Le renard dans l’assiette -3

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14/02/2016 par carnetsparesseux

Résumé des épisodes précédents : un petit renard, peint dans une assiette, s’ennuie horriblement sur le vaisselier ; le pire arrive au moment du repas, et particulièrement quand on sert de la viande qu’il peut juste regarder avec convoitise…

Et puis la gamine mange lentement, sans appétit. Malgré les remarques autoritaires de Menton-bleui et les regards encourageants de Gilet-jaune, elle pousse les carottes dans un coin, égare son bout de pain, pose sa fourchette, rêve à Goupil-sait-quoi… dans ces conditions, le repas s’éternise et le petit renard se retrouve souvent en cuisine sans même avoir été débarrassé de sa gangue de sauce refroidie.
Là, il faut encore subir le plongeon dans l’évier : plouf, dans l’eau savonneuse et grasse où surnagent des miettes de pain ; et plaf, les larges coups d’éponge… heureusement qu’il y a la glaçure ! Mai si, un jour, celle-ci ne résistait pas à ce mélange trouble et se dissolvait ? le petit renard s’imagine suffoquant dans l’eau glauque, peut-être en compagnie – maigre consolation – des hôtes des autres assiettes, cochon, poulet et mouton… Certes, il serait libre ; mais est-on libre si on se noie ? Car sait-il seulement nager ? Renard, il est cousin des castors, des loutres et du ragondin, alors il devrait savoir, en théorie ; mais comment savoir s’il sait, en pratique, avant le grand plongeon ?
Et puis tout intrépide qu’il soit, s’il arrive à sortir de l’évier, il doute de faire long feu sous la poigne énergique de la cuisinière. Peut-être a-t-il trop d’imagination ? Vaisselle après vaisselle, l’assiette résiste encore et toujours ; et une fois le dernier coup de torchon passé le renard se retrouve perché en haut du vaisselier, dans l’ombre morne de l’arrière-cuisine.
Là, il dévisage avec lassitude ses compagnons d’étagère. Est-ce que le loup rêve, comme lui, de viande ? Le mouton, d’herbe ? De grain, de vers, le canard ou la poule ? Rien ne le laisse croire. C’est peu dire qu’ils ne changent guère, le mouton le nez dans l’herbe peinte, le cochon dans sa bauge, le poulet dans le grain, le canard sur sa flaque de peinture ou le loup dans le bois. Alors, le renard se souvient avec nostalgie des rayonnages du magasin de porcelaine ; en ce temps béni, pas de convives, pas de choux de Bruxelles en sauce; ni torchon ni eau savonneuse en ce temps-là. Un coup de plumeau de temps à autre, et c’est tout ! Et puis il vivait alors au sein d’une étonnante ménagerie : animaux de la ferme, bêtes des bois, poissons et crustacés des mers, oiseaux du ciel, jusqu’à d’exotiques et improbables tapirs et wapitis, et même des singes, des sphinges et des sphinx. Ces souvenirs l’émeuvent tant qu’il oublie qu’il n’avait alors qu’une hâte, fuir cette arche de Noé encombrée et immobile !

Étonnez-vous qu’à ce régime frustrant, le petit renard peint se morfonde et maigrisse de dépit. Rencogné au fond de l’assiette, son image pâlit, s’estompe, s’embrume…

Puis voilà qu’un soir, on reçoit du monde pour un grand diner – ce que la cuisinière nomme un grand tralala – ; compères loup et canard sont là en renfort, ainsi que les couverts en argent des tiroirs du milieu. C’est surtout l’occasion de beaucoup d’agitation : le maître de maison exige qu’on change la vaisselle entre chaque plat, et chaque assiette passe plusieurs fois en cuisine pour revenir sur la table dûment rincée et séchée.
Soudain, dans la bousculade, l’assiette du renard cogne contre le bord de l’évier ! Le choc le sort de sa torpeur ; il jette un œil au dégât : une toute petite fissure invisible à tout autre œil que celui d’un renard, à peine une faille, une minuscule ébréchure, zèbre la glaçure. Ouf, elle est trop fine pour que l’assiette se brise – même en plein spleen, le renard n’a pas envie de finir dans la poubelle ! Rassuré, il inspecte la brèche avec attention : zut, trop étroite pour qu’il puisse s’y faufiler – sans compter qu’il est immobile, de toute façon : pas question de se glisser où que ce soit. Pendant qu’il songe ainsi, on annonce le dessert et le revoilà à table. Là, tandis que la fillette – toute pomponnée pour l’occasion – noie l’assiette sous une marée de glace à la vanille, le renard replonge dans sa morosité : rien ne changera donc jamais ?

* * *

la suite ? c’est par là !

Au lecteur d’infléchir la marche du destin (et la suite de l’histoire). Il suffit de choisir une des options ou d’en proposer d’autres dans les commentaires (elles seront ajoutées dans le sondage).
La question du jour : « Rien ne changera donc jamais ? » ; à vous de vous débrouiller !

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32 réflexions sur “Le renard dans l’assiette -3

  1. domicano dit :

    Rien ne change jamais !! sauf que tout change tout le temps. La fissure fait fissa et se dérobe sous l’eau chaude, Renard y perd une patte et un bout d’oreille qui se font la belle . Comme la partie vaut le tout, oreille et patte se recomposent un corps de bric et de broc, genre frankestein.

    • Merci Domicano…. voyons si je comprends bien :est-ce que la patte et l’oreille bouturent en renard, ou bien partent elles en vadrouille pour trouver ci ou là les petits bouts manquants qui compléteront le renard nouveau ?
      Dans le second cas, iIl va me falloir un professeur Frankenstein, un orage et un château paumé en Transylvanie.. 😉

  2. gibulène dit :

    la glace glisse, s’insère dans l’interstice………

  3. jobougon dit :

    Aussi légère soit la zébrure sous la glaçure, la marée de glace venant à fondre s’infiltre sous le renard et fait pâlir son joli pelage roux. Ce qui fera dire à la petite fille plus tard que le renard est apprivoisé car il a la couleur des blés… 😀 😉

  4. Nounedeb dit :

    J’ai voté pour les belles allitérations:
    La glace glisse
    S’insère dans l’interstice…

    Du renard le museau se plisse:
    Drôle d’odeur, par cet orifice…?

  5. Et si cette jolie petite maisonnée n’était que le décors peint en 4 dimensions sur les assiettes appartenant à des êtres de dimension 5 ou 6…

  6. jacou33 dit :

    En tous les cas, renardeau a eu chaud; mais s’il échappe à la poubelle, échappera-t-il au raccommodeur de porcelaine?

  7. emilieberd dit :

    Tu vas pas le laisser ainsi ton renard peint, hein?!Je compte sur ton talent pour le sortir de là et attend la suite avec impatience!

  8. burntoast4460 dit :

    La manipulation des entités peintes sur une assiette de céramique est-elle éthiquement justifiable ? Je pooose la question.

    • Hé bien c’est une excellente question et je vous remercie de l’avoir posé ; le temps de retrouver le service en porcelaine « Grands savants de tous les temps » et sera déclarée ouverte la première réunion du comité d’éthique-en-céramique.

  9. Valentyne dit :

    La glace était à la vanille poivrée .. Le renard éternue et la glaçure fragilisée vole en éclat
    🙂

  10. Le peuple en sa majorité (45%) tremble de froid sous la morsure d’une glace poivrée qui va à la fois faire éternuer le renard et fragiliser les parois de cette microscopique fissure faisant fi de tout falbala. La fêlure engloutit le dessert et ainsi grossit d’un microgramme de vide qui peut aller jusqu’à la crevasse définitive. Mon Dieu, quelle suspense, Frison Roche, c’est de la bibine de koala à côté.

    • Merci Anne de me rappeler au devoir ! En effet, il est grand temps que je boucle le sondage et que, paresseux, je me débrouille (à 20 %) pour envisager le prochain épisode ! Une chose est sûre, personne ne veut que ça soit toujours pareil… pour le reste, il y a du choix : fissure béante, coulée de glace, renard épaté, essorillé, décoloré, enrhumé, éparpillé, raccommodé, au sein d’un monde en trompe l’oeil pour hôtes de la quatrième, cinquième ou sixième dimension…
      à tout à l’heure pour la suite 🙂

  11. Marianne dit :

    J’aime beaucoup ce renard… qui oublie qu’il s’ennuyait déjà dans la boutique malgré la ménagerie immobile qui l’entourait et rêve d’autres choses… d’actions, de mouvement, de sensations, de vie.
    Vivement la suite !

  12. Leodamgan dit :

    Tiens, le vote est clos pour cet épisode? 😦 Je vais me rattraper sur le prochain!

  13. mariejo64 dit :

    quelle triste vie ! J’ai espéré un instant, qu’il puisse s’échapper par le biais de la fêlure. Mais non ! Moi aussi, avais oublié qu’il n’était qu’un peu de peinture sous une couche de vernis ! Déception ! Où est passée la baguette magique ?

    • Mais il est vivant, même peint… mais immobile sous la glaçure. Il faut qu’il découvre comment bouger, et tous les espoirs s’offriront à lui !
      mais bon, la fêlure est quand même bien étroite pour laisser se faufiler un renard 🙂

  14. Plutôt que cousin des castors, des loutres et du ragondin, cet immobile -ou paresseux- renard n’aurait-il pas, dans sa généalogie, 8 cailloux comme ancêtres ?

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