Le renard dans l’assiette -14

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20/04/2016 par carnetsparesseux

Résumé des épisodes précédents : la poule s’emporte !

* * *
« Cot cloot ! reprend la poule, avant, indignation et rage mêlée, de s’étrangler et se taire.
– Clot ! Clooot ? Coooot ! Coot ! gloussent en écho mouton, cochon et canard.
– C’est ça, moquez-vous ! s’énerve la poule. N’empêche que Robe-Pâle saurait mettre le petit renard au pas, et plus vite que ça ! Elle n’a pas peur de vous, ni même du loup. Et puis je sais que – comme moi – sous les airs rigoureux qu’elle s’impose, c’est une artiste. Je suis sûre qu’un de ces quatre matins, elle convaincra son père et son frère de l’ennui et de l’étouffement de cette petite vie empêtrée ! Ni une ni deux, tremblement de terre, on vend la maison et la vaisselle, et hop, tout le monde – eux et nous rassemblés – dans une roulotte et à nous le vaste monde ! La belle vie que ça sera…
Cette poule, on le voit, a de la suite dans les idées. Comme elle s’arrête, le cochon demande doucement :
– Et nous ?
– Vous deux, mouton et cochon, vous pourriez conduire la roulotte.
– Et lui ? bêle le mouton en montrant le renard.
– Lui – et son assiette fêlée – on les mettrait dans une cage bien close accrochée derrière la roulotte… »
Le renard qui a profité de la péroraison de la poule pour essayer de raccommoder son assiette fêlée manque casser un tesson : lui et son assiette, enfermés dans une cage ? Décidément, cette poule ne l’aime pas !
« Et moi ? corne le canard.
– Toi tu suivrais en surveillant le renard.
– Et le loup ?
– Moi ? je ne viens pas, répond le loup. Il pose son livre et reprend :
– Je ne me vois pas faire patte de velours derrière une caravane. Et puis vous croyez vraiment tenir longtemps dehors, à vivre en compagnie des humains ?
– Mais oui, puisqu’ils nous aiment, répond la poule.
– Ils vous aiment… oui, dans leurs assiette ! Tiens, poule, écoute ce qu’on dit de toi dans ce livre.
– De moi ? Dans un livre ? Et ça dit quoi ?
– Voyons, tu es excellente… délicate… raffinée…
– Excellente ? se rengorge la poule, flattée. Et quoi d’autre ?
– Hum, tu aimes à être bouillie, passée au four, rissolée…
– Mais c’est une effroyable calomnie, bien sûr que je n’aime pas ça ! tu veux me faire tourner en bourrique ? Et regarde-moi ces idiots qui t’écoutent et qui s’écartent de moi…
– Oh, il y en a autant pour eux. Le loup tourne quelques pages et lit : le canard est délicieux si l’on prend la peine de le passer à la flamme avant de le farcir… et là, mouton à la menthe, gigot, haggis
– Et moi ? grogne le cochon timidement.
– Toi ? Tu as droit à ton propre chapitre, tellement ils trouvent que tout est bon chez toi ! »
Les animaux se regardent en silence, atterrés. Même le petit renard se tient coi et essaie de rentrer dans l’assiette : il ne veut surtout pas savoir à quelle sauce on voudrait l’accommoder.

« Mais c’est un horrible livre d’horreur…. frémit la poule, toutes plumes ébouriffées.
– Si on veut. C’est le recueil de recettes de la cuisinière. Je l’ai trouvé tout à l’heure dans la bibliothèque, entre Guerre et Paix et La petite maison dans la prairie, en cherchant le Petit chaperon rouge. Alors, vous avez toujours envie de partir en pique-nique avec eux ?
– Non… tu as de la chance, toi, loup, ils ne te mangeraient pas.
– C’est ce que je croyais, mais il y a même une recette de loup au fenouil…

– On pourrait se passer d’eux, et s’échapper rien que nous. Ensemble, tout devient possible, dit enfin le mouton. Je vous tiendrais chaud, la poule et le canard feront les éclaireurs, le cochon… sera un bon compagnon. Et toi, loup, avec tes dents et tes griffes, tu nous protégeras.
– Moi, j’aurais vite les chasseurs et leurs chiens aux trousses… et puis ne le prends pas mal, mouton, mais entre les tiens et moi, il y a déjà eu des histoires… et faut-il qu’on reparle des trois petits cochons ? Non, mieux vaut rester dans nos assiettes, bien abrités, quitte à s’ennuyer un peu et à ne sortir qu’à la pleine lune. Mais avant, il vaudrait encore mieux ranger tout votre bazar ; l’aube arrivera bientôt et la cuisinière avec. Cochon, nettoie donc la poubelle ; canard, ne laisse rien traîner dans l’évier. Essaie de trouver un balai, poule. Et toi, Mouton, tant qu’on y est, fais les poussières…
– Et lui, il ne range rien ? dit la poule en montrant le renard. Et il va falloir le supporter encore longtemps ?
– Lui, c’est autre chose, dit le loup. Déjà, il n’est pas dans le livre.
– Il n’a pas de recette ?! Demandent en choeur les animaux envieux. Le renard se demande : c’est autre chose ? Mais quoi ? »

Avant que le loup ne réponde – et sans même un tipitap préalable – la porte s’ouvre à la volée !

* * *

à suivre !

Rassurez-vous, on ne va pas refaire le coup de « qui est derrière la porte » – j’ai gardé vos réponses de la dernière fois. Et puis le prochain épisode est le dernier, donc assez voté et commentaires libres !

 

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34 réflexions sur “Le renard dans l’assiette -14

  1. Leodamgan dit :

    Joli travail! Tu as bien avancé et c’est original tout en étant logique et raisonnable dans le cadre de ce conte merveilleusement invraisemblable!

    • Merci Mo ! Hélas avancer est synonyme de « bientôt la fin » ; mais je suis content que cet épisode te plaise, il m’a beaucoup amusé (surtout en imaginant la tête des animaux découvrant « leurs » recettes…)

  2. Ca sent le dessert ! Tous farcis au maroile avec une pointe de glace vanille ? Non, sans rigoler, ils vont rester bien sûr à la maison, mais il ne faudra pas les ébrécher, ces assiettes, c’est une autre certitude. Alors, à moins de vendre tout le service à un antiquaire pour être placé sur une autre étagère où là, fini les repas gastronomiques… je ne vois pas ce qui va arriver. Mystère !

    • Du maroile dans des assiettes ébréchées, ça risque de garder comme un parfum… vont-ils rester, vont-ils tous rester, vont-ils… On ne sait encore rien (ou, comme tu dis, Mystère !). Une chose est sûre, ils ont bien mangé, surtout le cochon qui s’est même un peu empiffré – rentrera-t-il encore dans son assiette ?

  3. gibulène dit :

    tu nous garde une poire pour la soif en quelque sorte………….. eh bien nous attendrons donc 😀

  4. jobougon dit :

    Dans cette histoire se profile une drôle de morale, le vernis protège des complications, ce qui n’est pas drôle, mais alors, pas drôle du tout.
    Enfermés tout en étant libres, est-ce compatible ?
    Là est peut-être la solution de toute cette ménagerie, afin qu’aucun d’entre eux n’aient à souffrir de rôtisserie.
    En plus, loup au fenouil, et pas de renard à la sauce épicéa ? Les livres de cuisine ne sont plus ce qu’ils étaient !!! 😉
    Et puis qui est robe pâle ?
    Carnet, tu nous promènes dans une histoire incertaine, je vote pour que la roulotte soit dépoussiérée et les emmène tous en vacances, ils l’ont bien mérité. Il faut deux ânes pour tirer la roulotte, mais un recrutement est nécessaire, je ne les ai pas vu sur les assiettes, et je doute fort que le cochon remplisse cette fonction.
    Alors ? Tu en dis quoi ? 🙂

    • Jo je ne pense pas qu’il y aura une morale à la fin… être libre et roti ou libre et gratiné ne me parait pas une alternative satisfaisante. Mais être vernis, c’est déjà une chance 🙂
      mais pas de morale, ça évitera au moins les morales pas drôles !

      J’ai vraiment feuilleté quelques livres de cuisines (et même quelques forum de chasseurs !) sans trouver de recette de renard…
      Et envoyer tout le monde en vacances, volontiers, mais les assiettes pourraient bien souffrir des cahots de la route…. on verra. Peut-etre après la fin.
      🙂

  5. Alphonsine dit :

    Ah, te revoilà avec toute ta verve ! Le précédent chapitre était un peu lourd, je te propose de le remodeler. Celui-ci est vif, plaisant, amusant et tellement « visible ». Si. J’ai VU le loup, le renard et la belette dans ma cuisine. Ils filaient droit !

    • Merci Alphonsine ; je pense reprendre toute l’histoire afin d’en faire une version complète ; ça sera l’occasion d’essayer d’alléger les passages un peu lourds.
      Je me suis surtout amusé en imaginant le loup lisant le livre de cuisine (et la tête des animaux au fur et à mesure de la lecture). D’ailleurs, il faut que je te remercie, le livre était exactement là ou tu l’avais dit, entre Guerre et Paix » et « La petite maison dans la prairie ».

      • Alphonsine dit :

        Oui, ça m’a bien amusée de voir que tu l’avais trouvé.
        Pour le renard, comme dit Monsieur Alphonse « quand tu n’as rien d’autre à manger, tu manges ce que tu trouves ». Donc, un petit ragoût de renard, il suffit que tu inventes le livre de cuisine qui la contienne ! C’est toi l’auteur. Si tu es capable de laisser trouver des baleines dans une fontaine, créer une petite recette de rien du tout ne doit pas te poser problème, même si tu es végétarien.

        • Hé, mais les baleines sont venues toutes seules dans la fontaine ; je doute que le renard se prépare lui-même…
          Mais tu as raison, être végétarien ne m’empêche pas d’écrire un livre de « recettes de renard » (je le note pour la suite) : j’ai bien causé cailloux et tamanoir sans être ni l’un ni l’autre !

  6. Aunryz dit :

    Délicieuse intervention culinaire
    une petite rupture, qui étoffe la mélodie, du récit.
    Le tout fait déjà un bel ensemble … en attendant la page finale.

    • Merci Aunriz ; ou avais-je la tête pour ne pas penser plus tôt qu’une histoire qui se déroule entre table et cuisine a tout à gagner à zigzaguer entre quelques recettes ?!
      La page finale.. je l’attend et je la crains. Bon, ensuite, je pourrais relire, relier et faire un faux-livre.

  7. Je trouve que cette fin d’épisode manque de vote… Mais, on le sait tous « Une bonne histoire est une histoire qui se finit »… On a déjà assez larvé par ici, il est temps que tu fourmisses d’autres histoires !

  8. Asphodèle dit :

    Haaa voilà un épisode digne de ce nom ! Et je m’étonne que personne n’ait pensé au fourreur ! M’enfin un renard quoi, allô ? Il n’y a que sa fourrure qui intéresse les amateurs (je ne suis pas végétarienne mais anti-fourrures oui) ! D’ailleurs tu n’as pas précisé s’il s’agissait d’un renard blanc ou roux mais tu écris si bien que je l’imagine flamboyant le petit diable ! Ta poule est de mieux en mieux ! 😆 Elle me fait penser à une vieille cousine (que je déteste), c’est tout à fait ça !!! Il va falloir la sortir de là et l’embaucher dans une autre histoire (c’est prévu je sais) (non je ne radote pas tant que ça !)^^ Hi, j’ai trouvé un zeste de « La mille-deuxième nuit » avec « la nuit va bientôt s’achever », manquait plus que « l’aube sera bientôt là » et on aurait vu le Vizir entrer dans la cuisine ! Arf ! Bon allez tu me fais tourner bourriquette, je vais attendre sagement TA fin !!! 😀

    • Ah, c’est sûr que l’arrivée de l’aube est bien commode pour le suspens (mais je n’avais pas songé à faire arriver le Grand Vizir et l’oiseau Roc, dommage, ça aurait fait une jolie réunion). C’est bien un renard roux, c’est dit dès le premier épisode (et puis un renard blanc dans une assiette blanche, on verrait que le bout de sa truffe:) )
      Et tiens, oui, la poule râleuse aurait pu réclamer la fourrure du renard pour l’anniversaire de Robe-Pale mais c’est raté, fallait qu’elle y pense plus tôt….

  9. monesille dit :

    Deux petites observations, si le loup cherche Perrault entre Tolstoï et Wilder, il a dû avoir du mal à trouver ! Comme recette de renard, je te mets le lien de la Desencyclopédie http://desencyclopedie.wikia.com/wiki/Renard où il semble bien que certains…en aient goûté, quand à la poule pas étonnant qu’elle veuille un col en renard, fut-il désargenté. Pas de vote, bon, on s’en passera, mais cette histoire de rester sous son vernis me semble un peu craquelée, comme dit le proverbe, ce sont les folies que l’on a pas commises que l’on regrette le plus !
    Quelle trouvaille que ce loup au fenouil. Et on oublie un peu la petite fille dans cette histoire qu’est ce qu’elle va devenir à table si elle n’a plus son copain de jeu pour la faire patienter ? Bon ! mes commentaires sont un peu en vrac, mais je suis passée…en coup de vent !
    Bises carnets et merci de ces excellents moments passés à te lire.

    • Oui, Perrault entre Tolstoï et Wilder, c’est le signe que la bibliothèque est en vrac ! Alphonsine l’avait bien noté quand elle avait indiqué où trouver le livre de recette…
      Jolie, la Désencyclopédie…. mais je suis sûr qu’ils bluffent quand ils parlent de manger du renard…de toutes façons, je dois écrire un livre de recette de renard, on en reparlera 🙂
      Que va devenir la gamine ? Elle va grandir et vieillir, comme Zazie ; mais avant, elle a des truc à faire….
      Merci Monesille pour tes visites et commentaires !

  10. Valentyne dit :

    Coucou Carnetsculinaires 🙂
    Excellent le livre de recettes livre d’horreur 🙂
    Un hippo dans une assiette : http://www.maison.com/design/mobilier/figurines-ceramique-dans-deco-999/galerie/5382/
    🐺
    Bisess

  11. domicano dit :

    belle tournure que cet épisode qui rabat le caquet de Poule et compagnie. J’attends la chute (pas celle de l’assiette bien sur!!) mais de l’histoire.

  12. J’adore le tour que prend ce conte!

  13. emilieberd dit :

    Excellent le livre de recettes et que dire du loup au fenouil! Très bien vu, Monsieur!!!😀
    Bon je suis un peu triste parce que c’est bientôt la fin…Bon va falloir que je surveille mes assiettes quand même!

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