La lecture, l’écriture, tout ça…

36

24/08/2016 par carnetsparesseux

En juin, l’Écrevisse s’était auto-interviewée à propos de l’écriture et de ce genre de choses, et avait demandé à la cantonade ce que les uns et les autres répondraient sur le même sujet. Je m’y colle donc aujourd’hui, devançant d’une vaguelette la grande marée des interviews de vrais-écrivains-de-la-rentrée-littéraire.
Paresseux, je commence par les trois premières questions. Les sept autres, ça sera pour plus tard.

– Quelles sont vos sources d’inspiration ?
– Bonjour aussi. Je me propose, comme c’est une auto-interview, de me jemoyer – si j’en suis d’accord, bien sûr.
– D’accord, mejoyons-nous ; je disais donc : quels sont mes sources d’inspiration ?
– J’aimerais bien dire l’air du temps, l’observation de mes contemporains, le monde tel qu’il passe, parce que j’ai l’impression que ça fait chic. J’aimerais encore plus citer quelques livres remarquables pour édifier le lecteur quant à ma culture et ma sagesse, mais les livres remarquables ne m’inspirent pas. Ils me font rêver et me poussent à lire et à lire encore et encore, mais surtout pas à écrire : trop intimidants.

Les livres mal fichus, décevants, bref manqués à un titre ou un autre (il y a tellement de façons de manquer un livre – sans parler des façons de rater une lecture) sont autrement plus encourageants : et que je grommelle contre l’auteur, bougonne contre l’éditeur, râle contre l’éventuel traducteur, et que je me dis qu’il est quand même impossible de bâcler le boulot comme ça.
De là à essayer de faire mieux, y a qu’un – grand – pas. Grand, parce que je préfère largement imaginer que je peux trouver mieux que la fin des Misérables que de me coltiner avec les mots pour essayer de le faire pour de bon.
Car finalement, la vraie inspiration, elle est dans les mots, avec les sons et les lettres qui sont cachés dedans, le tricot de phrases qu’on peut faire avec et tous les sens réjouissants qu’une série de mots ordonnée d’une façon ou d’une autre peut prendre. Avec un dictionnaire correct et une touche de dyslexie et d'[in]attention, on se trouve même face à un champ de possibilités incroyable !

– Quand et pourquoi ai-je commencé à écrire ?
– Sitôt refermé Oui-Oui et le gendarme ; difficile de ne pas rêver de relever le défi.
Il faut dire que c’était au XXe siècle, donc à une époque où il était évident qu’aujourd’hui on habiterait depuis longtemps sur la lune, qu’on mangerait des trucs chimiques avec des goûts nouveaux et plus des légumes ramassés dans la terre et que les machines auraient débarrassé l’homme du fléau du travail. Sur le premier point, c’est clairement raté ; quant aux deux autres, ils se sont un peu plus réalisés, certes avec des conséquences pas entrevues à l’époque : la machine a libéré l’homme non seulement du travail mais aussi du salaire et la bouffe est bien devenue chimique mais aussi toxique. Mais ça montre combien le temps était propice à l’utopie et donc favorable aux rêveries d’un futur écrivain-dans-sa-tête.

– Ai-je tenu un journal, des carnets où je note des citations, des pensées, etc. ?
– Oui, bien sûr ; cela faisait évidemment partie de la parfaite panoplie du petit écrivain-dans-sa-tête.
Mais je me suis arrêté assez vite, sitôt après avoir écrit : « penser à tenir ce journal et chercher une pensée à noter dedans. »
J’ai aussi tenu à jour, pendant une semaine, une liste des titres de mes ouvrages futurs (jusqu’à « œuvres complètes », tome 18). Et j’ai une assez belle collection de petits carnets, cahiers, blocs notes… vides. Sans écriture, parce que je les ai rarement sous la main quand j’ai une idée. Et que mes idées les plus magnifiques ont une terrible tendance à se déliter en fragments ridicules sitôt mises en mots – surtout quand il s’agit de lambeaux de rêve notés dans le noir sur le coin de la table de nuit….
Pour déjouer cette malédiction, j’ai décidé que seules les idées qui sont assez insistantes pour revenir me traîner dans le crâne régulièrement valent que j’essaie de les mettre en mots, peut-être, un jour, et tant pis pour le fugace et le fugitif, qui de toutes façon, par nature, préfèrent sûrement rester indicibles ; non ?


à suivre : premier(s) écrit(s), persévérance, lire ou être lu, portrait du lecteur, don et contre-don, la critique, les rituels d’écriture ?

Publicités

36 réflexions sur “La lecture, l’écriture, tout ça…

  1. Cher auteur. Comme je vous entends ! C’est pourquoi, envoyez-moi de ce pas une cassette préenregistrée de votre dernier ouvrage car je suis sourde et aveugle comme vous le savez. Mais indéniablement fan, ça, on ne me l’ôtera ni des lèvres, ni des dents, que je n’ai d’ailleurs plus qu’en nombre impair. Je suis votre carrière avec un intérêt dément. Bien à vous. Vôtre.

    • Chère Anne-de-Louvin-la-Neuve, merci, désolé, il n’est pas prévu de diffusion radiophonique ; ça serait d’ailleurs un peu difficile puisque le prochain ouvrage n’est, par définition, pas encore disponible, et que dès qu’il le sera (disponible) il ne le sera plus (prochain)
      🙂

  2. emilieberd dit :

    Hi hi! Drôle, tout chou et avec ce je-ne-sais-quoi carnetien qui fait l’émotion. J’ai hâte de lire la suite;)

  3. Alphonsine dit :

    Je découvre, et je deviens une inconditionnelle du nouveau verbe « jemoyer » qui peut se décliner en « mejoyer » selon le climat. Merci de me rappeler par cette auto-interview que moi aussi j’écrivais des listes d’idées dans le noir, couchée dans mon lit.
    J’ai hâte de lire la suite. Tu as une qualité (que tu pourras intégrer peut-être dans ton auto-questionnement), c’est celle de tenir ton lecteur en haleine.

    • Bienveue parmi le cercle restreint des usagers du verbe Jemoyer. C’est curieux qu’il n’existe pas déjà. Attention, ne pas confondre sa variante « moijeyer » avec la proposition « Moi je… »
      Je vais essayer d’ajouter une question sur la « tenue en haleine » mais je suis pas le mieux placer pour disserter là-dessus, surtout que je n’ai aucune idée de comment j’arrive à ce résultat 🙂

  4. La Licorne dit :

    Ah…j’aime ce début…qui dit bien le vrai souci de celui qui écrit : passer de la « super-idée » ou « rêverie » miroitant de tous ses feux dans l’imaginaire à la mise en mots…à la concrétisation…plus laborieuse…et jamais totalement aboutie…
    On connaît tous ces « départs joyeux et enthousiastes »…qui finissent par quelques paragraphes au fond d’un tiroir…
    Le plus dur n’est pas de commencer, c’est de finir !
    Là, tu es bien parti…(sept articles en vue, mazette !)
    Le « paresseux » ira-t-il jusqu’au bout ? 😉

    En tout cas, l’idée de l’auto-interview est brillante : pourquoi attendre qu’un journaliste vienne vous poser des questions approximatives ou peu intéressantes, alors qu’on peut le faire soi-même, tellement mieux que lui…
    Une idée en or ! 🙂

    • « Le plus dur n’est pas de commencer, c’est de finir ! » C’est tellement vrai que j’essaie de commencer par la fin, quand c’est possible !
      Bien pratique, l’auto-interview est une invention de Martine l’écriturbulente.

  5. Trop fort… Drôle et vrai. Du grand Dodo ! Vite la suite !

  6. Caroline D dit :

    Après plusieurs sourires…. j’en dis que ce texte est délicieux, et qu’une partie de son nectar émane de sa candeur, de son humanité. Et du fait aussi sans doute que le dodo à sa source ne se prend pas trop au sérieux mais n’en bûche pas moins pour autant.

    • Bien observé, Caroline ; le dodo « ne se prend pas trop au sérieux mais n’en bûche pas moins pour autant » (surtout parce que bucher un texte, c’est toujours plaisant)

  7. jobougon dit :

    Le fugitif et le fugace ont fait le devant de ma scène durant plusieurs années, je peux les en remercier, ils ont constitué une somme de petites images qui additionnées les unes aux autres feront le magma aérien sur lequel asseoir le vent de l’imaginaire à venir.
    L’essentiel serait à mes yeux de voir comment la conscience procède, qu’est-ce qui fait son amplitude et quel est l’intérêt de la développer, après tout, y-a-t-il autant de conscience que d’individus, et chaque instant n’est-il pas une facette de celle-ci ? Ce que je vois à l’instant va disparaître et laisser place à ce que je verrai bientôt, mais de cette nature impermanente, quel est donc le sens primordial, le fil conducteur, et encore plus loin, est-il nécessaire ou justifié qu’il y ait un sens ou bien n’est-ce pas simplement le besoin humain que d’aller le chercher ?
    En tout cas, les états d’esprit traversés existent bel et bien et sont le reflet d’un point de vue à l’instant « T », d’une perception, d’un ressenti, d’une croyance etc…
    Bref, l’homme c’est quoi ? Et puisqu’on y est, qui suis-je ?
    Tellement de petites images, souvenirs, expériences, savoirs, et pourtant tellement rien.
    Alors s’il y avait un héritage à laisser à l’écrit, ce serait l’ensemble des réflexions momentanées, de cheminement, de vérités déduites, imaginées, (ce que tu évoques d’ailleurs très bien dans ton texte en parlant de tes notes) qui ne sont qu’un pâle reflet de la vie intérieure si difficile à exprimer parce-que les mots sont insuffisants, (tu le dis aussi très bien) et que seule la transmission de « pensée » pourrait communiquer de la façon la plus fidèle possible, pour peu qu’y soit toute la profondeur de champ historique, culturelle et émotionnelle de la personne émettrice, etc etc.
    Donc si cela peut s’apprendre à l’école, je veux bien refaire un cursus scolaire pour son apprentissage.
    Et quant à lire un truc, maintenant, pour ma part c’est en fonction de mes intuitions et recherches du moment et de ce qui va m’apporter une nouvelle vision qui n’est pas encore arrivée à ma conscience. Ce qui veut dire que je deviens de plus en plus sélective voire même réduite, quel binz !
    Ce post, carnets, a eu le don de me faire écrire dis-donc, quel flot de paroles sur mon clavier.
    C’est que le sujet me passionne.

    • jobougon dit :

      Même un peu à côté de la plaque, écrire un peu à côté, sur les bords du carnet, à côté des mots, entre les lignes, juste un peu à côté quoi.

    • saisir le fugitif… Je sais pas si ça marche ici, mais il y a un truc de dessinateur (lu je crois dans les carnets de Joann Sfar) : il ne faut pas se laisser décontenancer par les mouvements d’un sujet qui bouge, il reviendra assez vite à la position initiale : donc, écrire, décrire, et au bout d’un moment la collection de petites images redeviendra un portrait raisonnablement fiable.

  8. celestine dit :

    J’ai a-dodo-ré le coup de Oui-oui et le gendarme…Je crois que c’était aussi mon premier livre. Mais j’hésite avec « Un petit chien et ses copains » de René Guillot.
    Ah…la bibliothèque rose…
    A part ça, j’adore positivement ce que tu écris, et surtout la façon dont tu tricotes les mots…
    Bises !
    ¸¸.•*¨*• ☆

  9. laurence délis dit :

    « la lecture, l’écriture, tout ça… » ça donne une belle façon de dire un peu de soi. J’aime bien ce qui en découle 🙂

  10. monesille dit :

    Au risque de faire originale, moi c’était oui-oui et son taxi ! mais bref, question de génération sans doute ! C’était l’époque où une chanson disait : c’est une poupééée qui fait non, non, non non non non ! De toute manière cela finit de la même manière : des petits bouts de papiers sur le coin de la table de nuit : incompréhensible !
    Bises très très paresseuses !

  11. mariejo64 dit :

     » Mais je suis arrêté assez vite, sitôt après avoir écrit : « penser à tenir ce journal et chercher une pensée à noter dedans. »

    Plusieurs de mes oeuvres 😀 sont cachées dans les tréfonds de mon ordinateur. (Des ébauches d’oeuvres, n’exagère pas ma fille, une ébauche est déjà amplement révélateur de ton aveuglement orgueilleux ! ). J’attends peut-être une éructation plus violente qu’une autre pour soulager la machine !
    Pour te dire, cher Dodo, que ton auto-interwiev m’a largement « interpelée » comme dirait l’autre ! 😀
    De temps en temps, certains membres de ma famille (on comprend mieux leur admiration !) me somment de continuer ce que j’ai commencé il y a fort longtemps. J’avais eu la faiblesse de leur faire lire les premières pages ! 😀 Il faut dire qu’un rien les épate !
    Avant-hier encore, ma belle-soeur, alors que nous recherchions un peu de fraîcheur sur la terrasse de notre maisonnette en montagne, m’a posé les questions. Quand ? Pourquoi ? Comment ?
    J’ai fini par dire que, puisque ce dont elle me parlait était un récit autobiographique (oui, oui, je ne recule devant rien ou presque !) je n’avais pas envie de tout dévoiler. J’ai réalisé tout d’un coup qu’il faudrait, pour être honnête avec ce « récit », écrire certaines choses dont je ne suis pas très fière, raconter certaines anecdotes qui me mettraient dans l’embarras, etc..etc… 😀
    Zut ! Il vaudrait mieux écrire un roman, il est plus aisé d’y parler de ses rêves, de ses fantasmes, d’aventures réelles ou avortées que de raconter sa « vraie » vie.
    Alors je me suis arrêtée moi aussi Ai-je tort ou non ? Pfff… poco importa ! 😀

    J’ai adoré te lire à nouveau, cela va de soi. Amitiés.

    • Merci MarieJo ; je crois que dans la fiction aussi, l’auteur montre le bout de son nez (et parfois de son linge sale….:( )
      Mais tu as raison, dans l’écriture il faut non seulement commencer et finir… mais parfois laisser reposer quelques temps, foi de paresseux 🙂 !

      • mariejo64 dit :

        Voilà des mots qui ne vont pas me pousser plus avant 😀 Bof ! Nous ne sommes que de passage, qu’importe si la postérité ne retient pas mon nom ! 😀 je me trouve souvent bien encombrante, autant ne pas laisser de traces. 😉

  12. Leodamgan dit :

    Courage, modestie et fausse paresse, c’est tout toi.

    J’ai bien remarqué aussi que le XXIème siècle ne répondait pas aux espoirs du XXe (je lisais « Sciences et vie » et « Science et avenir » qu’achetait mon père et je peux témoigner qu’ils avaient tout faux…).

    • « courage, modestie et fausse paresse »… c’est moi, dans un miroir retourné :))

      Mais oui, Science et Vie était une magnifique revue…. de science-fiction (et qui nous offrait un futur bien ordonné….) !

  13. Asphodèle dit :

    Quand un faux paresseux répond déjà à 3 questions sur 7, le travail est bien avancé ! On peut être poussif mais constant et tu as ce talent d’être surtout constant, tu suis tes idées et tu sais les mener jusqu’au bout ! Alors le reste doit s’appeler « se faire confiance » pour jouer sur les plates-bandes des « grands » auteurs (que tu crois) qui t’intimident . Si le plus dur est de terminer comme le dit si bien La Licorne, le plus impressionnant est de croire en soi et de se dire que c’est « bon »… Allez, on va te pousser et tu vas y arriver ! 😆

    • Asphodèle, j’ai répondu à 3 questions sur 10… restent 7 !
      La confiance, j’appellerais plutôt ça le plaisir, le sourire qui vient tout seul en lisant une phrase qui me plait (tant mieux si en plus c’est moi qui l’ai écrite !), et puis on verra à l’usage :pour l’instant, faut commencer, terminer et recommencer 🙂

  14. Dominique GRIDAINE dit :

    Moi écrire, j’ai arrêté au premier mot, merci de le faire pour moi, j’entends ta musique et tu me fais pense autant à un compositeur qu’à un écrivain..

  15. Valentyne dit :

    J’avais raté cette auto interview inspirante 😦
    Oui oui et le lapinzé fut pour moi une révélation (pas de souvenir du gendarme :-))
    Bisesss

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :