L’ombre rouge qui bouge (2)

– Rouge ? Et qui bouge ? Mais j’ai la berlue, balbutie le loup. D’abord, je ne vois pas le rouge, moi !
En effet, même s’il ne l’aurait jamais reconnu en public – pensez, quelle honte pour un terrible fauve soit disant avide de sang…- notre loup – comme tout loup qui se respecte, mais cela il ne le savait pas – ne distinguait guère le rouge du vert, ni le vert du rouge.

Alors cette berlue, est-ce la faute aux champignons qu’il a croqué ? Lui revient le souvenir cuisant du jour où, petit louveteau toujours affamé, il a mâchouillé des champignons au hasard d’un bosquet. A l’époque, bolet, cèpe, girolle n’étaient pour lui que des mots vides de sens, comme d’ailleurs amanite tue-mouche, agaric ou ramolli-des-prairies. Seul la vesse-de-loup lui disait quelque chose, comme naturellement familière.
Bref, ce jour-là, à peine avait-il mordillé le chapeau vert et mou des champignons qu’il avait aperçu un rayon de soleil en goguette qui se baladait entre les branches… curieux de tout, le louveteau l’avait suivi dans le sous-bois. L’arrivée du crépuscule n’avait arrêté ni la balade du rayon facétieux ni la chasse du petit loup qui avait finalement passé toute la nuit à trotter à travers la forêt et – pire – à écouter le rayon lumineux siffloter loup-ne-sait quelle comptine imbécile ! La traque avait pris fin au lever du soleil, le rayon ayant probablement rejoint ses frères lumineux. Le louveteau, égaré et épuisé avait alors juré – mais un peu tard – qu’on ne l’y reprendrait plus.

Il se remémore le coin de mousse où il a trouvé ceux de tout à l’heure, leur forme, leur texture, leur goût. Dommage, il a laissé dans sa tanière le Parfait petit mycologue illustré qu’il a récupéré l’autre automne dans la besace d’un cueilleur de champignons aventureux. De tête, il visualise les planches illustrées des champignons vénéneux, reconnaissables à la jolie tête de mort entrecroisée de tibias rouge, compare, suppute… non, tout compte fait, ceux qu’il avait mangés ne ressemblaient pas à ceux-ci. Rien à craindre de ce côté-là.

Alors, rouge ou pas rouge, qu’est-ce qui bouge dans le sous-bois ? Il faut bien en avoir le cœur net. Mais la bête a beau fouiller le taillis où plus rien ne bouge, il ne trouve aucune empreinte : si vraiment quelqu’un est passé par là, c’est quelqu’un de très léger. Il n’y a rien, à part ce petit fumet de chair fraiche qui lui rappelle confusément quelque chose.
Il patrouille encore un moment en grommelant : «  et si c’était le Chasseur vert ? Non, de mémoire de loup, celui-ci est tout sauf léger. Il aurait laissé une large piste ponctuée des empreintes de ses lourdes bottes… Et si c’était un autre loup – ou une louve ! – en visite ? Non, même complétement endormi il l’aurait déjà repéré ! »

L’orage approche. Soudain, un éclair découpe un long zigzag blanc dans le ciel noir et lui dévoile trois silhouettes écarlates qui se découpent dans la pente du hallier. La vision dure à peine une seconde, puis l’obscurité avale la forêt.

– Des silhouettes ? Écarlates ?

Un temps, puis vient le tonnerre. Et dans le silence revenu, le cri, de nouveau :

– Louyétuuuuu ?!

 

à suivre !
si vous avez manqué l’épisode précédent

* * *
Aujourd’hui, pas de question, lecteur, c’est carte blanche pour la suite !

Pour l’agenda ironique de septembre, chez l’Écrevisse et ici

30 commentaires

  1. Il voit triple ? Et les champignons n’y seraient pour rien ?😀. J’ai beaucoup aimé ses souvenirs de petit louveteau pas averti. Ça sent le vécu ! La nébuleuse subsiste mais c’est extra, on attend la suite !!!😁😁😁

    • voit-il triple où voit-il trois silhouettes distinctes ? c’est toute la question… en saura-t-on plus dans le prochain épisode ? Sûrement… mais est-ce que ça dispersera la nébuleuse ? Rien n’est moins sûr !

      la suite, la suite !!

      • Il faut quand même garder une part de nébuleuse pour entretenir le suspense et laisser divaguer l’imagination du lecteur ! 😆 Pour ça je te fais ENTIEREMENT confiance ! 😆 Alors oui, la suite, vite ! 😀

        • Asphodèle, la nébulosité n’a pas de souci à se faire, je ne sais toujours pas où va l’histoire…. tant qu’elle y va avec des lecteurs, c’est le principal
          😉

  2. Ne seraient-ce pas les ours du joli conte de la petite fille aux boucles blondes ? Papa ours, maman ours et bébé ours. Ils filent vers leur maisonnette mais ne savent pas encore que la petite fille dort au premier après avoir essayé les chaises, les cuillers, les verres et les lits. D’ailleurs je n’ai jamais compris comment la soupe avait pu rester chaude dans les assiettes en l’absence des ours. Si à l’occasion tu peux éclairer la situation…

    • Mais oui, Alphonsine, se sont les trois ours au pelage roux qui courent sous l’orage ; le loup les suit, les dépasse et, arrivé le premier dans leur maisonnette, il met la table et fait chauffer la soupe… puis il attend l’arrivée de Boucle-d’Or et s’endort ! je ne vois que ça pour expliquer le mystère de la soupe-qui-reste-chaude !

  3. Trois répliques de lui même (venant du passé) à la faveur de l’éclair (porte dans l’espace-temps)
    lorsqu’il était tout petit loup, enfant loup, ado loup qui cherchent à savoir ce qu’ils vont devenir.

  4. Chouette c’est reparti pour un nouveau conte à suspens qui me rappelle un que j’avais inventé pour endormir ma petite fille mais point de chmapingons aux effets multicolores dans le mien ;=)

    • Je suis bien d’accord, toute cette histoire de loup entendant des voix la nuit dans la foret n’est rien d’autre que normale !
      merci Mo de pourfendre le fantastique-à-tout-prix
      🙂

  5. Bon, je ferme le sondage. Vous êtes plutôt d’accord pour que l’auteur se débrouille avec ses inventions et avec la soupe-qui-ne-refroidit-jamais des trois ours… mais aussi pour les taches de couleurs de la berlue et les loups-du-passé qui veulent voir leur avenir.
    …et je n’oublie pas « patte blanche, patte noire »
    🙂

  6. J’ai rattrapé mon retard! J’aime tes histoires à épisode…J’aime tes histoires tout court, remarque bien ! (enfin pas trop courtes, non plus…Enfin si j’aime aussi tes haikus!)
    Sais-tu déjà le nombre d’épisodes ? Te dis-tu « Pas au delà de x (y ou z) »? Ou bien te laisses-tu prendre à ton propre jeu?
    Bises!

    • Merci Emilie !
      disons que j’ai une vague idée du nombre d’épisodes selon les péripéties que j’imagine pour la suite (par exemple, mon ébauche du louyétuu tenait en 2 épisodes), et puis je me laisse influencer par les propositions des lecteurs.
      Le difficile (et l’amusant) est d’essayer de garder un fil directeur, de zigzaguer autour et de trouver quand il faut arrêter…

  7. Sympathique ton loup. Je vais donc tenter de suivre l’histoire en couleur rouge du loup daltonien… 🙂

  8. 1 puis N°2…je continue ma lecture, curieuse de connaître la fin après avoir commencé les aventures de ce loup plutôt sympathique, par l’avant-dernier épisode ! 😀 Tu me suis ? 😀

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