Voilà que mars efface février

Voilà que mars efface février.
Vite oublié, le mois trop court – malgré sa béquille bissextile.
Au petit matin, l’oeil aux étoiles, on apprécie le lumineux de l’aube ou l’opaque des nuages. Une bonne part du talent est là : attention aux gelées ; le jardinier joue gros, récolte et réputation, sans compter l’onglée. On en est encore aux prémices, mais on le sent dans l’air et sur la peau, le printemps avance sans menace – il n’a rien d’un maître-chanteur. Alors on débarricade le jardin, charge la brouette, fourbit la houe, la binette, l’ébranchoir, sans oublier bêche ou serfouette, tout l’utile fourbi des outils. On sort les graines des sachets et les semis des films protecteurs.
Adieu l’hiver, l’avenir appartient aux fleurs, aux fruits et aux légumes. Depuis déjà l’automne passé ils préparaient leur saison en coulisse, douillettement enfouis loin des projecteurs ; maintenant, ils germinent et bourgeonnent. En pleine terre pois, oignon, ciboulette – est-ce bien à moi de le dire ? – salsifis et scorsonnères cherchent fortune ; isolés sous la cloche ou alignés sous les châssis, les melons et les concombres espèrent la chaleur. La laitue, sur terreau et dans un local abrité, ajuste ses vertes fanfreluches. Mais la diva du potager, c’est l’artichaut, qui exige ce mois durant les soins les plus assidus ; ne pas manquer de le fumer pour éviter le hâle qui fragilise la belle plante.

Au verger, c’est le temps d’accoutumer le poirier à l’espalier, de tailler et palisser l’abricotier et le pêcher. Pour les fleurs, l’embarras du choix : adonis, centaurée, lavatère, nigelle, cent autres ont la prétention de se disputer la vedette – d’ici quelques semaines – sans qu’aucun paparazzi piétine les pelouses tout juste ratissées, égalisées au rouleau et fraichement rengazonnées. Bien sûr il faut patienter ; les semis ne sont que promesses, la floraison est en suspens et le fruit loin du compotier. Seront-ils seulement moitié aussi beaux qu’on les rêve en mars au jardin ?

Qu’importe. Toute cette agitation n’empêche jamais que doucement le temps passe : à moins d’une improbable météorite, vient le moment du souchet et de la dioscorée et à son tour mars s’efface, laisse place à l’indécis avril.

 

* * *

Une éphéméride de saison écrite pour les cinquantième Plumes ; grand merci aux 464 pages du Manuel du parfait jardinier – potager, fruitier, fleuriste des éditions les ECO, 1931.

 

63 commentaires

  1. Ça, c’est du texte jardinier, loin de mes herbes folles et de ma terre à taupe. Me fait penser que j’ai pas de brouette mais ça ne saurait tarder. Oh oui le printemps en prémices , jusque dans les mots des blogueurs on le sent germer. Et c’que c’est bon !

  2. Je t’ai lit rondelle, ne ferait pas l’printemps, alors sans sortir de la bêche, les tant sont si durs, jusqu’au dernier maux en retournant la motte, j’ai trouvé la graine qui booste plus vite que l’ombre d’un hiver n’ayant été que de nom dit et de non non non, faudrait pas prendre les z’enfants du bon lieu pour des migrants du désir de potager en paix !

  3. Un Dodo jardinier ? Ca se saurait. Mais oui, il l’est dans cet amour de la terre et des mots (inusités et rares, parfois, dont il aime charger la brouette) et dans cette jolie écriture, tournée et retournée à la bêche pour des semis toujours plus enjoués, plus vivifiants.

    • ce qui m’épate, c’est que ces mots rares avaient visiblement un sens courant yapa…. 80, 90 ans… quand même 🙂 Mais sinon oui, le dodo préfère jardiner le papier, moins bas que le terre…:)

  4. Je savais que ton côté Candide se cachait quelque part ! Mis cultiver ainsi ton jardin ? 🙄 J’en reste comme deux ronds de flan ! Surtout que les salsifis et les scorsonnères (pas sûre de l’orthographe) c’est pareil non ? Ma mère dit scorsonnères pour salsifis mais elle a peut-être tort ! Un jardin érudit que tu as là ! Vive ment juin que l’on mange tout ce que tu as semé et planté ! 😀 J’irai voir ce qu’est une « lave à terre » quel nom étrange pour une fleur !

    • Merci Michelle ; en effet, la récolte de mots poussait nettement vers le cinéma ; j’ai eu du mal à faire rentrer au jardin le projecteur, les paparazzi et le film.. 🙂

  5. Voilà un dodo loin de la paresse et qui s’empresse au jardin avec un savoir d’érudit de la binette et du sarcloir! Un pur ravissement distillé en mots experts qui donnerait presque l’envie de s’y jeter … aux travaux du jardin. mais c’est samedi, … je verrai demain.

  6. « on le sent dans l’air et sur la peau, le printemps avance sans menace  » J’ai adoré cette phrase très sensuelle!
    C’est si bien décrit, ça fait envie!
    Autant rêver de mai des à présent! Et ta météorite m’a fait sourire…
    Bises

  7. Superbe jardin cher Dodo !
    Il sent bon la terre retournée. Et l’image des fruits et légumes espérés me fait rêver.
    Le printemps est bien dans tes mots.
    Merci et Bravo

  8. Très beau texte (merci)

    Comment ne pas immédiatement se jeter
    sur
    les outils
    les ingrédients
    et
    le jardin
    quitte à ce que ce soit
    – si on n’en a point –
    celui du voisin

    • comme n’a pas osé le dire ce pleutre de Voltaire, il faut cultiver le jardin de son voisin !
      ou, à défaut, sur les livres
      (comme ce Manuel du parfait jardinier)
      qui racontent ça si bien avec de si beaux mots
      qu’on a pas de regret
      de ne pas avoir de jardin
      ni de courbatures
      (i de salade)
      à la fin de la journée

      Merci Aunryz

  9. J’y crois même pas… Il me garde jusqu’au bout de son texte en développant un sujet qui ne me passionne pas, loin s’en faut… Trop fort, monsieur Paresseux, très fort talentueux !

  10. La sagesse du jardinier qui se fiche bien des mois de poètes… tout en mettant un bémol dû aux éventuelles météorites. Ben, oui ! On ne sait jamais 😉 Semer est une chose, récolter en est une autre. Un bien joli texte avec un compliment de plus à récolter, chers Carnets ! Bravo ! Bonne fin de semaine 😉

  11. « On en est encore aux prémices, mais on le sent dans l’air et sur la peau, le printemps avance sans menace – il n’a rien d’un maître-chanteur. »
    De toute évidence, il arrive chez vous avant chez nous… En attendant, tu lui diras que je l’aime. En retour, quand il sera chez moi, avec ses fleurs et tout le reste, je lui demanderai s’il a senti, dans son vent de chez vous et dans la musique de tes mots, combien tu l’aimes aussi.

    • Le printemps ? n’est pas encore arrivé ici, alors on le cherche dans les mots (il y en a tant, et de si jolis !) ; mais nul doute qu’il passera le grand océan et bientôt, encore !
      Merci Caroline.

  12. Je ne connaissais pas l’excellent almanach du Père Dodo 😉
    A Lyon, les jardiniers ne font rien sans consulter celui du Père Benoît !
    Faut-il encore avoir la main un peu verte 🙄

  13. J’ai des malheurs, je perds mon com, je refais et hop il part tout seul 🙄
    Il est frais et optimiste ton billet et là tu étais sûr d’être hors des sentiers battus par les autres participants 😆
    As-tu un jardin ?
    Février à Lyon a été pourri, Mars est capricieux et venté, si l’on en croit le dicton, Avril rira et c’est tant mieux 😉
    Bon dimanche et gros bisous

    • non, pas de jardin, juste quelques livres qui en causent 🙂 mais oui, j’ai un peu cherché le contrepied du thème proposé par les mots de la récolte.
      Et vivement Avril !

  14. je ne sais pas ce que j’ai le plus aimé : février et sa béquille, la trouvaille de maître chanteur, le fruit loin du compotier …..ou peut être les vertes fanfreluches
    Un peu tout cela 😉
    Bon week end Carnetsprintaniers 😉

  15. En Isère, chaque dimanche dans le poste, c’est Jacques qui donne des conseils en jardinage de tous poils.
    Demain, pas besoin d’allumer le transistor… j’ai tout ce qu’il faut pour hortillonner grâce à tes conseils.

  16. Je vais regarder mon jardin d’un autre oeil maintenant; et l’orner de ces sages conseils, si joliment tournés et fleuris en mots.
    Et pour le mal au dos, comment l’écrire en poésie? 😉

  17. Que c’est bien tournée, tout ça !
    On en redemande. En tous cas, beaucoup plus agréable à lire que les publicités de Jardiland ou de Gamm Vert que l’on reçoit dans les boîtes à lettres…
    Bravo pour ce délice littéraire. J’ai adoré.
    ¸¸.•*¨*• ☆

  18. Rien que pour « ça », j’aimerai mettre les mains dans la terre à nouveau, même si ça passe sous les ongles 😉

    Je m’étais amusée à faire un effeuillage « artichesque » l’an passé sur mon blog et ton texte est juste en amont de ma conclusion ^^

    Bravo, j’ai adoré

    • Je ne jardine que sur le papier, ça salit moins les doigts (sauf cas de stylo qui fuit) !
      Et oui, pour effeuiller l’artichaud, l faut d’abord attendre qu’il ait poussé.
      Merci Réjanie.

      • Francefougère : j’adopte ton idée, car je déteste avoir les ongles sales et mm si je les coupe à ras des doigts, ça repousse vite ^^
        Dommage que je ne puisse pas faire la même chose pour pâtisser car là encore, pas glop pour moi la farine et/ou la pâte sous les ongles.
        Je dois rempoter des plantes, je testerai ta solution à ce moment là au lieu de mettre des gants en caoutchouc que je déteste tout autant que la terre sous les ongles 😀

        Oui je sais pas simple la nénette 😛

  19. tu me donnerais presque, j’ai bien écrit « presque » ? , oui, c’est bien ça, presque l’envie de baguenauder dans le jardin et de retrousser « enfin » mes manches ! Ouais, bon ! La terre se fait malicieusement basse lorsqu’on atteint un âge certain, et redresser son dos sans gémir est de plus en plus difficile ! Faire comme un de mes voisins ? S’asseoir sur un tabouret pour débourrer les allées entre poireaux et autres légumes pleins de vertu ? Ah non ! J’ai laissé filer février, je ferai de même avec les mois qui arrivent ! 😉 Bon dimanche.

    • Baguenauder dans le jardin ne peut pas faire de mal ; retrousser ses manches, c’est une autre paire de manche ! Il faut engager des aides-jardiniers, en les choisissant petits pour qu’ils soient plus près du sol, et se contenter de les regarder travailler 🙂

    • Merci Claudine ; j’ai quand même eu du mal à glisser paparazzi, projecteur, chanteur et surtout film dans le jardin ! Curieusement, la météorite s’est placée toute seule 🙂

    • Rien n’est jamais joué ; les gelées, la pluie, le vent, le mildiou, le merle, le hanneton, le charançon vert, le scolyte typographe, l’altise et la saperde chagrinée, les cousins en visite (et cent autres bestioles à bulbe, à carapace, à poil et à plume), le jardin n’est à l’abri de rien.

  20. Ah, Carnets ! Qu’il me plaît, ton jardin de papier, chantant l’arrivée du printemps ! Les fruits sont peut-être loin du compotier, mais rien n’empêche de savourer les mots dont tu nous régales. Je serais bien incapable d’écrire un tel texte seulement en pratiquant un manuel, tu m’impressionnes encore une fois.

    • En vrai, c’est facile de jouer avec les mots et de les écouter pérorer ; plus difficile, je pense, de se coltiner comme toi un vrai jardin et d’exprimer avec justesse ce qui y fait écho.

      • Je ne crois pas. Le jardin informe aisément l’écriture. J’admire et envie cette facilité que tu as à jouer avec les mots et à leur faire dégorger la joie qu’on éprouve à lire tes histoires.

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