâcle….

    C’est ça, l’inspiration :

    un gramme d’émotion

    une once de jugeote,,

    les mots hurlent ou chuchotent,

    s’embrouillent, se mélangent,

    et moi je les arrange

    pour faire d’un papier

    au départ très banal

    un texte échevelé,

    bien plus original

    que si j’avais planché

    sur un sujet précis….

    Et voilà, c’ est fini !!!

    A vous, amis du net

    Je dédie ce poème

    qui n’a ni queue ni tête

    Mais que j’aime !!!

    Gibulène – 25 juin 2010

  3. Alphonsine dit :

    Si tu as vu l’appui-tête en crochet, tu n’as rien imaginé, parce que ça ne s’invente pas, un appui-tête en crochet !

  4. MyoPaname dit :

    L’imagination anime tout ce que le regard touche…

    • Merci Myopaname !
      En fait, c’est un « presque-vu-en-vrai », parce que j’ai vraiment vu, un dimanche, sur un parking de supermarché désert, la camionnette, les trois personnages et le fauteuil. Je les ai promené dans ma tête quelques temps et l’imagination a fait le reste 🙂

  5. almanito dit :

    C’est tout l’art de l’écriture. Une amie blogueuse à la plume ciselée me disait qu’un bon écrivain doit savoir rendre la lecture de l’annuaire téléphonique passionnante! ….
    Mais, tout cela ne nous dit pas ce que tu faisais au bord de l’eau en pleine nuit, ha, ha, cette histoire de fauteuil noie le poisson dans l’eau je crois!

    • Merci Almanito ; noyer du poisson avec un fauteuil ? je ne suis pas sûr de bien visualiser la manoeuvre !
      Et pour la réécriture de l’annuaire, j’hésite un peu ; si je me rappelle bien il y a beaucoup de personnages mais peu d’action
      🙂

  6. Certains cependant, inventent mieux que d’autres…

  7. jobougon dit :

    Et puis, quand c’est un fauteuil pour deux, on peut imaginer plein de trucs dessus.
    Même s’il y en à d’autres qui l’ont fait avant moi.

  8. Asphodèle dit :

    Arf, tu vas à la pêche les jours de Toussaint toi ? Elle est pas fermée la pêche ? 😆 Mais tu attrapes n’importe quel poisson dans tes filets, même des fauteuils crapauds à qui tu prêtes vie, arf ! Et poétique ton histoire avec ce saule… j’adore les saules ! 😉

  9. Caroline D dit :

    Un p’tit cinéma avec ça? Dans ma cuisine et l’aube noire de mon lundi matin, je sors de cette page avec la presque impression d’avoir tout juste vu un très court court-métrage. En slow motion. Merci carnets, et bonne semaine.

    • Un tout petit dessin animé pas très animé alors… avec beaucoup de vent dans les saules et d’eau qui coure, et un gros fauteuil dans le rôle titre. J’aimerais bien le voir 🙂

  10. Trois personnes qui disparaissent dans un rétroviseur, c’est bien moins évident qu’un seul lapin blanc dans un terrier… M’est avis que, plutôt qu’un cimetière de fauteuils, tu pourrais trouver bien plus dans ce sous-parking…

    Donnons-nous rendez-vous au soir avec pioche et burins
    Guettons la marque d’un pied de fauteuil ou d’humain,
    Entamons en ce lieu vigoureusement le bitume
    Jusqu’à temps qu’aube ne nous dissimule,
    Avant que vigiles ou gendarmerie nationale
    Ne nous affublent d’une redingote à ceinture diagonale !

    Direction l’asile pour Dodo et chat…

    A moins, mon cher ami, que nous ne trouvions avant la porte de ce Monde molletonneux.
    Ce qui serait, vous en conviendriez, à cette histoire un excellent ressort !

  11. Dominique dit :

    Ho! tu sais à la toussaint, il s’en passe des choses dans la tête du balladeur énigmatique.
    Assieds toi confortablement et attends ça va revenir…

  12. burntoast4460 dit :

    C’est le début d’un film d’horreur avec des tueurs psychopathes qui tranchent la gorge de leurs victimes dans un fauteuil. Il est vrai que n’importe qui peut vite inventer n’importe quoi en ce jour d’Halloween 🙂

  13. Leodamgan dit :

    Tu nous a concocté une petite ambiance à la Stephen King.
    Quelque chose d’étrange dans cette apparente banalité nous laisse sur notre faim car je crains que tu ne fasses pas de suite à cette histoire.
    Mais c’est vrai que c’est la Toussaint…

  14. Il y a un peu une atmosphère de polar dans ce petit récit … on se doute que le fauteuil était sur le lieu du crime … comme tu dis, on imagine des tas de choses

  15. jacou33 dit :

    Un récit bien cadré, zooms, champs et contre-champs, rien ne manque à la scène. Action!

  16. Un cimetière de fauteuil, non bien sûr… mais en même temps, si on songe au repos éternel…

    • hé oui, le repos éternel, d’accord, mais dans un bon fauteuil de club anglais -et avec un bon wiski) !
      Et pourquoi pas un légendaire cimetière de fauteuils, avec d’anciens canapés enfouis, que recherchent désespérément la secte très fermée des amateurs de vieux ressorts et d’appui tête au crochet ?

  17. […] affirmée quoique paresseuse. En effet, le bitume semblait avoir été martelé par le pied d’un fauteuil sur lequel on se serait odieusement […]

  18. P’être un 42e commentaire ? Bon, j’ai adoré retrouver un certain copain d’écriture échevelée de fantômes de la Toussaint. Alors, c’est tentant aussi cet agenda ironique de novembre pour faire sortir les morts de leur tombe. Et trop attrayants aussi ces récits inventifs d’un Dodo toujours au sommet de sa forme…

  19. jacou33 dit :

    Je prends la suite dans le trou noir, noir, très noioioioioioir…..

  20. Valentyne dit :

    Le fauteuil aurait il été enlevé contre rançon sonnante et trébuchante ?
    Je file lire la suite chez 1patte !!

    Bisessss

  21. […] Hasard ou coïncidence quelques jours avant le lancement de l’agenda, Carnetsparesseux lançait une saga dont il a le secret avec l’apparition et la disparition d’un fauteuil crapaud sur un parking désert de supermarché un dimanche de nov… […]

  22. […] à l’agenda ironique « Polars » et au feuilleton initié ici par Carnets et poursuivi ici par […]

  23. […] La première partie de cette histoire se trouve là : Ici chez le Dodo […]

  24. monesille dit :

    Le sens du détail qui donne de l’épaisseur à une histoire qui n’en a pas, c’est un régal, y compris les failles du bitumes, aîe mes lombaires !

  25. […] Hasard ou coïncidence quelques jours avant le lancement de l’agenda, Carnetsparesseux lançait une saga dont il a le secret avec l’apparition et la disparition d’un fauteuil crapaud sur un parking désert de supermarché un dimanche de novembr… […]

  26. laurence délis dit :

    L’art de savoir faire d’un petit rien un texte qui ouvre sur des perspectives imaginatives. 🙂 Bravo Carnets !

  27. […] pour compte au beau milieu d’un suspense haletant, je me devais de poursuivre un récit débuté là, poursuivi ici et etc… Improbable mais vrai, ce récit s’intègre merveilleusement -ou […]

  28. […] *et**,sont des textes empruntés à Carnets, dans son récit « Le fauteuil » […]

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