Le minuscule dictionnaire

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17/08/2016 par carnetsparesseux

« Alors quoi de neuf, questionne Quoi-de-Neuf comme il pousse la porte du petit commerce de livres.
– Bonjour aussi, rétorque Raconte-Encore, au milieu de cartons ouverts et de piles de livres qui masquent les rayons ; tu sais, ici, tout est neuf : tu ne te rappelles peut-être pas qu’on est à la veille de la rentrée littéraire, mais les éditeurs, eux, le savent parfaitement, alors les livreurs défilent depuis trois jours et maintenant il faut que je trouve de la place pour tout ce papier… mais ne reste pas planté dans le passage.

– C’est déjà la rentrée… alors là, le temps passe vite en été ; mais désolé, je peux repasser si je dérange, propose Quoi-de-Neuf qui se pose au fond d’un fauteuil bizarrement épargné par la marée de bouquins et d’emballages et ramasse un gros volume traînant à même le sol.
– « Dictionnaire minuscule… un titre curieux qu’il a, celui-là, vu son épaisseur ; arrête un peu de bougonner et raconte ce que ça raconte ; enfin, si tu l’as lu !
– Et non, j’l’ai pas lu, moi… si tu crois qu’au mois d’aout j’ai du loisir : lundi, mardi, aujourd’hui, du matin au soir, j’ai fait qu’ouvrir jusqu’à vingt-huit colis un par un pour sortir un bouquin à la fois, lui choisir un bon rayon – ou du moins un pas trop mauvais, parfois au comptoir – s’il y a un grand nom sur la couv’… voilà mon occupation  parfois jusqu’à la nuit : boulot d’abord… alors, si jamais j’avais un instant à moi, ouvrir un roman ou un atlas, par plaisir, bravo si tu y crois ; mais toi, lis moi donc un bout à ton choix…

Feuilletant le dictionnaire, Quoi-d’Huit-plus-Un obtempère et lit au hasard.
Géographie du pays des Points-Cardinaux… écoute un peu : « Non seulement l’allemand Alexander von Humboldt et le français Elisée Reclus ne s’accordent pas sur l’emplacement exact de ce pays encore inexploré – près d’un des deux pôles pour l’un, à l’équateur pour l’autre – mais certains auteurs le placent au cœur même de notre monde – sept ou huit sphères creuses tournoyantes et étroitement imbriquées en poupées russes – tandis que les astronomes chinois y voient un astre tombant à travers l’espace comme une lourde brique crue lancée par un dieu facétieux… » et c’est comme ça jusqu’à la fin du chapitre ; voyons le suivant.

Histoire, maintenant, continue Quoi-de-Neuf : « On dit que ce pays – ou ce monde – est peuplé d’êtres minuscules qui y erraient librement – tiens, leur nom, c’est tout simplement les minuscules, comme le dictionnaire – avant que d’invincibles intrus, les Majuscules, arrogantes et redoutées, ne les confinent en un étroit quadrilatère clos par les pieds épais de leur gardiennes… » dis donc, il est fâché avec les points, l’auteur, c’est ouf !

– Il y a un autre drôle de truc tordu dans ce que tu me racontes, coupe Raconte-Encore, sauf erreur, la lettre du début ne se retrouve dans aucun des mots de la phrase.
– Je vois ce que tu veux dire : en plus de faire une seule phrase, chaque entrée du dictionnaire serait une anagramme, non, un lipogramme… continuons à lire, on va voir tout de suite si tu as raison.
« K… oh, il va fort, il écrit qu’« il n’y ni animal, ni plante, ni en général aucun être ou concept dont le nom comporte cette lettre, initiale ou à l’intérieur d’un mot, sans que l’on sache pourquoi cette lettre est ainsi proscrite et interdite du pays – ou du monde – des Points-Cardinaux »…
– L’auteur abuse : cette ruse pour éviter de mentionner Kafka et Buzzati dans son soi-disant dictionnaire, ça… c’est… j’en reste sans voix, s’étouffe Raconte-Encore !

– Minable [c’est], si tu veux, propose Quoi-de-Neuf toujours serviable, avant de continuer : d’abord, reconnais que de cette façon il évite aussi de faire un article sur le kilo ou les korrigans, par exemple… et puis écoute, c’est intéressant, l’introduction explique qu’il y a vingt-six chapitres, un par lettre de l’alphabet, et que le lecteur peut lire à sa guise les définitions, en allant du début à la fin, en sens inverse, au hasard ou dans le désordre, afin d’obtenir sa propre version de l’histoire des Tous-petits et des Grands-vilains… »

à suivre ici…

* * *

Tricoté (en deux épisodes) pour l’agenda ironique d’août, chez l’Écrit’urbulente : il s’agit de raconter comment les minuscules convainquent les Majuscules de les laisser vaquer librement au pays des Points Cardinaux ; de le raconter de façon cohérente et persuasive ; et surtout en vingt-six phrases commençant chaque par chacune des lettres de l’alphabet, dans l’ordre abécédaire. Zénith sur le Nadir, en virant de chaque phrase la lettre initiale.
Et tout ça avant le 24 août…

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28 réflexions sur “Le minuscule dictionnaire

  1. martine dit :

    Ah ben ça alors, pour quelqu’un qui disait sécher lamentablement sur sa copie… Quand tu l’auras terminé, tu pourras me communiquer l’ISBN de ce dictionnaire que je poserai sur ma table de chevet, non, de salon, non, de cuisine, non, je le mettrai dans ma poche pour pouvoir m’en régaler à mon gré.
    Vite ! la suiiiiiiiiiiiite ❤

  2. martine dit :

    A reblogué ceci sur Écri'turbulente, c'est en écrivant qu'on devient écrevisse.et a ajouté:
    Voici le chapitre I d’une oeuvre en devenir… d’être terminée avant le 24 août. Date limite pour donner une vraie parole aux minuscules. Et Carnets, y sait faire, je vous le garantis !

  3. Caroline D dit :

    N… Bravo carnets… je n’ai lu la contrainte qu’après et j’ai suivi l’histoire sans me douter qu’il y en avait une. Rythme et fil y étaient. Je t’y reconnais bien.

    • Merci Caroline ; je suis content que la contrainte se doit fait oublier ; elle est faite pour faire enrager l’auteur (et ce coup ci ça a très bien marché !) pas pour déranger la lecture.

  4. Alphonsine dit :

    Bravo, j’avais lu la contrainte, mais j’ai baissé les bras tout de suite. Trop compliqué pour moi. J’admire ta prouesse, et j’attends la suite !

    • Merci Alphonsine ; j’avoue que j’ai bien failli passer la main devant la double contrainte du sujet et des lipogrammes ; et puis, à force de tourner en rond, l’idée du dictionnaire est venue et je n’ai plus eu qu’à la confier à Raconte-Encore, mon libraire et à le laisser discuter avec quoi-de-Neuf.
      Bon, il reste le deuxième épisode à écrire et je me demande un peu comment je vais boucler cette sombre affaire !

  5. brindille33 dit :

    J’aime beaucoup ton histoire 🙂
    J’aime aussi faire parler les objets ou autre chose, c’est très amusant.
    Je me suis inscrite pour en connaître la suite 🙂

  6. Asphodèle dit :

    Je suis contente de retrouver tes personnages, tu ne peux pas imaginer ! Je les adore ces deux là ! Mais alors… la contrainte, waouh, c’est bien un coup de pince de l’Ecrevisse ou je m’y connais pas ! 😆 Je n’ai rien compris mais en revanche, ton texte se boit comme du petit lait ! Et puis pour « chuter », on te fait confiance, tu en as vu d’autres ! 😉

    • Je les aime bien aussi, ces deux là 🙂 ; il me fallait bien leur aide pour ce défi là ! Le moins facile pour moi avec la contrainte de l’écrevisse c’est l’histoire des minuscules et de majuscules ! Je ne sais toujours pas ce qui va leur arriver… pour l’instant, le dictionnaire m’aide bien à noyer le poisson et à brouiller les pistes, mais pour la suite, va falloir une idée !

  7. patchcath dit :

    Et quel exercice, mes amis, pour aller à la pêche aux synonymes! C’est super chouette cette histoire de dictionnaire, vivement la suite

  8. La Licorne dit :

    Extra…génial…et c’est vrai que ça ne sent pas l’effort…
    Un exploit, quoi !

    Surtout le lipogramme sans « e », super long…j’admire …

    Moi, je ne suis pas du genre à renoncer, mais là…
    j’avoue que c’est un peu trop de contraintes pour moi…
    la plus pénible étant encore celle du temps que j’ai devant moi…
    avant de reprendre le travail.
    Je ne participe donc pas ce mois-ci…mais je vous lirai tous avec plaisir !

    Encore bravo à toi…et vivement le prochain épisode !

    • Merci La Licorne ; il y a des lipogrammes plus faciles que d’autres (en w, trop simple 🙂 ), mais c’est pas le e qui m’a donné le plus de fil à retordre (ceux en s et en r… pffff). En revanche, pour rajouter un détail dans un paragraphe, faut tout décaler, ça fait réfléchir 😦

  9. celestine dit :

    Super contrainte ! je ne sais pas comment tu as fait…
    Bravissimo ^^
    ¸¸.•*¨*• ☆

  10. jobougon dit :

    Ah oui ! C’est quand même toute une culture carnetsienne qui se décline dans le dictionnaire minuscule décrit ici même « ci-plus-haut » et dont je ne me lasserai sous aucun prétexte, tellement Quoi-d’Huit-plus-Un (Dit aussi Quoi-d’Sept-plus-Deux j’imagine) et Raconte-encore sont des personnages attachants de culture littéraire et personnages extraordinaires. Alors là, j’attends l' »enne » et les autres avec une impatience à peine masquée.

  11. J’en reste coite. La Martine, elle était gonflée à bloc et les consignes pas piquées des hannetons c’est pourquoi j’ai foutu le camp ventre à terre sans rien dire à personne comme une lâche et me v’là dans ton texte comme d’habitude si bien foutu qu’on en oublie les ordres, si fluide qu’on en oublie d’où il provient : d’un esprit nourri et survitaminé. Bref, je me demande encore comment j’ai pu vous oublier pendant deux mois ! Ingrate que je suis.

  12. Leodamgan dit :

    Je n’ai rien compris aux contraintes mais j’adore ton style comme d’habitude…

  13. jacou33 dit :

    J’ai attendu le 25 du mois d’août, pour lire les textes, espérant trouver l’inspiration, jusqu’aux derniers moments et après moult essais, j’ai abandonné.
    Ce dialogue alphabétiquement lipogrammé m’enchante.
    Je vais lire la suite, à l’instant. A tout à l’heure, sur l’autre page.

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