Souffler n’est pas jouer (4)

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03/10/2016 par carnetsparesseux

« Mais voilà comment elles disparaissent !» A cette pensée, le loup trébuche, manque tomber dans les feuilles sèches, comme parait-il Henri Beyle au milieu de la rue lorsqu’une idée se saisissait de lui  – y a-t-il du Stendhal chez ce loup ? Ou du moins sa biographie – à Stendhal – dans sa bibliothèque – celle du loup ?

« Voilà comme elles disparaissent, les lâches… reprend la bête grise. Une seconde ici, chantonnant leur idiote comptine, et soudain silencieuses et invisibles sans le moindre bruit de feuilles piétinées ni même un léger sillage d’empreinte de patte ou le plus petit fumet à flairer ! Ces maudites silhouettes rouges ! Un crochet, un filin, une poulie, et hop ! Dès que ça se corse, y a plus personne, bonjour-bonsoir, à l’abri dans leur cabane perchée dans les branches ! Les lâches ! »

On voit que ce loup réfléchit vite. Bien sûr, il n’est pas du genre à attendre un courrier délivré par pigeon voyageur pour se faire une idée sur ceci ou cela.
Maintenant, échine tendue, oreilles rabattues, il tourne lentement autour du fourré qui borde le hallier où les silhouettes rouges sont apparues – et ont disparu. Un sourd grognement sourd de sa gueule fermée. Il s’approche des arbres, et, demi dressé, les pattes avant posées contre le tronc, griffant à demi l’écorce, il ouvre une large gueule. Ses yeux jaunes scrutent les hauteurs ; enfin, ce qu’il en peut voir : l’obscurité lui masque même les branches basses.

Le loup frémit – encore ? décidément, il va s’enrhumer ! que n’a-t-il une petite laine ? disons que si se procurer un mouton c’est facile pour un loup, en revanche, le tondre, laver la laine, la sécher, la carder, la filer, la rouler en pelote, la tricoter en suivant un patron… quelles corvées ! – bref, il frémit et songe : « Et qui se cache derrière ces trois silhouettes rouges ? rouge… vu comment je vois les couleurs – rappelons que le loup est daltonien – , autant dire orange ou rose. Mais oui, rose ! Les trois petits cochons ! Cette cabane dans les arbres, c’est bien le genre de bricolage de ces impertinents constructeurs ! Mais oui, c’est forcément eux qui se moquent de lui en ce moment, perchés sur les hautes branches…  comme ils se sont moqués de lui à l’abri des murs de leur sale baraque »

Pour être honnête, le loup ne jurerait pas que cette mésaventure lui est personnellement arrivée. Peut-être à un de ses aïeux ? Non, ce n’est pas le genre d’histoire qu’un loup aimerait raconter à la veillée… Bien plus probablement l’a t-il lu dans le recueil de contes qu’il garde parmi ses précieux livres. Qu’importe ! L’affront reste le même. Maintenant, que faire ? Pousser un terrible hurlement ? non, ça ne ferait que les faire ricaner, là-haut, dans leur abri…

« Sauf que cette fois, leur refuge n’est pas une bicoque en brique maçonnée avec des chainages en pierre de taille sous un toit de tuile bien jointoyé, mais un frêle cabanon en planches posé sur des branches souples, tant bien que mal maintenu par trois cordelettes nouées sur une fragile chevillette… Allons, on verra leur bobine quand ils auront chu, et rira bien qui rira le dernier »

A ces mots, le loup recule de trois pas dans la clairière. Faisant face au bosquet, il prend son souffle, doucement d’abord, puis, à petites bouffées, de plus en plus profondément. Et, bien décidé à laver l’affront et à débusquer les trois larrons perchés, il souffle, souffle, souffle à raser la forêt ! Et devant lui, les branches dansent, les troncs se trémoussent, les feuilles volent, les racines craquent et se tordent – bien aidés par la soudaine bourrasque lancée par l’orage qui approche. Mais rien ne tombe de là haut –si ce n’est quelques feuillettes et quelques branchettes – en tout cas, ni treuil, ni cabane, ni planche, ni cochon rouge ou de toute autre couleur.
Puis la bourrasque passe comme elle est venue. Et, pendant que le loup reprend haleine, vautré sur la mousse, langue pendante et l’œil rond, les arbres se redressent, les branches s’immobilisent ; à peine si quelques feuilles volettent encore ci et là.

Alors, dans le silence revenu – à peine entrecoupé par les halètements du loup essoufflé – de petites voix s’élèvent juste derrière lui : « Louyétuu ? – Mententu ? – Quefétu ? »

Mais ça ne finira donc jamais ? Et c’est vraiment à lui qu’on en a ! Mais qui pourrait être assez fou pour le chercher ? Et d’ailleurs le chercher pourquoi faire ? A cette pensée, une trouille idiote – lui, le loup, la trouille ?- le saisit !

 

à suivre !

les épisodes précédents sont là : louyétuuu, l’ombre rouge qui bouge ! & une soupe mystérieuse.

* * *

A votre avis, elles sont combien les petites voix qui fichent la trouille (évidemment, faut justifier, pas juste coller un chiffre) ?

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25 réflexions sur “Souffler n’est pas jouer (4)

  1. Dominique dit :

    Cette attente est insuportable, mais qui veut manger le loup ?

    • Dominique, pas d’inquiétude : Moi auteur, personne ne mangera de loup dans une histoire que je raconte 🙂
      Pour l’attente insupportable, en revanche, il va falloir tenir encore jusqu’au prochain épisode et peut-être même un ou deux de plus… c’est le feuilleton qui veut ça 🙂

  2. gibulène dit :

    des scouts !!! je m’en doutais !!! il n’y a que des scouts pour changer en choeur dans la forêt!!

    • Des scouts ! Mais je ne peux pas laisser le loup les manger, il va se ferait mal au ventre avec toutes leurs médailles 🙂
      sinon, tes scouts changent en choeur ? tu es sûre ? tu ne préfères pas qu’ils mangent, qu’ils rangent ou qu’ils langent ? Ahhhh, tu voulais dire qu’ils chanTent ? d’accord 🙂

  3. Alphonsine dit :

    Ce sont les enfants de la chanson. Ils sont trois, peut-être quatre. Ils se promènent dans les bois pendant que le loup n’y est pas. Lui, il met sa culotte, ses bottes et son chapeau. Mais les enfants ne savent pas qu’il est déjà vêtu et que leur vie ne se joue qu’à un fil : à force de jouer avec lui, ils risquent de perdre.

    • bien sûr, s’il y a la chanson il doit y avoir pas loin les enfants qui la chantent. Mais quand même, des enfants, dans une forêt, par une nuit ou l’orage menace ? Et qui narguent un loup ?
      Est-ce bien raisonnable ?

      • Alphonsine dit :

        Les enfants sont des inconscients comme tous les enfants. Leur maman ne leur a jamais raconté l’histoire du petit chaperon rouge pour ne pas les effrayer. Les voilà dans les bois…

  4. emilieberd dit :

    J’ai voté pour l’écho! Justifier des chiffres! J’ai jamais su faire…:D

  5. Leodamgan dit :

    Tu es dur avec nous, pauvres lecteurs éventuellement commentateurs (et co-auteurs?)…
    Faut les trouver, les idées.
    Avec le temps qu’il fait, je verrais bien des feuilles d’automne qui bruissent en un langage ténu au gré du vent, des séquences qui pourraient éventuellement ressembler à « Louyétuu ? – Mententu ? – Quefétu ? », ce qui nous donnerait autant de petites voix qu’il reste de feuilles sur l’arbre.
    Evident, non? 😉

    • « Faut les trouver, les idées »… hé, on dirait moi ! 🙂
      très belle idée, les feuilles bruissantes et le loup qui croit y entendre une voix (à force d’entendre des voix, il va finir par se mêler de délivrer Orléans et conduire le dauphin à Reims, ce pauvre loup !)
      Et puis des feuilles dans une forêt, je devrais pas avoir trop de mal à justifier leur présence…
      Evident, juste évident

  6. Asphodèle dit :

    J’ai ri mais j’ai ri ! 😀 Ha non, le loup qui souffle et se retrouve hagard, la langue pendante et l’oeil rond, arf ! C’est un anti-héros de loup ce loup ! 😆 Du coup, je pencherais bien pour des bruits de feuillages moi aussi ! C’est un loup trouillard qui a peur de son ombre !!! 😀 Mais on l’aime quand même, vite, la suite Monsieur l’auteur-feuilletonneur ! ^-^

    • Tu as ri ? Moi qui pensais écrire un truc qui fait peur, avec de la nuit, un loup, des éclairs et des apparitions mystérieuses..
      Sûr que le coup du loup qui souffle comme un âne et fait s’envoler des maisons, c’est pas vraiment crédible, même dans l’histoire des 3 petits cochons….mais quand même, antihéros de loup mon loup ? je vais lui aiguiser les crocs et lui faire flamboyer les prunelles et on en reparlera !

      • Asphodèle dit :

        Non je te jure j’ai ri et pas qu’à ce passage, tu as le chic pour déclencher mon hilarité là où je ne m’y attends pas ! Si tu lui aiguises les crocs à la meule, fais attention à lui garder son potentiel humoristique…arf !!! 😆 Je sors…

  7. laurence délis dit :

    Ben moi comme le loup je me demande qui est assez fou pour le chercher… et puis la trouille ça fait entendre beaucoup de choses alors, tout reste possible. Une seule voix, celle du vent qui souffle dans les feuilles, mais attention à l’écho qui rebondit sur le ventre du ventriloque, là aussi, les voix se mêlent et s’emmêlent ! 🙂

  8. Dominique dit :

    La voix de son maître.

  9. Allez, on boucle le sondage ! Merci pour cette belle récolte d’idée !
    Vous êtes plutôt pour la voix ténue des feuilles sur les arbres, pas mal pour les enfant de la chanson qui se promènent dans les bois pendant que le loup n’y est pas, un peu pour l’écho ; (les ventriloques sont rares).
    Rendez-vous demain matin pour le prochain épisode

  10. mariejo64 dit :

    alors là…je proteste ! Il y a maltraitance ! Mais qui peut être aussi perfide, sournois pour agacer cette bête qui n’en peut plus d’être tournée en ridicule ? Et si mettre à trois, c’est encore plus moche !
    Je continue mais mon indignation est encore là !

  11. mariejo64 dit :

    s’y bien entendu !!!!

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