Le renard dans l’assiette -15

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03/05/2016 par carnetsparesseux

Résumé des épisodes précédents : la porte de la cuisine s’ouvre enfin… 

* * *

« Oh mais quelle pagaille ! Qu’est-ce qui s’est passé ici ?! » A la lumière de sa loupiote bien aidée par les derniers rayons de lune la fillette contemple le désordre de la cuisine d’habitude si bien rangée.

Le petit renard, lui, à moitié coincé dans son assiette branlante se tortille comme il peut pour se rencogner sous la glaçure. Pas question que la gamine le trouve dans une position aussi ridicule – et puis ça lui ferait un gros choc, la vue d’un demi-renard à moitié sorti d’une assiette !
Une fois qu’il a tant bien que mal réussi à se pelotonner au fond de l’assiette et ramené le plus doucement possible les tessons sur les ébréchures, il se demande où sont passés les autres animaux peints. Plongé au fond de l’évier, le canard ? Caché dans la poubelle, le cochon ? Planqué sous la table, le mouton ? Envolée, la poule ? Et le loup ? Va-t-il fondre sur la gamine ? Mais non : ils sont à côté de lui, en haut du vaisselier, sagement peints au fond de leur assiette respective. Comme ils ont fait vite ! Ou alors est-ce qu’il a tout rêvé ? Rêvé, le carnage dans la cuisine ? Rêvée, la bagarre avec la poule ? Rêvées, les terrifiantes lectures du loup ? Non, la preuve : le mouton a encore un bout de salade coincé entre les dents, le canard, un quignon coincé dans le gosier ; le cochon est encore plus rond et rose qu’à l’ordinaire ; la poule, outrée et vexée, est bien déplumée.
Et voici que le loup, du fond de son assiette, lui fait un clin d’œil ! Que veut-il lui dire ? Le renard suit le regard du loup, se retourne : le panache roux de sa queue déborde largement hors de l’assiette ! Pourvu que la fillette ne voit pas ça ! Il empoigne sa queue à deux pattes et, tirant dessus d’un coup sec, la  fait disparaitre dans l’assiette qui craque sous l’effort.

« Tiens, te voilà !» La fillette pose le livre qu’elle tenait à la main, tire une chaise contre le vaisselier, l’escalade, et, sur la pointe des pieds, attrape avec précaution l’assiette. Elle chuchote : « Renard, ton assiette est bien abîmée. Et dire que demain ils veulent t’accrocher au mur. C’est bête. Bon. On pourrait jouer un petit peu, maintenant, non ? Mais il ne faudra pas faire de bruit. »
Elle sourit une courte seconde, puis redescend, s’assoie sur la chaise, pose l’assiette sur ses genoux : « Mais d’abord, on va manger » – Elle a de la suite dans les idées.
Elle attrape une grappe de raisin dans le compotier et en détache un grain. Doucement, elle l’écrase juste au-dessus de la petite gueule rouge. Le renard tend sa langue, grimace…. Hum, un peu vert, ce raisin.
Comme il regimbe, son regard tombe sur la couverture du livre posé sur la table : un loup ? deux, non, trois cochons ? Décidément, il y a des animaux plats partout ! Il se dit que s’il était à leur place, la fillette pourrait l’emporter dans sa chambre… et puis il se rappelle le livre d’horreur que lisait le loup. Heureusement qu’il n’est pas dans celui-là !

Doucement, il agrippe entre ses dents le raisin âcre qui agace ses papilles. Et comme il l’avale, on entend un petit craquement net et le renard se découvre posé sur les genoux de la fillette, au milieu des fragments de l’assiette définitivement rompue.
Il la regarde, éberlué. Elle le regarde, éberluée. Elle chuchote : « Mais ! Renard ! Tu es sorti de l’assiette ! En vrai ! » Et sans s’en rendre compte, le serre dans ses bras. Alors, il s’ébroue, s’étire – autant qu’il peut le faire entre les bras de la gamine. Puis il se lèche pour enlever les petits morceaux de porcelaine pris dans son pelage. Enfin, il se redresse, frotte son museau contre son nez – à elle – ; sent sa paume – à elle – glisser le long de son échine – à lui. Elle plonge son nez dans le pelage roux, chuchote : « Mais maintenant, qu’est-ce qu’on va faire ? Je ne peux pas te cacher dans ma chambre. Non, tu t’y ennuierais tellement que tu te battrais avec les peluches ».

C’est donc ça, être différent ? Il faut qu’il trouve sa place de petit renard. Il sait déjà, d’instinct, qu’il n’y a qu’une solution, même s’il la redoute. Comme il sait que c’est à la fillette de lui offrir cette issue. La gamine l’a compris aussi. En silence, elle l’attrape et le pose doucement à terre ; il trottine sur le carrelage, se glisse sous la table, traverse la cuisine, visite le garde-manger, furetant partout : il y a tant de choses à découvrir  – et à manger – au delà de l’assiette.

Enfin, comme l’aube blanchit la fenêtre, il regarde une dernière fois le vaisselier. Adieu, veau, vache, couvée – ou plutôt, loup, poule et compagnie ! Il se frotte contre le mollet de la gamine et disparaît, éclair roux, par la porte qu’elle a entrouverte : un dernier regard vert dans ses yeux bleus, et à lui le monde et la liberté.

*

Au matin, la cuisinière trouve la porte ouverte et la cuisine sens dessus dessous. Quel émoi ! Salade émiettée, pain perdu, pâté dépecé, confiture léchée, gigot rongé, évier bouché, poubelle renversée, livre de cuisine en charpie, la cuisine est dévastée ! Bientôt, toute la maisonnée est descendue – pyjamas et robes de chambre – et piétine les débris en poussant les hauts-cris.
Ouf ! Les voleurs – mauvais même dans le crime – n’ont pas déniché l’argenterie ni osé se glisser dans le couloir et visiter le reste de la maison. Mais jusque dans la resserre, la vaisselle brisée témoigne de la violence de l’attentat.
Bien sûr, tout à l’émotion du cambriolage, personne ne remarque la disparition de l’assiette du renard. Ni, dans la rangée d’assiettes perchées en haut du vaisselier, le teint brouillé du cochon – il s’est vraiment goinfré cette nuit – les regards envieux du mouton et du canard, l’air pincé de la poule, ou le sourire en coin de compère loup.

 

* * *

L’histoire du petit renard peint dans l’assiette se finit ici. Merci de l’avoir suivi. Ce qui lui arrive ensuite ? C’est une autre histoire, celle du petit renard hors de l’assiette.

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43 réflexions sur “Le renard dans l’assiette -15

  1. domicano dit :

    Voilà notre renard partit en goguette. Bien jolie fin où le renard atteint son rêve avec l’aide de son amie. Ils sont comme ça les contes, tout finit bien et la porte est ouverte pour de nouvelles aventures. pourvu qu’il ne rencontre pas des cailloux sur son chemin!! belle journée carnets

    • Merci dominicano ; le petit renard, rencontrer des cailloux ? je crois bien qu’il y a un renardeau qui passe dans l’histoire des sept cailloux… mais est-ce le même ?
      🙂

  2. Milton dit :

    Je l’ai vu ce matin le rouquin !
    Sous une pluie de pétales de fleurs de cerisiers.
    Lumière rousse entre les forcitias… dissimulé pour goûter à sa liberté en toute quiétude.
    Mais il n’est pas loin, fidèle compagnon de jeu, il accompagne à merveille les rêveurs…
    🙂

    Merci au Dodo pour cette très belle histoire :*)

  3. martine dit :

    Même si j’ai raté quelques épisodes (mais je vais remonter le temps), ce ne fut que pur régal de suivre ce feuilleton goupilien. Ta plume n’est pas de poule, ni d’oie, ni d’autruche, pour ainsi écrire. Et ton imagination, féconde et généreuse.
    Cela dit, tu aurais quand même pu donner quelques consignes à ton petit renard, avant qu’il ne quitte son assiette : vrai de vrai, cette nuit, il a kidnappé les cinq poules et le coq de mon voisin.
    Mais qui va me chanter le lever du jour, maintenant. Vilain renard !

    • C’est joli, goupilien ; pour qui comme moi est un peu dyslexique-des-yeux, ça évoque une variation de l’oulipo…
      Merci, et désolé pour les poules et le coq de ton voisin (mais rien ne dit que c’est « mon » renard qui a fait le coup ? ça serait pas plutôt une fugue ? 🙂

      • martine dit :

        Tu penses que les poules, quand elles fuguent, laissent traîner leurs plumes un peu partout ? Ya que celles des assiettes qui peuvent faire ça ! 😉

        • Les poules sont prêtes à tout pour faire accuser un renard ; c’est pas un faux témoignage qui les arrêterait, alors, une volée de plumes…
          et celles des assiettes laissent plutôt des tessons 🙂

  4. monesille dit :

    Où tout est bien qui finit bien, la fillette grandit suffisamment pour lui rendre sa liberté, et les capons restent cachés dans leurs assiettes à envier le renard. Je suis sûre qu’il reviendra les jours d’hivers les narguer par les carreaux givrés de la cuisine et peut-être la petite fille le verra-t-elle passer tout saupoudré de blanc dans les guérets. Joli conte, ta plume est habile à nous faire rêver.
    Bisous

    • Merci Monesille ; oui, le renard et la gamine ont assez grandi pour se libérer l’un et l’autre. Et ils ne seront jamais loin l’un de l’autre. Quant aux capons… sont-ils capons, ou prisonniers d’une trop bonne peinture… ?

  5. Alphonsine dit :

    Les plus tristes sont toujours ceux qui restent. Quelle sera alors l’assiette de la petite fille, et qui lui finira ses plats lorsqu’elle ne les aimera pas ? J’ai une larme qui coule pour cette mignonne petite fille.
    Merci pour ton histoire !

    • Alphonsine, la fillette est peut-être triste, mais elle a fait ce qu’elle devait faire. Alors que devrais-je dire, moi qui reste après l’histoire, et qui doute d’avoir trouvé la bonne fin… J’ai eu du mal à laisser filer le renard, mais je ne pouvais ni le recoller dans son assiette, ni le mettre dans un clapier avec les lapins (carnage !).

      Et merci pour toute tes remarques et suggestions qui ont offert des rebonds inattendus à l’aventure du petit renard.

  6. Asphodèle dit :

    Bon, snif snif pour la fin de l’histoire (pour qui sonne le glas hein ?) mais heureuse de ce dénouement en douceur et heureux pour le renard ! J’ai souri pour le « livre d’horreur » du loup et pour « le clin d’oeil » adressé au renard ainsi que son « sourire en coin »…Finalement, même dans des animaux improbables, on finit par retrouver l’auteur quelque part !!! 😀 Tu es démasqué ! Vivement qu’une autre histoire se mette en place pour nous consoler du départ du goupil ! 😉

    • « Finalement, même dans des animaux improbables, on finit par retrouver l’auteur quelque part !!!😀 »
      Comment ça ? Moi, un loup peint dans une assiette ? Un loup casanier, un peu lâche, avec un sourire en coin, et qui lit pour essayer de savoir la fin de l’histoire avant les autres ?
      Démasqué ? peut-être bien. Mais j’en suis le premier baba (au moins, tu ne m’as pas identifié avec la poule acariâtre, c’est déjà ça ;)) )

  7. gibulène dit :

    il voyage notre renard……….. il fait le tour de tous les lecteurs qui se sont penchés sur son assiette……. il en a du monde à voir !!! chacun de nous l’attend avec tendresse et émotion

    • Joli, Gibulène : le petit renard va passer dire bonjour à tou(te)s les parrains et marraines qui se sont penché(e)s sur son assiette ! Préparez des grandes platées de bon manger, la faim l’accompagne 🙂

  8. burntoast4460 dit :

    Il existe un roman de SF Simulacron 3 de Daniel F. Galouye (1968) où des personnages évoluent dans un réalité virtuelle sans le savoir. Mais un jour, un des personnages en prend conscience. Et comme le renard dans l’assiette, il finit par s’échapper discrètement dans la réalité « extérieure ».

    • Merci Burntoast, je note Simulatron 3 pour mes prochaines lectures. Ces histoires là me fichent toujours un peu le vertige : de quel côté de l’assiette est la vraie réalité ? Et combien de côtés à l’assiette ? et…. ?

  9. sandrion dit :

    Quelle jolie fin qui ne nous laisse pas sur notre faim 🙂 Merci pour ce feuilleton haletant !

  10. La fin d’un début, c’est le début de la fin car la genèse est forcément fin par essence. Voilà une histoire qui tend vers la philosophie. Que retenir de ce conte ? Car c’est un conte qui est composé avec tous les ingrédients qu’il faut. Il y a d’abord la morale car il y en a une (non, non, je ne vais pas la dire ici, z’ont qu’à chercher !) et des personnes en quête, à la recherche d’une identité, d’un destin. Il y a aussi des forces contraires (il y en a beaucoup, et la première est celle de leur réalité de prisonniers de peinture). Et enfin l’héroïne parvient à trouver ce qu’elle cherchait et dénoue la quête. Et oui, le Dodo, voilà un conte qui pourrait s’analyser dans les écoles. Je viens de le faire ! C’est bien foutu, cette affaire-là ! Un seul mot : bravo.

    • « Que retenir de ce conte ? »
      – une morale ? y’en a une ?
      – que c’est un conte ? je sais pas.
      – qu’il ne faut pas retenir les renards, même peints ? ça c’est certain.
      – que c’est facile de raconter quand les lecteurs soufflent des idées plus malines que les miennes ? itou.
      – qu’il faut finir une histoire pour que ça soit une histoire, même si on a pas envie qu’elle finisse ? idem.
      En fait, je ne sais pas ce qu’il faut retenir… si, un seul mot : Merci aux lecteurs/trices, à la poule, à la gamine et au renard !!

      • La première des morales c’est que vivre accompagné, c’est mieux que de siroter tout seul son pastis au bar en délaissant les copains, non ? Si en plus, on rote et on p…, seul, ça c’est le fin du fin. C’est délirant avec les autres.

        • Marianne dit :

          Pour ce qui est du partage de délires avec tes amis… fais ce que tu veux… chacun est libre hein… hihihi…
          Et pour tout ce que tu dis sur le sens de ce conte, je te suis complètement.

  11. grumots dit :

    Zut, j’ai commencé par la fin ! Me reste plus qu’à lire l’histoire à rebours… En tout cas j’aime beaucoup 🙂

  12. Leodamgan dit :

    Tu t’en es sorti magistralement. Autant que le renard s’est sorti magistralement de l’assiette. C’est un délicieux conte. On a un peu attendu la fin mais franchement, cela en valait la peine!

    • Merci Mo ; désolé pour l’attente, mais moi aussi, j’ai attendu, pour voir si c’était vraiment cette fin là qui convenait aux personnages. Bon, ils ont l’air aussi contents que les lecteurs, alors, moi aussi je suis content.

  13. Valentyne dit :

    Parfaite cette fin !
    Liberté pour le renard et la petite fille a grandi
    J’attends la visite du petit renard de pied ferme !

  14. La Licorne dit :

    J’aime beaucoup la fin, moi aussi…
    Très joliment écrit et plein de fraîcheur !

    Cela me rappelle le film « Le renard et l’enfant », tu connais ?

    • Tiens, non, je ne connais pas ce film (mes rencontres avec le renard se limitent à Goupil, la Fontaine et le Petit Prince 😉 . Je note pour le voir à l’occasion. Et merci, LaLicorne

  15. Adieu petit renard! Je m’étais attachée à toi mais tu mérites bien ta liberté!

    • Adieu ? Quand même pas ! il n’est pas loin, dans le mouvement de l’herbe, dans le tremblement d’un buisson, dans le mouvement des nuages en liberté… ou dans le poulailler du voisin de Martine :))
      Et puis il sera encore question de renard ici ; si pas le même, son frère ou son cousin.

      • Ah oui… peut-être dans le poulailler de ma frangine 😀 Elle a renoncé aux poules car cela lui faisait trop de peine de les perdre (de vraies volailles domestiques!) pas à cause des renards mais des furets.

  16. walachniewicz dit :

    Liberté, liberté, j’ai écrit ton nom liberté ;o)
    belle, belle histoire Mr Carnets !

  17. Aunryz dit :

    Jolie fin
    mélange de tristesse et de ce que procure la liberté.

    une suite à venir ?

  18. Dominique dit :

    C’est avec joie et peine que tu me laisses petit renard mais tu restes lové dans mon imaginaire à jamais.

  19. emilieberd dit :

    Quelle belle fin! Vive la liberté!
    Bises

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