Lire, écrire, et puis quoi encore ?

18

31/08/2016 par carnetsparesseux

Allez hop, on reprend la ronde (commencée ici) des questions-réponses de l’Écrevisse.

* * *

– Alors passons donc à la question numéro quatre : ce que j’ai écris en premier ?
– Des premiers, il y en a eu des tas. Premiers gribouillis et premiers zigzags. Puis premières silhouettes de mots, sans trop essayer de former les lettres.
Puis mon prénom avec plein de pattes de mouche et de tâches et de coulures.
Et grâce à l’école, un jour, j’ai su écrire toute une première phrase, quelque chose comme « Paul fait le tour du parterre avec son vélo », qui, très certainement à l’insu des intentions des auteurs du programme, m’a fait découvrir l’envie : « un vélo ? un parterre ? donc pas d’école ? quelle chance ce Paul ! » ; la pitié : « pauvre Paul, comme il doit s’ennuyer s’il n’a rien à faire que sans cesse le tour d’un parterre ! » ; la curiosité : « mais quand même, ce Paul, il doit faire autre chose que le tour du parterre en vélo ! Mais quoi ? » ; et là, comme la leçon d’écriture n’en disait pas plus à propos de ce Paul à vélo, est venu le besoin d’imaginer cette autre chose, autrement dit la suite…
Alors, après, il y a eu quelques manuscrits fièrement titrés « chapitre 1 » en haut d’une page blanche, ou, pour les plus avancés, avec un premier paragraphe incomplet et raturé.

– Ai-je persévéré ?
– Oui. J’ai même persévéré plusieurs fois. Avec quelques petits arrêts, quand j’ai compris que même la Bibliothèque rose ne publiait que des textes complets écrits par des auteurs connus, pas juste des débuts de premiers chapitres inachevés signés par un môme anonyme ;  rebelote quand j’ai constaté que José-Maria de Hérédia et Victor Hugo avaient définitivement saturés le marché de l’alexandrin.
Puis, plus tard, oui : la preuve, ces petits carnets.

– Pourquoi avoir rendus mes textes publics ?
– J’aimerais répondre péremptoirement « Je vais être tout à fait honnête, sans toi, lecteur, je n’écrirais pas ». Mais outre que ce genre de phrase à gros sabots laisse entendre que jusque là on n’a pas jugé utile d’être tout à fait honnête, la vérité, c’est que même sans toi, lecteur je les écrirais sans doute, ces histoires. Après tout, moi aussi, je suis un lecteur, et il n’y a pas de raison que je me prive… du moins, je me les raconterais : j’aime beaucoup parler tout seul et me raconter des histoires – une autre forme du jemoiement. Mais, alors que la rêverie ne demande que de rêvasser, écrire c’est quand même un autre boulot : il faut un support où poser des mots, vérifier qu’ils sont bien choisis, les ranger, regarder ce qu’ils racontent si on les place comme-ci et ce qu’ils disent d’autres ordonnés comme ça… et faire pareil avec les phrases, les paragraphes….
Et puis relire, pour voir si ça raconte bien ce qu’on avait en tête, ou si l’histoire a tout naturellement pris une autre pente ; comparer les deux, choisir – pas facile ! -, voir si une idée nouvelle ne pointe pas son nez au détour d’une phrase, tirer la ficelle pour voir où mène la pelote… et tout ça jusqu’au point final. Bien sûr, c’est très plaisant – encore heureux – mais c’est du travail. Alors tant qu’à le faire, c’est vrai que l’idée que de l’autre côté du miroir, un lecteur prenne le relais est très encourageante.

– Une lectrice affirme que je sais tenir le lecteur en haleine… est-ce que je veux aborder ce sujet dans mon auto-interview ?
– Si Alphonsine le dit, je la crois volontiers – et au passage je l’en remercie. En fait, égoïste, je pense que le premier que je tiens en haleine, c’est moi. Ici, faut qu’j’avoue une naïveté : quand j’entendais un auteur expliquer qu’il avait découvert son histoire au fur et à mesure de l’écriture, j’l’traitais – dans ma tête – de poseur et de baratineur : une histoire, je me disais, ça a un début, une fin, et entre deux, autant de personnages, de péripéties et de décors que nécessaire ; il suffit de commencer au début et de tout bien raconter avant d’arriver à la fin, et le tour est joué.
Et puis quand je m’y suis mis à mon tour, j’ai découvert que ça ne marchait pas tout à fait comme ça. Même si on sait comment ça commence, où ça doit aller et tout et tout, il y a toujours des surprises en cours de route. Maintenant, j’ai admis que je ne sais pas toujours où va l’histoire. Et les fois où je sais où elle va, je ne sais pas comment elle s’y rendra . Non pas que l’histoire s’écrive tout seule – paresseux, j’aimerais bien – mais elle a sa propre logique qui apparait en cours de route et qu’il est plus plaisant de suivre que de contrarier. Et, tant pis pour le rêve du capitaine-seul-maître-à-bord, cette surprise continue, c’est pour moi une bonne part du sel de l’écriture.

 

* * *

à suivre : portrait du lecteur, don et contre-don, la critique, les rituels d’écriture… (et les questions que vous voudriez poser et auxquelles je réussirais à répondre)

18 réflexions sur “Lire, écrire, et puis quoi encore ?

  1. gibulène dit :

    L’incertitude de l’épilogue procure à l’auteur le même plaisir de la découverte que celui qu’éprouve le lecteur…… c’est une idée qui me plaît bien, ça !!!

  2. Alphonsine dit :

    Si tu jemoies à haute voix, il doit être agréable de vivre à tes côtés !
    D’où ma question : jemoies-tu à haute voix ou dans ta tête ?

    • Je jemoie intérieurement, sauf quand je bougonne ou que je ronchonne.
      mais j’ose espérer qu’il est agréable de vivre à mes côtés, même si je ne suis pas le mieux placé pour le savoir 🙂

  3. walachniewicz dit :

    Ah j’aime bien ces voiles que lève celui qui écrit et surtout s’il s’agit de raconter l’histoire de Paul à vélo autour du parterre, pour la bibliothèque rose ;o)

  4. mariejo64 dit :

    Maintenant tu le sais, j’ai cru moi-aussi que l’on pouvait prendre une feuille et un stylo et laisser ce dernier courir sur la page blanche sans se soucier du pourquoi et du comment ! J’ai cru que je maîtriserais mes pensées pour les coucher en bonne et due forme dans un ordre logique, chronologique. ce qui s’est avéré rapidement un peu chiatique 😀
    Et puis un jour… paf ! Le stylo a craché son jus et j’ai trouvé le fil conducteur de mon récit autobiographique, excuse du peu ! 😀 Les pages se remplissaient à une vitesse phénoménale, je téléphonais de temps en temps à ma soeur aînée disparue l’an dernier, ma bibliothèque d’Alexandrie pour moi toute seule, pour qu’elle me rafraîchisse la mémoire quant aux noms des personnages marquants de mon petit village, ceux qui ont, à leur insu, alimenté mon imaginaire. Je pensais parler de ma mère très souvent, elle qui a tenu tant de place dans ma vie et en est sortie trop vite. Surprise ! Les trois-quarts de ce début d’histoire ne parle que de mon père ! Ah ben ça alors ! oui, c’est vrai, celui qui écrit est le premier lecteur et il arrive à se surprendre lui-même ! Étonnant, non ?
    Mais ma bibliothèque s’est éteinte et l’envie d’écrire la suite aussi !
    bonne soirée gentil Dodo.

    • Tu as raison, Mariejo, bien malin qui sait à l’avance ce qu’il va écrire ; heureusement , ça nous échappe un peu/beaucoup. Mais je suis certain que l’envie d’écrire te reviendra quand tu t’y attendra le moins, et de nouvelles surprises avec !

  5. jobougon dit :

    Les mots sont des rebelles qui galopent où bon leur semble et se promènent par monts et par veaux, vaches, poussins, rivières, bateaux, canots, pneumatiques, bouts de ficelles, cheval de trait, trait d’humour, ironie, douze mois de l’année, sur l’agenda, sur la mer, sur les étoiles les plus proches, et même les plus lointaines, bref, les mots se faufilent partout du moment que toi, ou nous, ou tout porteur d’encre et de papier, soit désireux de les laisser s’égailler, courir, se disperser, se rassembler, se faire un peu la guerre, rentrer en double sens, en triple file indienne, en grappes, en tout ce qu’on veut… Les mots, ces sauvages indisciplinés qui n’obéissent qu’à leur bon vouloir…

  6. jacou33 dit :

    Ce « Ce que j’écris en premier » me parle.
    Quand aux écrivains qui savent où ils vont, merci de tes pertinentes réflexions et conclusions.
    En fait, ne pas toujours connaître la fin de son histoire, et la découvrir grâce aux mots qui s’imposent, est très plaisant.
    Vive les mots, sans qui les phrases n’existeraient pas; ce n’est pas pour rien, que l’on dit avoir le mot de la fin.
    Ben, voilà une conclusion, à laquelle je ne m’attendais pas. 🙂

  7. martine dit :

    Parfois je sais la fin d’une histoire que je n’ai pas commencé à écrire. Ça complique grave les choses que de ne savoir que le dernier mot 😉

    • C’est sûr que si on n’a que le dernier mot, c’est un peu court pour prendre son élan.
      Mais j’aime bien connaitre la fin avant de commencer, ça évite d’avoir peur pour les personnages.

  8. Leodamgan dit :

    Voilà donc pourquoi tes histoires sont si vivantes : tes mots font ce que bon leur semble et baguenaudent à leur guise. Je les encourage vivement à continuer, les braves petits!

  9. burntoast4460 dit :

    Le talent d’un écrivain ne se décrète pas, il est souvent inné. Et ce n’est surtout pas un « métier » comme on nous le bassine dans les médias. Et si certains (très peu) en vivent, tant mieux pour eux.

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