Dernières nouvelles de Noé, de l’arche et du chat

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14/09/2016 par carnetsparesseux

Laissant septembre s’enivrer de l’actualité changeante, nous aborderons des sujets moins frivoles. Tels que Noé, son arche et le chat. Les premiers remontent à la plus haute antiquité. Les sixième et septième chapitres de la Genèse en font foi. Cela n’est pas rien : le chat, lui, probablement créé un jour avant l’homme, n’y est mentionné nulle part. Cette omission du chat étonne ? Juste compensation, Alexandre Vialatte en dit des choses très belles.

Laissons le chat sur son coussin. Revenons à l’arche. La météo de ces dernières semaines nous y incite. A ses moments perdus – ce sont les plus précieux – l’homme d’aujourd’hui – en existe-t-il un autre ?- trouvera dans l’arche bien des sujets de réflexion. Disons-le tout net, sa construction n’en est pas un. Noé reçut en même temps que la commande divine un cahier des charges précisant la distribution intérieure, les dimensions et les matériaux : soit tant de coudées de long, tant de large et tant de haut ; du bois résineux enduit de poix ou de goudron pour l’étanchéité – le pompier de service dut avoir à redire à cette association peu ignifugée mais en temps de déluge qui songe à crier au feu ? – et peut-être mangea-t-on froid pendant la croisière.

Cette arche, le savant jésuite Athanase Kircher – par ailleurs inventeur de l’orgue à chat, il fallait y penser – lui consacre un petit opuscule de 256 pages publié en 1675 à Amsterdam par le gendre de l’éditeur et cartographe Jan Janszon sous le titre bien trouvé d’Arche de Noé (épisode biblique). Il y traite aussi doctement et en latin de l’embarquement des animaux, des vivres, du traitement des déchets et autres menus soucis que la gestion de ce zoo flottant devait poser à son capitaine. L’ouvrage de Kircher est si complet que rien de plus récent n’a été publié sur cette question – c’est dire – et le lecteur pressé et bricoleur gagnera à s’y plonger.

Mais alors, quels sujets de réflexions l’arche offre-t-elle encore à l’homme et à la femme d’aujourd’hui ? Laissons aux savants la grave question de savoir où se trouverait l’arche. Le certain est qu’on ne la trouve guère où on la cherche, le plus souvent aux alentours du mont Ararat ; mais il parait qu’on la voit et qu’on la visite aujourd’hui dans le Kentucky. Ne gagnerait-on pas du temps en regardant où on ne la cherche pas ? Par exemple, sur les flancs du Puy de Dôme, aussi dignes de ce rôle que d’autres plus pentus. Les curieux y trouveraient des facilités d’hébergement appréciables et l’auvergnat un revenu certain.

L’homme et la femme d’aujourd’hui s’inquiéteront plutôt du sort des animaux embarqués comme aliments pour leurs congénères carnassiers : sauvés du déluge pour être mieux boulottés avant la décrue ! Attendant l’autobus, ils deviseront aussi du devenir des poissons : nulle place dans l’arche pour eux ! On arguera certes qu’ils sont déjà dans l’eau, mais il faut songer aux forts courants induits par la montée des eaux, au changement du taux de salinité de l’eau, aux ruisseaux débordants, aux lacs mis en communication avec les océans… autant de désastres écologiques en puissance. L’imaginatif Kircher nous offre même, page cent-cinquante-cinq, le spectacle de monstres marins suffoquant, rejetés hors de l’eau par l’abondance même de cet élément !

Ils s’interrogeront enfin sur le grand massacre silencieux des plantes et des arbres. Ceux que le déluge submerge, certes. Celles que Noé embarque, fourrage et aliment pour ses bestiaux. Et enfin ceux qu’il abat, ébranche, écorce, tronçonne en planches, poutres et madriers pour faire le corps même de son vaisseau. Kircher même ne s’avance guère sur ce point, sans doute pour ne pas  attirer l’attention de l’excellent Francis Hallé.

Il ne dit rien non plus sur ce que faisaient les animaux dans l’arche. Vue la place impartie, ils ne devaient guère jouer à chat perché. Ils patientaient sans doute, s’aidant probablement d’énigmes et de devinettes. On voit par là combien de langues le chat du bord (et il devait y en avoir un, ne fût-ce que pour faire trotter les souris) dut recevoir en gage.

Les rendit-il en débarquant ? On ne sait.
A l’heure qu’il est, il dort sur son coussin et se tait.
C’est ainsi que le chat est grand.

* * *
Chronique écrite pour l’agenda ironique de septembre -il fallait parler de langue au chat – et pour Filigrane qui souhaitait qu’on cause d’arche de Noé à la manière de tel ou tel (sans surprise j’ai choisi Alexandre Vialatte).

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42 réflexions sur “Dernières nouvelles de Noé, de l’arche et du chat

  1. Milton dit :

    Excellent, drôle, ingénieux, poétique, comme d’hab. cher Dodo !
    Vous m’épâtez (de chat).
    😉

  2. martine dit :

    Quid de la sécurité sur et autour de l’Arche, alors qu’il était alors évident que la vigilance nécessaire à la survie des espèces aurait dû être envisagée ?
    Et après on s’étonnera que le couple de Dodos embarqué sur l’esquif n’ait pas remis pied à terre, 40 jours plus tard ! Nul ne décrit ce qu’était la cohabitation dans cet espace navigant…
    Bien d’accord avec la question de la déforestation massive liée à cette tragique époque. Pourquoi l’ancêtre n’a-t-il pas construit son rafiot en cupronickel ou en ferro-ciment ?
    C’eut été la moindre des choses !

    • Sûr qu’on ne sait rien des normes de sécurité de l’arche…y avait-il seulement du mercurochrome à bord ?
      Quant aux dodos, ils posent un problème pratique : d’une part, Noé les connaissait-il (de même, les marsupiaux et autres bestioles exotiques) ? et d’autre part, ils avaient quasi disparus (dit-on) quand Kircher écrit son Arche.
      Et bien d’accord pour l’arche, il est dommage que le ferro-ciment ou la gomme d’hévéa n’aient pas été envisagés…

      à propos de Kircher, il semble bien que « Là où les tigres sont chez eux » tourne autour de ses écrits (http://www.zulma.fr/livre-la-ou-les-tigres-sont-chez-eux-522.html).
      Pas encore lu, mais prévu !

  3. gibulène dit :

    peut-être dansèrent-ils le chat chat chat ???? mais fouchtra, une arche chez les auvergnat, chat c’est une idée félinement intéresante !

  4. emilieberd dit :

    Excellent! Et en plus sa lecture m’a donné une idée de texte! Cha, Cha vaut bien un gros merchi 😀 😀 😀

  5. Caroline D dit :

    Un sourire après l’autre en glissant sur tes mots et leur musique… Et la simple et belle chute, « À l’heure qu’il est, il dort sur son coussin et se tait. C’est ainsi que le chat est grand. »….
    Et puis merci aussi, carnets, pour cette vidéo où nous parle Francis Hallé… ne serait-ce déjà que pour ces mots : « … cette plante, c’était l’image même de l’autonomie complète, de la totale liberté… si y a quelque chose de merveilleux dans la vie, c’est ça… que ça arrive à tout faire sans que personne ne s’en occupe… »

  6. jobougon dit :

    Bon Dieu, quelle arche !!!
    Le génie d’Athanasius Kircher, c’est de l’avoir écrite en latin.
    Ah si le chat n’était pas si silencieux, il pourrait probablement nous le traduire en langue française… Quoique !
    Je me suis toujours demandée comment les couples d’animaux s’étaient constitués et sur quels critères Noé les avait sélectionnés…
    C’est un sujet qui suscite bien des interrogations. Et l’art du texte à tiroir dont tu fais preuve est à tomber à la renverse tellement le courant est puissant.
    😉

    • Kircher consacre plusieurs chapitres (p 48 -97) à la délicate question de la sélection des animaux (avec des petits dessins pour les non latinistes) :
      si je comprends bien (pas sûr), malgré la taille de l’arche, il n’y a pas de place pour tout le monde, donc Kircher introduit des critères de rareté et de duplication : il accepte la licorne, le griffon et la sirène dans l’arche, mais pas le mulet (parce que stérile, donc inutile dans la durée) ou la girafe, qui n’est que le croisement d’un chameau et d’un léopard (soit un caméléopard) et qu’on pourra donc toujours en refaire… mais si un vrai latiniste passe par là, je veux bien être contredit.

      et les tiroirs du texte te remercient !

      • Valentyne dit :

        Rhoooo zut ! Pas de girafe sur l’arche ?
        J’aurais dû lire ton texte avant parce que maintenant y’a des girafes dans mon texte
        Vais je être recalée pou anachronisme ?
        Bisesss

        Excellent ton texte
        Je reviens lire après mon premier café

  7. Dominique dit :

    Mon délice de la soirée, je m’en vais ronronner apaisé et réver d’eau et de vergne, embarqué sur mon Chat Noe.

  8. Encyclopédique et recherché, voilà un opus pas piqué des vers ou autres termites, ces dernières soumises à chômage d’emblée d’embarquement dans l’arche, il faut le noter.
    Pour chat perché, une hypothèse relayant l’existence originelle d’un mât principal sur l’arche afin d’aider à suivre le vent, évoque qu’une partie à laquelle participa l’éléphant eut raison et du mât et de l’espoir pour tous de s’en remettre à Éole.
    Bref, arrivé à la fin du déluge, partie moins romançable donc non détaillée, il fallut ramer pour rallier la côte.

    • On peut imaginer que les termites de l’arche n’ont pas jeuné 40 jours. Noé, prévoyant (et suivant le cahier des charges du Patron) a du leur prévoir un petit bout de bois à ronger.
      Ou alors, le bordé de l’arche était assez épais pour tenir 40 jours contre leur appétit
      🙂

  9. Leodamgan dit :

    C’est super!
    Je ne m’attendais pas à réfléchir sur les problèmes posés par la gestion de l’arche de Noé.
    Mais le fait est que sur le plan logistique, c’est inextricable même si on ne veut pas se noyer dans les détails.
    Bravo à toi!
    Et bon week-end.

  10. Aunryz dit :

    Chat peau !

    Un texte qui a produit des commentaires riches et spirituels
    (vertus électrique de la peau du chat (sourire)² quand elle est frottée)

  11. Hum… Un orgue à chats…

  12. laurence délis dit :

    Eh bien, hé bien, que voilà une étude d’arche intéressante ! Je retiens surtout la maîtrise de la langue (française), le petit bonheur de lire l’excellence de l’écriture, l’ironie matinée de sensibilité. Le chat y a une place de choix. Mérité 🙂

  13. mariejo64 dit :

    Bonsoir cher Dodo. Merci pour « LE CHAT » d’Alexandre Vialatte.
    Oui, oui, les chats sont de drôles de petits bêtes. Drôles et bizarres.
    J’en ai fréquenté quelques-uns puisque notre cadet avait une passion pour eux.
    Ma petite soeur aussi, qui nous les imposait jusque sur son lit quand ce n’était pas au fond de son lit, cachés, lovés tout au fond, là où elle pensait qu’on ne les découvrirait pas. Il y en a des choses à raconter sur eux mais tout ce que l’on pourrait dire les laisse parfaitement, impérialement indifférents. Comme ils ont de la chance !
    À moins qu’avec beaucoup de travail, de patience, d’espionnage long et pointu, on puisse faire la même chose qu’eux ?
    Non, chacun à sa place : eux comme d’énigmatiques et belles créatures et nous en tendres observateurs.
    Bisous

  14. burntoast4460 dit :

    L’arche du Kentucky, une merveille d’architecture en bois réalisée avec l’aide des Amish (aussi doués pour le bois que les Compagnons du Devoir et du Tour de France chez nous), est au service de la théorie du créationnisme (La Bible au pied de la lettre : Dieu a créé tout ce qui existe en une semaine).
    On raconte que le chat n’aurait jamais été créé, il serait apparu brusquement lors d’un paradoxe temporel, un peu comme le chat d’Alice. 🙂

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