La nuit, une nuit

55

20/10/2016 par carnetsparesseux

Ouf ! La journée est finie. La soirée aussi. Cuisine rangée, vaisselle faite, rideaux tirés, porte close, je peux enfin écrire sans crainte d’être dérangé.
Dehors, tout dort. Tiens, une rime. C’est bon signe. Enfin, façon de parler – une rime, ça n’existe pas : il en faut deux pour que ça rime. Sinon ça serait trop facile, n’importe quel mot rimerait tout seul. D’ailleurs, rime ne devrait pas avoir de singulier ; à quoi songent nos grammairiens ?

Allez, assez musardé, il faut que j’écrive. J’ai la nuit devant moi, ainsi que ma table en bois clair et une bonne pile de papier. Un crayon aussi. Le sujet ? Ça ne vous regarde pas. Vous le découvrirez peut-être, un jour, l’an prochain, sur les pages ivoirines d’un petit livre, chez quelque libraire. D’ici là, ouste ! Je place une feuille sous le rond de la lampe et j’écris. Enfin, j’essaie. L’échec de ma dernière tentative de poésie animalière est encore cuisant. Qu’espère le public ? Qu’attendent les éditeurs ? Et qu’est-ce que je veux, moi ? Je rature, je gribouille. Parfois aussi, il faut être juste, un, deux, trois paragraphes, quelques strophes s’enchainent avec fluidité ; le crayon crisse doucement, les feuillets s’empilent lentement.

Je m’offre une pause, me lève, m’étire. Boire un verre d’eau, entrouvrir la fenêtre, humer l’air frais d’octobre. Un regard à l’œil jaune du réverbère qui clignote au carrefour. Une cloche lointaine compte les heures – c’est le moment grisant où il est tôt et tard à la fois. C’est aussi le moment où j’entends une voix derrière moi :
« C’est toi qui écrit ça ? Dis donc, ça n’a pas l’air fameux ! »

Je me retourne : c’est la nuit qui s’est glissée par la fenêtre ouverte et qui feuillette mes  papiers. Devant mon air vexé, elle reprend : « Bon, c’est pas si mal, mais on dirait que tu ne sais pas trop quoi raconter. Et si tu parlais de moi ? La nuit, c’est un sujet, non ? Et puis je suis là, je peux t’aider ».

la nuit elle-même me choisit pour être son poète ! Voilà ma chance ! J’objecte quand même, pour la forme et pour montrer que je connais le sujet : « Vous croyez vraiment ? Vous avez quand même le Songe d’une nuit d’été, non?

– Bien sûr, je ne te demande pas de faire mieux que Shakespeare. Mais c’est bien jolies les nuits d’été, seulement ça ne dure pas toute l’année ! Tiens, la nuit d’octobre, ça ne t’inspire pas ?
– Mais Musset… ?
– Ne me parle pas de cette pipelette d’Alfred ! Sa Nuit d’octobre ? En trois cent cinquante lignes de jérémiades sucrées, il ne parle de moi que quatre fois – sans compter le titre, faut être juste –  et joliment : selon ce sinistre crétin, je suis triste, froide et cruelle ! Écoute, à toi de jouer, écris, je m’assois là et je ne dis rien. »

Voilà que mon vieux fauteuil grince sous son poids. Tout un coin de ma chambre a disparu dans l’ombre. Seule la lampe du bureau brille encore, vaillant petit phare qui m’indique le bon cap. Alors je m’assois et j’écris. Douce nuit… Non, c’est pour Noël. Si par une nuit d’hiver un voyageur… ? Non, c’est l’hiver. Un beau jour, ou était-ce une nuit…? Non plus ! Bientôt la corbeille déborde. J’écris de plus en plus fébrilement, rature tant et plus, et je sens sur mes épaules le regard noir de la nuit. Je sens qu’elle s’inquiète, ce qui ne me rassure pas. Je boirais bien un petit quelque chose pour me requinquer, mais je paraitrais prétentieux de lui proposer un verre et rustre de ne rien lui offrir…
Enfin, je me lève et tends à la nuit les quelques pages que j’ose croire présentables. Elle les feuillette de ses grandes mains d’ombre, hoche sa haute tête d’ombre et n’en lit que cet haïku boiteux, d’une voix lente et sombre :

Nuit d’octobre
Quel ennui
D’être sobre.

Elle s’arrête, sans faire le moindre commentaire. L’ai-je froissée ? Fâchée ? Le ciel bleuit dans un silence pesant. Ouf, voilà enfin l’aube. De ma muse déçue ne restent bientôt que quelques ombres tapies dans les recoins de ma chambre. Reviendra-t-elle un autre soir ? J’en doute. Allez, place au jour ! Je tire le rideau et le doux soleil d’automne envahit la pièce, glissant parmi mes papiers. Une voix chaleureuse retentit :

« Dis, c’est pas mal ce que tu écris ! Seulement, il te faut un vrai sujet ! Ça te dirait qu’on fasse équipe ? »

* * *

Fantaisie écrite pour le nocturne agenda ironique d’octobre proposé par Laurence Delis. & les jeudis-poésie d’Asphodèle.

Publicités

55 réflexions sur “La nuit, une nuit

  1. grumots dit :

    Quelle belle idée 🙂 J’aime beaucoup

  2. MyoPaname dit :

    J’adore !!!!!

  3. laurence délis dit :

    Quelle nuit ! :D! Et quelle lecture matinale ! Délectable 🙂
    Bonne journée Carnets.

  4. Dominique dit :

    C’est un petit texte très original, poétique, doux à la lecture (je me comprends), exactement le genre d’idée qu’il ‘aurait plu d’avoir et que tu as parfaitement développée. Rien à jeter, bravo tout plein !

    • Dominique dit :

      ps : j’ai perdu un « M » en route, le voici.

    • Merci beaucoup Dominique. A l’écriture, les bribes de l’histoire que j’avais en tête se sont agencées tout simplement (coup de chance, parce que c’est souvent laborieux façon puzzle:) ). Si tu veux, il reste la matinée à raconter… notre « héros » va-t-il écrire pour le soleil ?
      chiche ?
      🙂

  5. martine dit :

    Une élégante et inspirée manière d’amener un haïku (qui ne boîte pas du tout)…
    Tu as beaucoup de chance de recevoir la visite de la nuit ! Et de savoir entendre ce qu’elle te susurre…

  6. Asphodèle dit :

    Quelle belle idée ! La nuit s’invite très souvent chez moi jusqu’à me blanchir ses ombres, je devrais essayer de lui demander de m’inspirer autant ! Les nuits d’octobre ont une douceur particulière, tu nous enchantes comme d’habitude et j’aime tes références ! Joli haïku également ! 😀

  7. gibulène dit :

    Eternel dilemne : jjour/nuit, page écrite/page blanche, Yin et Yang ……… trouver l’équilibre !

  8. Jean-Charles dit :

    C’est lumineux !

  9. almanito dit :

    Très poétique ce dialogue avec la nuit, et j’ai beaucoup aimé le conte philosophique du tamanoir.
    Belle découverte grâce à Dominique

    • Merci Almanito, et bienvenue dans les carnets (ou il y a d’autres tamanoirs, quelques tapirs, un renard, des loups, des poules…. et même un débat sur la construction de l’arche de Noé

  10. Firenz' dit :

    La nuit taquine, titille, muse et s’amuse, et ça lui va bien ! Bravo ! 🙂

  11. Marie an Avel dit :

    Comme vous contez bien Carnet paresseux ! Il est vrai que vous avez une coéquipière merveilleuse…

  12. jacou33 dit :

    Bien moi, je dirai que ça rime, il n’y a pas de raison que la nuit d’octobre ne donne pas son grain de sel pour un agenda qui la concerne en premier chef.

  13. La nuit est parfois très fatigante !
    Ton texte est drôle et enlevé à la fois.

  14. La nuit, chez moi, il fait si nuit que j’en appelle au jour, ce si bruyant et si imposant compagnon que finalement j’en appelle à la nuit pour y trouver un peu de calme. Ici, ce fut composé pour que chacun des deux soutienne l’auteur afin qu’à l’aube comme à l’aurore il écrivisse, l’auteur, cette aventure dont on imagine les sulfureux détails enfouis dans les ombres tapies de ci de là. 🙂 Fort amusant à lire, un grand plaisir pour moi. 🙂 Merci

    • le jour on attend la nuit, la nuit on espère le jour : toute l’humanité en est là !
      blague à part, j’aime bien l’image romantique de l’auteur qui écrit la nuit-quand-tout-le-monde-dort, mais je suis trop paresseux pour faire plus qu’y rêver 🙂

  15. mariejo64 dit :

    Je lis, j’attends avec impatience ce que tu vas écrire enfin sous la pression de l’obscurité pas si pesante que ça ! Bon, tu as réussi à me tenir en haleine et tu as réussi à passer une nuit blanche alors que…
    Tu n’as donc pas perdu ton temps ! Un bon point pour toi ! C’est moi qui te le donne car si tu attends quelque chose de ce genre de la nuit et du jour, tu peux toujours courir ! 😀 Un coup d’oeil vers la fenêtre, Jean a fermé les volets. J’en déduis donc, que la nuit est juste là derrière mais je ne crains rien, elle ne me voit pas taper sur le clavier ! Ah Ah ! je l’ai bien eue !
    Demain étant un autre jour, je vais aller me blottir sous la couette avec un nouveau livre dans les mains : « POULETS GRILLÉS »
    Je change de style ! 😀 ce livre m’a été prêté par une amie.
    Voyons voir !
    Bonne nuit cher Dodo.

  16. monesille dit :

    Qui en nuit d’octobre reste sobre en nuit de mai pourra bien s’amuser !

  17. Dominique dit :

    Belle nuit dont je ressors apaisé et doucement heureux.

    Cool nuit d’octobre
    Qu’il me plut rever tendre
    pour un doux matin

  18. Leodamgan dit :

    J’en ai un petit frisson, là. Tout de même, la Nuit, c’est intimidant. Je ne sais comment j’aurais réagi à la place du narrateur dans l’histoire (qui n’est pas l’auteur de l’histoire). Je me serais peut-être cachée sous la couette…
    Bonne soirée et bonne nuit!

    • Moi aussi j’ai eu un petit frisson, surtout quand la nuit s’est installée dans le fauteuil… c’est gros comment et ça pèse combien, une nuit d’octobre ?

      Sinon, aujourd’hui, il y a peu de chance que le soleil vienne réclamer un poème.. il a remis son écharpe de brume
      🙂

  19. Si ce n’est froid, c’est donc censeur !!! Bien trop tiède en température, cette nuit d’Octobre joue les glaciales critiques !… Ah !! Carnets, je t’admire d’avoir su tenir tête à son noir caractère !!!

  20. Valentyne dit :

    Très beau Carnets !
    Et tu n’as pas entendu chanter ce crooneur jadis célèbre qui sussurait « retiens la nuit… »
    ?

    Bisesss

  21. emilieberd dit :

    Et ben dis donc! En voilà un qui est bien vu! Quelles muses! 😀 😀 😀
    Superbe texte, doux et frais comme un bonbon à la menthe! La nuit n’a pas aimé l’haïku? Bah, de toute façon, elle reviendra 😀 😀 😀
    Bises

  22. Très beau texte ! A la fois poétique et amusant, sans temps mort, bravo 🙂
    Si la nuit d’octobre n’est pas très inspirante, il faudra essayer celle(s) de novembre …

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :