Le renard dans l’assiette -5

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23/02/2016 par carnetsparesseux

Résumé des épisodes précédents : un petit renard peint dans une assiette s’ennuie sur le vaisselier et se désole de ne pouvoir goûter les plats. Un jour, par une fissure de son assiette, il découvre le bonheur de flairer le monde !

La suite ? Ce n’est pas à table que cela arrive, mais en cuisine. Voici comment.
Un après-midi, alors que le petit renard peint, du haut de l’étagère, hume à truffe-que-veux-tu les arômes qui remplissent la cuisine et rêve avec gourmandise aux plats du repas du soir qui mijotent, rissolent, dorent – cuisent, quoi – voilà que la cuisinière ouvre en grand la fenêtre : d’un coup, la vapeur odorante est chassée à l’extérieur, remplacée par un courant d’air coulis et frisquet qui mordille la truffe du petit renard… Mais avant qu’il ait le temps de songer qu’il pourrait s’enrhumer – et perdre son flair ! – voilà que son assiette est empoignée, posée sur la table et illico recouverte d’épaisses tranches de pain perdu. Le revoilà au chaud, un chaud douillet, grillé, croustillant, beurré, sucré, fondant…

Enivré par les senteurs, le renard aperçoit entre les tranches de pains perdus la gamine qui pointe son nez ; elle aussi serait sensible au parfum de beurre sucré ? Si seulement elle pouvait prendre l’assiette et l’emporter pour partager son butin avec ses poupées ! Il découvrirait ce qu’il y a derrière la porte, l’escalier, sa chambre, ses jouets…. Mais elle se contente de grignoter une petite part – peut-être prend-t-elle des forces avant d’emporter l’assiette ? Mais voilà qu’une longue main emmanchée d’une redingote – celle de Menton-Bleu – attrape une tranche et la fait disparaitre ; puis ce sont les doigts carrés de Gilet-Jaune qui passent comme par hasard : une autre tranche s’envole. Enfin, les fines phalanges de Robe-Pâle, l’air de ne pas y toucher, raflent les deux dernières part. On peut bien se demander quelle morale La Fontaine en aurait tiré ; en tout cas, exceptées quelques coulures caramélisées et des miettes éparpillées, l’assiette est vide. La cuisinière l’attrape alors et la plonge dans l’évier.

Et c’est là que ça arrive ! L’assiette est déjà sous l’eau ; le renard tente désespérément d’aspirer le dernier effluve de beurre chaud ; une goutte d’eau se faufile alors dans la fissure, glisse jusqu’à ses lèvres et coule sur sa langue. Instinctivement, il la goûte, fait la grimace, tord le nez – rien à voir avec les doux parfums du beurre et du sucre, c’est une eau chaude, grasse, savonneuse – une eau de vaisselle, quoi -, mais quel délice : de l’eau ! Puis elle poursuit son voyage, glisse sur ses papilles, passe sa glotte, dévale je ne sais quel tuyau et arrive au fond de son estomac. Là, d’un coup, ça tourbillonne, ça pétille ; pour la première fois, débute pour notre renard le miracle de la digestion ! Il se sent immédiatement… comment dire ? Plus consistant, plus présent, plus contrasté, comme mieux peint, si cela veut dire quelque chose. Bien sûr, pas moins affamé, encore moins rassasié, au contraire : la faim qui sommeillait dans son ventre s’est réveillée et gronde. Elle est plus précise, elle aussi. Plus forte.

Une fois l’assiette sèche et rangée, le petit renard abasourdi essaie de reprendre ses esprits. Dans le calme de l’arrière-cuisine, il se remémore méthodiquement l’aventure inouïe qui vient de lui arriver et se concentre sur chaque épisode : l’arrivée de la goutte d’eau précédée de son odeur fade, son contact sur ses lèvres, son passage sur sa langue… et là, il se rend compte que sa langue se tortille dans sa gueule… et ce n’est pas tout : juste sous ses yeux, sa truffe palpite ; mais alors, il bouge ? Il bouge ! I faut en avoir le cœur net ; presque timidement il tente le tout pour le tout, ouvre sa gueule, tire la langue… et en louchant, il aperçoit, là-bas, le petit bout rose de sa langue – sa langue à lui – qui s’agite devant lui. Éberlué, il en hoquète d’émotion : le même jour, il goûte et il remue !

Et puis une idée lui vient qui le paralyse – il n’y avait jamais songé : s’il n’était pas le seul ? Après tout, une assiette fissurée, ça peut arriver à n’importe qui, même dans les meilleures cuisines ; et le beurre fondu comme l’eau de vaisselle sont largement partagés entre tous les plats. Alors, rien d’impossible à ce qu’un autre avant lui ait vécu une aventure similaire. Et peut-être même dans son propre vaisselier. Mais alors, qui ?
Le poulet ou le mouton ?
Le canard ou le cochon ?
Ou bien le loup ?

* * *

à suivre ici !

Au lecteur d’infléchir la marche du destin, en votant pour les options de son choix ou en en proposant d’autres dans les commentaires (elles seront ajoutées dans le sondage). On peut voter plusieurs fois.
La question du jour : « qui d’autre ? »

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39 réflexions sur “Le renard dans l’assiette -5

  1. Leodamgan dit :

    Je vote pour le poulet, moi : il va y avoir de la course poursuite!

    • a voté ! enfin, de la course poursuite… pour l’instant, il bouge -un peu – et dans son assiette seulement : ça va plutôt être de l’agitation que de la course….:)

  2. gibulène dit :

    Je m’en voudrais de compliquer….. sur l’une de mes assiettes il y a le Petit Prince qui s’envole vers les étoiles 😀

  3. patchcath dit :

    Je n’ai pas de loup sur mes assiettes, alors…

  4. monesille dit :

    Ah, ben le loup évidemment, ça va tourner au catch, ils vont casser leurs assiettes et tout ça va finir en Ysengrin !
    Bisous Carnetsmalicieux

  5. C’est emmerdant de le dire mais je crains que tous y aient gouté et ça, depuis très très très longtemps, et à des époques diverses, même avant le moyen-âge, et avant la préhistoire, mais voilà, personne n’en parle sauf le Dodo ! Heureusement que des gens consciencieux de l’histoire font ressurgir des méandres du passé les vestiges des racines de l’antiquité du primitivisme animalier dont nous sommes issus tout de même ! Non mais ! Le Dodo est mort, vive le Dodo !

    • Merci Anne ; le truc du dodo, c’est qu’en tant qu’espèce disparue, il a accès à des dossiers enfouis sous les racines des méandres du passé. Et je ne peux que souscrire à votre dernière phrase (surtout à sa deuxième partie)

  6. mariejo64 dit :

    moi, je veux continuer à rêver ! Un, le petit Prince me plairait assez ! Un innocent en vaut un autre ! 😀

  7. Pauline dit :

    Je découvre ce blog par l’intermédiaire d’un commentaire sur la meilleure façon d’éviter une publication prématurée de ses articles (la joie des confusions de clic…). J’ai voulu voir qui était derrière cette astuce, et je ne suis pas déçue (cela me console même d’avoir le sommeil qui me fuit). Me voilà à sourire devant mon écran, comme une gamine à laquelle on raconterait une histoire merveilleuse… Merci ! Hâte de lire la suite des aventures du renard, quelle que soit la réponse à la question « qui d’autre ? » (même si j’ai ma petite préférence^^).

    • Pauline, merci beaucoup pour votre commentaire et bienvenue ; je suis désolé pour votre insomnie -mais tant mieux si elle vous a amené ici (et que la lecture vous a plu)
      ; le prochain épisode du petit renard est pour la semaine prochaine ; mais il y a plein d’autres lectures possible en attendant (sur ce blog comme sur plein d’autres, ainsi que dans les vrais livres).

      • Pauline dit :

        J’avais vu ça, merci. Je vais avoir de quoi faire. Mais il ne faut pas me tenter, je suis légèrement accro à la lecture (du genre à lire 600 pages pendant la nuit^^).

  8. Valentyne dit :

    Pas perdu pour tout le monde le pain perdu 🙂
    Y’ avait dans ce pain perdu une petite odeur de Grand Marnier envoûtante 🙂

    • Du Grand Marnier dans le pain perdu ? Double regret pour le petit renard qui n’a eu droit qu’à une goutte d’eau savonneuse ! ah, s’il était peint au fond d’un verre…. 🙂

  9. Valentyne dit :

    Recoucou Carnets 🙂
    En passant chez Jacou , je découvre une photographe intéressante et en fouinant après je tombe sur cette photo (la cinquième) http://www.parisphoto.com/fr/paris/artistes/sandy-skoglund

    Et si un jour tous les renards sortaient de leurs assiettes… ?

  10. Asphodèle dit :

    Haaaaa excellent cette découverte des sensations et attention un renard qui commence à avoir faim c’est le début de la fin :! 😆 Je suis embêtée, je le verrais bien échanger avec un poulet qui deviendrait « poule » mais le Petit Prince qui l’emmènerait vers les étoiles arrangerait la configuration « comment gérer un renard dans sa cuisine sans le passer à la casserole ? » !!! Je laisse à l’auteur brillantissime le choix des armes (et pas des larmes) pour trouver la voie la plus poétique dont il a le secret sous couvert de contes improbables qui me ravissent !!! 😀 Bisous au Dodo qui joue avec les renardeaux comme avec des billes multicolores et nous en fait voir de toutes les couleurs…pour notre plus grand bonheur ! 😉 J’ai donc voté normand (2 possibilités : p’têt ben que oui p’têt ben que non !) 😆

    • Ben merci Asphodèle ;
      Alors, je récapitule : un poulet qui devient une poule et un voyage dans les étoiles en compagnie du Petit Prince…(sachant qu’il y a déjà un renard dans l’histoire du Petit Prince).
      Pour le vote, tu as bien fait ; non seulement on peut voter plusieurs fois à la fois (si j’ose dire), mais on peut aussi revenir revoter le lendemain.

      • Asphodèle dit :

        Sauf que là il faut que je trouve la chute de mon texte, l’heure tourne et c’est moi qui vais choir si ça continue !!! 😆 Dès que j’aie fini, je reviens voter et te dire si je trouve une autre échappatoire à ce renardeau. En même temps, il y aurait peut-être aussi une piste avec la cuisine, il est déjà TRÈS gourmand je trouve… 😉 La cuisinière pourrait l’embaucher comme « goûte-plats » !!! 😆

  11. Aunryz dit :

    (Je vois que je viens de faire basculer en faveur du loup … mais toutes les autres suites me plairaient bien)
    C’est un peu comme une réécriture de la Genèse que tu nous donnes là
    et j’aime bien ça.
    Merci

    • La Genèse, rien que ça ? Merci beaucoup Aunryz ; je vais mieux regarder s’il n’y a pas un serpent peint au fond d’une assiette (et j’éviterais d’aller jusqu’à la fermeture du Paradis)…

      Le loup a fait la course en tête avant de se faire rattraper par le Petit Prince (et par le poulet) ; il vient de repasser devant…. pour l’instant ! qui sait qui gagnera ??

  12. jacou33 dit :

    Mes assiettes étant fleuries, je verrais bien ce renard aux champs, qui rencontrerait le chaperon rouge en train de cueillir un bouquet. Et puis peut-être que le loup, plus tard…;)

  13. emilieberd dit :

    Oh, le petit prince…Snif! J’ai voté pour le loup!
    Bises

  14. burntoast4460 dit :

    St Exupéry qui passait par là, emmène l’assiette à Valparaiso, vers de nouvelles aventures.

    • Alors comme ça Saint-Ex arrondissait ses mois d’aéropostale en trafiquant de la vaisselle de contrebande ? On comprend mieux pourquoi il se posait sur les hauts-plateaux…

  15. Bon, j’arrête le sondage ; le loup et le Petit Prince -invité surprise – sont plébiscités, le poulet – parfois poule ? – tire son épingle du jeu, et les autres restent sur le carreau.
    Prochain épisode demain ou presque !!

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