Le renard accommodé

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18/07/2016 par carnetsparesseux

Le renard remonte à la plus haute antiquité ; s’il n’est pas nommé dans la Genèse où sa création doit logiquement précéder d’un jour celle de l’homme, les deux Testaments le mentionnent à l’envie. Pour autant, ni Marcus Gavius Apicius, ni Jules Gouffé – ni même Ginette Mathiot ! – ne proposent de façon d’accommoder ce petit animal, et à leur suite, nombreux sont les cuisiniers qui hésitent à se lancer dans cette aventure simple et plaisante qui ne peut manquer d’enjoliver un repas de vacances.

Dans un sous-bois ombreux, ou à défaut au marché, choisissez un beau renard ni trop dodu ni trop maigre – un poil brillant et soyeux est gage de santé, mais attention, certains commerçants peu scrupuleux ne craignent pas de huiler leur renard pour le faire luire. Une fois dans votre cuisine, installez-le confortablement dans la resserre, pièce fraiche et lumineuse.

Lancez les invitations – on considère cet été qu’un paléobotaniste suffit à l’ornement d’une tablée, quoiqu’un officier de dragon y apporte un je-ne-sais-quoi martial fort apprécié.

La veille des agapes, saisissez un grand couteau, de ceux que La Reynière appelle tranche-lard, vérifiez son fil, portez-le chez le rémouleur pour l’aiguiser autant que de besoin. Au jour dit, allez chercher au jardin quelques racines de votre choix (carotte, gingembre, navet, raifort, qu’importe, l’important est d’en mêler une vingt-huitaine) que vous taillerez en petits carrés. En cuisine, discrètement – pour ne pas éveiller la curiosité du renard – préparez des tartes, des ragoûts, des salades de fruits, bref, tout l’assortiment des entrées, plats, soufflés, desserts et amuse-bouches que le petit carnet bleu de Brillat-Savarin et les légumes de saison permettent d’envisager. Disposez, à part, deux grands saladiers de raisin et de ces petits champignons indifféremment appelés coriolette, nymphe des montagnes et secadou mêlés de chanterelle violette, dit oreille-d’âne. Vous aurez bien sûr, dès l’automne dernier, fait ample provision de ces mets de saison.

Quand vient le moment de passer à table, servez aux invités ce que bon vous chante, accompagné de toute sorte de vin de pays, à l’exception des deux saladiers que vous aurez pris soin de réserver. Voici venu le tour du renard : ouvrez doucement la porte donnant de la cuisine à la resserre, puis sortez sur la pointe des pieds, bouclant la pièce derrière vous.

Une fois torchées les assiettes, engloutis les fromages, liquidées les douceurs et les liqueurs et reconduits vos hôtes à la grille du jardin (demandez discrètement au dragon de raccompagner le paléobotaniste ivre que vous inviterez à repasser sous huitaine reprendre son tricycle), approchez-vous de la cuisine ; à travers la porte, les ronrons du renard repu de champignon et de raisin vous diront assez que votre soirée a été un succès.

 

 

* * *
Recette écrite pour l’agenda ironique de juillet, en vacances chez Grumots. Fallait concocter une recette avec des mots imposés : un dragon, un tricycle, la racine carrée de 28, une nymphomane (rhabillée en nymphe, homme, âne), un carnet bleu et un peu de paléobotanique.

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32 réflexions sur “Le renard accommodé

  1. martine dit :

    Je veux bien être Renard dans cette fable 😀

  2. La Licorne dit :

    Quelle chute !
    J’ai tremblé, quand même, devant le grand couteau…
    et j’avais déjà pitié du pauvre bougre, qui allait (encore) finir dans une assiette, mais, ouf !
    tout est bien qui finit bien…
    Les descriptions culinaires sont très réussies…
    tellement , d’ailleurs, que j’ai…
    comme une petite faim ! 🙂

    A défaut de Renard…
    j’vais peut-être aller chercher un fromage… 😉

  3. Caroline D dit :

    J’ai vu venir la fin, j’avoue. Je voyais bien mal ce cher paresseux dépecer un renard…
    Et côté style, me vient soudain l’envie de dire qu’on me demanderait de deviner lequel d’entre plusieurs textes — et j’appuie ici sur plusieurs — de deviner, donc, lequel vient de carnets, que je saurais j’en suis certaine. Là aussi, on ne s’y trompe pas. C’est une question de musique. Et de notes choisies.

  4. grumots dit :

    Un texte de fin gourmet 🙂 Je m’inviterais bien à ta table pour ce dîner en si charmante compagnie (et discrètement j’irais faire un tour en cuisine libérer le petit glouton : il a l’air trop mignon).

  5. gibulène dit :

    Après les angoisses du début du texte, la suite est…… délectable !

  6. Alphonsine dit :

    Et bien mince, j’ai cru que le renard de l’assiette (car c’est bien de lui qu’il s’agit, n’est-ce pas ?) allait y laisser sa vie. Et si j’aurais bien mangé un morceau de tendre renard acheté à la boucherie, j’aurais eu du mal à avaler un morceau de renard abattu froidement par l’auteur. Il y a des choses qui ne se font pas.

    • Ce n’est pas obligatoirement LE renard de l’assiette (cet an-ci, on dirait que le renard a décidé d’être le personnage principal de ce blog), mais quant à en manger, il semble que même les chasseurs évitent, pour d’obscures raisons de dureté, de goût, de fumet, et de mauvaise réputation !
      Il y a donc bien des choses qui ne se font pas 🙂

  7. walachniewicz dit :

    j’adore et me lèche mes babines de renarde

  8. jacou33 dit :

    Demandez un renard,
    Et vous aurez recette,
    Dans petit carnet bleu,
    Transformée fable joliette
    Par Carnets Paresseux.

  9. Leodamgan dit :

    La chute est rassurante et attendrissante et fait contraste avec le début (brrrr…).
    Quant à la liste des ingrédients, elle éveille furieusement l’appétit ainsi que ces noms de champignons que je connais pas!

    • Merci Mo ; jai dosé le début en fonction de la fin…. les champignons sont surtout là pour placer la nymphe et l’âne que le mot nymphomane imposait (pour l’homme, la bible a fait l’affaire), mais il parait qu’ils sont comestibles ; le reste des agapes est juste là pour le plaisir de saliver 🙂

  10. Asphodèle dit :

    Je n’ai pas pu imaginer un seul instant que ce pauvre goupil (nous y sommes trop attachés), allait passer à la casserole (la chute n’en est que plus savoureuse^^) mais j’ai apprécié ta recette de fin gourmet ! Quoique j’ai tiqué au « carnet bleu » de Brillat-Savarin, je suis fan et j’ai pas mal de livres (mais jamais entendu parler de carnet bleu, warf !) ; j’ai vu ensuite que c’était pour la consigne ! Tu nous délectes toujours autant de ton style ironique et poétique ! 😉

    • Comment, tu ne connais pas le fameux Carnet-bleu de m’sieu Brillat-Savarin ?!! il va donc falloir que je l’écrive :))
      Sinon, en effet, je me voyais mal zigouiller le goupil… et puis le saigner, l’écorcher, l’étriper, le démembrer, le tremper dans l’huile, dans l’eau, le rôtir, le bouillir…. 😦
      Merci de ton passage !

  11. Valentyne dit :

    Où comment caser les racines (une petite vingt-huitième
    ) en petits carrés m’a fait m’esclaffer 🙂
    Bisesssss Mister Renard 🙂

  12. […] son petit renard pourtant récemment libéré de son assiette de porcelaine. Dans sa recette du renard accommodé, semblant tout droit tirée d’un grimoire du siècle dernier, il nous donne les […]

  13. A noter que Ginette Mathiot a tout pompé dans les carnets bleus d’Henriette Balatruc, sa cousine par alliance qu’elle visitait parfois en les mois d’été quand la chaleur incitait à fuir autant fourneaux que ville étouffante.
    Ces jours-là, Ginette ne manquait pas de guetter chacun des gestes prompts et délicats dont Henriette faisait preuve en sa cuisine, annotant et notant de chacun des mets le détail subtil et moindre afin de reproduire ultérieurement chez elle la recette scrupuleusement.
    Quand lui vint idée d’instruire les autres de ces plagiats et afin que la supercherie reste indémasquée, Ginette prit soin de ne point mentionner le clou du spectacle de sa cousine, lequel nécessitait goupil frais du jour cueilli au bord d’un poulailler accompagné des inévitables panais farcis au foie de poussin, autre grand classique de la malheureusement méconnue Balatruc !

    • Rendons d’abord au Dodo ce qui appartient au Dodo : ressortir Mathiot de la casserole ébouillantée du temps passé éconduit n’était pas chose facile à avaler même avec du schnaps. Quant à Balatruc, et franchement rendons à la patte ce qui appartient au chat, elle fut maitresse certes mais le génie c’était l’élève. Vive Mathiot trois étoiles au Go et Mille eaux et tant pis pour Balatruc. A part ça, c’est pas mal, cet agenda ironique de juillet ! Je crois que j’ai failli manquer quelque chose, crotte alors.

  14. […] la deuxième place, notre habitué des podiums : j’ai nommé Carnets paresseux (3 votes) ! Son style et ses histoires nous émerveillent et on demanderait bien du rab à chaque […]

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