Loup aux marrons (5)

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11/10/2016 par carnetsparesseux

Aussi honteux de cette trouille incongrue qu’un renard qu’une poule aurait pris, le loup réprime un frisson nerveux et se morigène. « Non mais c’est vrai quoi !» grogne-t-il à mi-voix et en claquant des crocs – et essayez donc voir de grogner à mi-voix en claquant des dents, ça n’est pas si facile. 

Qu’on puisse lui en vouloir, il le conçoit. Même s’il est plutôt débonnaire, évite les carnages inutiles, les poursuites effrénées et même les longs hurlements qui glacent le sang la nuit durant, il sait que sa réputation, faite de celle de tous les loups des bois et des croquemitaines des légendes, le précède. Et après tout, même s’il n’a jamais mis la patte dans le Gévaudan, ces sombres souvenirs lui garantissent une certaine tranquillité. Bref, la liste des mécontents serait longue et fastidieuse à établir. A cela, rien à redire : c’est dans l’ordre des choses.
Cette nuit, est-ce les villageois ? Voyons… il y a longtemps qu’il n’a pas visité les bergeries. Et personne n’oserait lui reprocher les petits larcins commis dans les plates-bandes des potagers ; ces bettes, ces carottes, ces raves dérobées lorsqu’il essayait de saisir le mystère de la soupe. Puis quand bien même les villageois y trouvaient à redire, ils viendraient de jour, en bande, trop lâches pour se mesurer seuls avec lui – et avec raison -, beuglant et cornant dans leur trompe, battant le buisson pour le faire déguerpir, lâchant des coups de leur vieilles escopettes sur les lapins débusqués par leur battue.
Mais venir le défier dans la forêt La nuit ? Sous l’orage ? Sans faire de bruit ? En chantonnant des comptines ? Décidément, ça n’a pas le sens commun.

Dans le silence revenu – on dirait que l’orage s’éloigne sans même une goutte tombée – le loup songe :
« Voyons, cette comptine grotesque, louyétu, mententu, quefétu… j’ai déjà entendu ça quelque part. Oui, voilà, j’y suis, c’est la chanson des enfants qui se promènent dans les bois… Mais non, ça n’est pas possible ! Parce qu’alors, il y aurait dans le bois des enfants qui chanteraient la chanson des enfants qui se promènent dans les bois pendant que le loup n’y est pas. Et c’est impossible, d’abord parce que j’y suis, moi dans les bois. Et que s’ils m’ont vu – et ils m’ont vu puisqu’ils ont disparu – et s’ils comprennent ce qu’ils chantent, ils sauraient que je les mangerais. Et donc ils ne chanteraient plus. » On voit que notre loup est un solide raisonneur.

« Et si les petits chanteurs ignoraient le danger ? » Encore impossible : il sait bien que les hommes font parfois des parents lamentables, mais leurs mômes n’échappent jamais aux horribles histoires qui distillent une salutaire peur du loup.
«Et même s’il s’agissait d’orphelins perdus, ils ne chanteraient par une nuit d’orage, quand même. »

A ce moment, il entend les voix revenir, encore lointaines et indistinctes. Oreilles dressés, il démêle le grêle bruissement mêlé par l’écho et se rassure : ces voix, ce sont, au gré du vent coulis, les chants des feuilles dans les arbres. C’est lui, et lui seul, mal réveillé, qui leur donné un sens et inventé des paroles. Un peu comme avec les pages des livres qu’il feuillette dans sa tanière. La preuve ? Comme le chant des arbres reprend, il se concentre, oreilles frissonnantes, et arrive à en extraire un long hurlement lupin qui le fait frissonner d’aise : même imaginaire, voilà une musique agréable ! Il est encore capable d’entendre ce qu’il préfère ! Souriant de toute ses babines retroussées sur ses dents blanches et aiguës, le loup se redresse, lève la tête et se prépare à hurler à son tour, en réponse au chant rêvé des arbres.

A ce moment, une pluie de bogues piquantes s’abat autour de lui – et sur lui ! Le loup piaille de surprise et voit rouge : à travers les taillis enténébrés, il a juste le temps de distinguer les petites silhouettes encapuchonnées qui, frondes et lance-pierre à la main, disparaissent en piaulant de rire dans le sous-bois !

à suivre .

* * *
Allez, comme on approche (bientôt) de la fin aux lecteurs la parole, pas de votation et quartier libre (dans les commentaires, comme d’habitude).

les épisodes précédents sont là : louyétuuu, l’ombre rouge qui bouge, une soupe mystérieuse, & souffler n’est pas jouer.

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28 réflexions sur “Loup aux marrons (5)

  1. jobougon dit :

    Quel raisonnement ce loup ! Des enfants qui ne l’ont pas vu, mais qui le bombardent de bogues piquantes, un long « hurlement lupin non identifié », (dit aussi il me semble « HLNI », abréviation probablement d’origine « génie généticien », à renseigner ultérieurement, en tout cas, génie, c’est sûr, généticien, fô voir… ;-)), brefeuh, voilà de quoi bercer les longues nuits d’octobre des amateurs de contes à faire frissonner de rire et pleurer d’innocence. Ce pauvre loup, tout de même, il est un peu malmené. Pourtant pacifique, quelle drôle d’inversion que ce monde là.
    Toujours aussi étonnantes, tes histoires au coin du feu, carnets, je suis fan et définitivement, et « ce n’est rien de le dire » à côté de ce que ce serait si je le disais.
    Très belle soirée Carnet pas paresseux du tout.

    • Merci Jo-pas-si-bougon 🙂
      ça, c’est pas facile de raisonner la nuit dans une forêt sous la menace d’un orage, surtout quand on est poursuivi par des apparitions écarlates lanceuses de bogues !
      Malmené, le loup ? un peu. que va-t-il se passer ensuite ? On verra bien. J’ai hâte de voir la tournure que ça va prendre… à ton avis, Jo ? une suggestion ? une hypothèse ?

      • jobougon dit :

        Ni suggestion ni hypothèse à proposer, carnet. Peut-être un souhait, tout au plus. Celui de voir ce loup mieux malmené. Par exemple, à la place des bogues, je lui aurais envoyé des boules de coton, c’est plus moins piquant. Je ne sais pas ce que tu en penses… ;-). Quoiqu’il en soit, cette histoire étant issue de ton cerveau de magicien, (si, si), je reste persuadée que la suite sera positivement mesurée.

        • Tu sais, il a le poil dru, le loup ; les bogues le surprennent mais ne le blessent pas ; et puis c’est pas dans ma manière d’endommager les personnages. Mais je te promets qu’on va mieux le malmener, tout en douceur (et puis peut-être qu’il se fait des films, va savoir… on n’y voit goutte, dans cette foret, la nuit : on dépend complétement de ce que le loup veut bien me raconter
          🙂

  2. gibulène dit :

    Ça se corse ! quels sont ces garnements insolents qui osent bafouer un loup raisonneur mais pas méchant ?

    • C’est vrai, quels sont ces gamins ? d’abord, sont-ce des gamins ? et ont-ils un lien avec les silhouettes écarlates et les voix frêles des épisodes précédents ?

      Cela dit, pas si méchant le loup ? c’est ce qu’il veut bien raconter….on verra s’il se réveille

  3. Je me suis un peu emmêlée les neurones avec le « hurlement lupin » … ça m’a fait d’abord penser à la fleur puis à Arsène …
    En tout cas ce loup a une âme de poète.

    • Merci, laboucheàoreille 🙂
      C’est vrai que lupin fait plus fleur ou Arsène que loup… Et puis l’emmêlement avec le hurlement, c’est un peu ma faute : en relisant hier soir, je me suis aperçu que le passage ne disait pas tout à fait ce que je croyais que je voulais qu’il raconte… (les histoires prennent parfois de ces libertés !)

  4. Marianne dit :

    J’adore ! Encore un épisode qui me donne le sourire.
    Une vraie bande dessinee sans dessin mais avec plein d’images quand meme.
    Bravo et encore !

  5. Asphodèle dit :

    Loup gentil, craintif ! Humain ce loup ! J’adore et j’attends la chute sanS impatience parce qu’après ce sera fini !😓. Place à l’imagination de l’auteur !😉

    • Merci Aspho ; oui, c’est curieux comme ce loup prend des libertés avec l’image d’Epinal du grand méchant loup…. mauvaise influence de l’auteur, ou c’est juste une couverture et il va montrer sa vrai nature (le loup, pas l’auteur) ?
      En attendant, pas un petit coup de pouce à « l’imagination de l’auteur » ? si c’est ça, en un paragraphe, je renvoie le loup à sa tanière, il prend une camomille et fait dodo jusqu’à l’aube… qui, comme dans toute histoire qui se passe la nuit, viendra sonner le coup de la fin

      • Asphodèle dit :

        Hi hi je n’avais pas pensé que le loup pouvait être AUSSI un paresseux !!! 😆 Comme l’auteur en somme ! Je trouve qu’il a beaucoup de l’auteur ce loup… 😀 On ne va quand même pas te souffler une chute !!! Et la surprise alors ! 😆

        • – Beaucoup de l’auteur ? je ne suis pourtant pas du genre à trainer la nuit en forêt !
          – Une chute, non 🙂 mais des possibilités de péripéties, je veux bien (j’ai aussi le de droit d’être surpris, non ?)

          • Asphodèle dit :

            Je parlais du côté « paresseux » pas de tes traînailleries en forêt, nocturnes qui plus est (ça ne me regarde pas ) ! 😀 Arf …Il nous aura tout fait ce loup-Dodo !!! 😀

  6. emilieberd dit :

    Punaise! Ce sont les personnages des contes pour enfant des livres de sa tanière qui le harcèlent et se vengent de lui!
    Cet Animal Lecteur est victime de la mauvaise réputation ancestrale de ses congénères!
    Pauvre Pas-Méchant Loup!

  7. mariejo64 dit :

    et maintenant, des bogues qui lui tombent sur le paletot ! Ah décidément, la vie des loups n’est plus ce qu’elle était ! Tout fout l’camp ! 😀

  8. Alphonsine dit :

    Quel benet, ce loup… il se raconte des histoires, joue à se faire peur, et en fait, a vraiment peur, parce qu’il sait qu’il y a une louve qui joue à cache-cache avec lui, qui profite du vent soufflant dans les branches qui imite le chant à peine perceptible des enfants, elle a trouvé un mouchoir rouge et l’agite de temps en temps pour le faire venir à elle, la timide…
    Il reste un épisode pour que tu les fasses se rencontrer et s’en aller, flanc contre flanc vers la tanière toute proche.

    • Benêt, le loup ? si je rapproche ça du commentaire d’Asphodèle qui dit que « le loup a beaucoup de l’auteur », ça va devenir vexant pour moi 🙂
      Je note le joli retour de la louve qui joue avec le loup joueur et solitaire (enfin, peut-être pas si solitaire) ; tout ça se complexifie, il va peut-être falloir deux épisodes pour tricoter la fin.
      Merci pour ces propositions, Alphonsine.

  9. laurence délis dit :

    Les petits chanteurs dans les bois portent-ils une croix ? 😉
    Bon, je suggère que Loup rejoigne la chorale et que tout ce beau monde nous offre un beau concert. Et pour le final il peut bien croquer l’ensemble des chanteurs si ça lui chante 🙂

  10. Leodamgan dit :

    Comme j’arrive tardivement, pas de suggestions, d’autant plus que j’ai une bonne excuse : j’émerge d’un gros rhume et je suis encore un peu dans le brouillard.
    Tout de même, tout se complique et j’attends avec confiance que la situation s’éclaircisse.

    • Pas besoin d’excuse, tu peux passer lire quand tu veux. Un gros rhume ? Aïe ! Mais ça n’est pas toi qui trouvais que le loup frissonnait beaucoup et allait prendre froid ?
      🙂

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