Le renard dans l’assiette -2

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07/02/2016 par carnetsparesseux

Mais le monde – même celui d’un renard peint au creux d’une assiette – ne se limite pas à une étagère de vaisselier ! Tant de choses se passent au-delà de la porte de la resserre. Derrière, il y a la cuisine, puis une grande pièce avec un buffet, une commode, une longue table, des chaises, d’autres portes qui donnent sur Goupil-sait-quoi…
Ce monde, le petit renard le parcourt deux fois par jour : midi et soir, rompant la longue monotonie des journées alanguies, la poigne ferme de la cuisinière saisit les assiettes, prélude à un rapide coup de chasse-poussière, puis c’est l’arrivée – en pile – dans la salle à manger, la pose cérémonieuse sur la nappe blanche et l’apparition des couverts, des verres, des serviettes, dans le soleil tamisé par les rideaux de la baie vitrée ou à la lumière claire de la lampe.

Et voilà le brouhaha des hôtes qui entrent dans la salle à manger, suivi du raclement des chaises qu’on écarte. Certes, placé comme il l’est à ras-de-table, ce qu’il voit des convives n’est ni très explicite, ni très avantageux : il n’aperçoit guère que les mains, le torse et le col, et du visage, le menton et le nez, vus d’en dessous ; mais cela lui suffit pour les connaître assez.
Un peu en biais – à sa droite, au-dessus de l’assiette du cochon – il y a un ventre rond tendant un gilet jaune sous une barbe en éventail surmontée d’un nez rouge. Leur propriétaire, invariablement, émiettera son pain puis l’écrasera du dos de la fourchette dans la sauce avant de racler le tout d’un ample coup de cuillère. En face, au-dessus du poulet, se penchent une robe pâle et un nez jaune et sec. Celle-là inlassablement chipote et éparpille la nourriture aux quatre coins de l’assiette – c’est à peine si elle avale douloureusement, avec abnégation, une becquée de légume – avant de se venger copieusement sur le dessert.
Plus loin – au bout de la table – au-dessus de l’assiette du mouton, il y a un veston sombre et un menton bleui de barbe ; leur propriétaire règle son repas comme on règle la justice : avec équité, attention et ennui.
Enfin, juste au-dessus de lui – lui-le-Renard -, d’une petite blouse à col rond dépasse une tête de moineau – un moineau blond qui aurait des joues rondes et un menton à fossette. C’est la fillette de la maison ; c’est elle qui a instauré la répartition immuable des assiettes : le cochon devant Gilet-jaune, le poulet-picorant à la Robe-pâle, le mouton pour Menton-bleu, et Lui, devant Elle. Le canard et le loup restent en réserve pour les invités. Mais bien sûr, ses hôtes, aussi routinières que soient leurs petites manies, ne sont pas vraiment un souci pour le petit renard peint.

Car son cauchemar commence au moment du service : soudain, les plats envahissent la table, et voilà que les assiettes – et donc son assiette – débordent de jonchées de carottes, de grappes de brocolis, de roulées de navets, de coulées de purée, de louchées de gratin fumant, sans parler des nappes de sauces grasses et ruisselantes qui recouvrent tout sans crier gare. Plus aucun repère : le monde extérieur, vaisselle, verre, nappe, convives, lustre ou fenêtres, disparaît ; au cœur de l’assiette, l’arbre, le buisson et le renard lui-même sont noyés sans rémission. Il faut alors attendre longtemps dans le noir que le zigzag hargneux du couteau, les plongeons de la fourchette et la lente noria des cuillères dégagent le fond de l’assiette avant qu’un bout de pain le nettoie tant bien que mal.

Et le plus terrible vient avec la viande : pilon de poulet, cuisse de dinde, tranche de rôti, jambon en croûte, cette bombance déposée juste sous son nez – et parfois carrément sur son nez – mais irrémédiablement hors d’atteinte le rend positivement fou d’envie. Force de l’atavisme, il rêve de pouvoir donner un coup de langue et laper la sauce ! il lui arrive même parfois, désespérément, d’essayer de chiper un morceau d’une cuisse de poule dorée et bien croquante ; enfin savoir quel goût, quel parfum ça a…
Dire qu’il suffirait de pouvoir tendre la patte ou de tortiller le cou ! Mais c’est en vain : peint, il est condamné à l’immobilité et, par-dessus le marché, séparé du monde extérieur par la glaçure qui recouvre et protège le décor de l’assiette.

* * *

ça a commencé ici ; et c’est à suivre là !

En attendant le printemps, voilà un petit feuilleton avec un renard… Comme d’habitude, au lecteur d’infléchir la marche du destin (et la suite de l’histoire). Il suffit de choisir une des options ou d’en proposer d’autres dans les commentaires (elles seront ajoutées dans le sondage).
La question du jour : comment sortir le petit renard de cette horrible situation ?

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51 réflexions sur “Le renard dans l’assiette -2

  1. gibulène dit :

    ce jour là, il règne une agitation fébrile ………. c’est fête de nombreux invités sont prévus………
    agitation…….. gestes maladroits……………….

  2. domicano dit :

    Au lavage de vaisselle, erreur sur le produit qui dissout la glacure,voilà notre renard nageant dans l’évier

    • Heu, j’ai un peu regardé sur internet, pour dissoudre de la glaçure faut un super acide…. ça ne va pas faire plaisir aux mains qui font la vaisselle – ni au petit renard une fois dans l’évier !

  3. Bon sang ce que j’aime ton style… je me régale à chaque fois ! Je suis fan. Voilà c’est dit.

  4. MyoPaname dit :

    Parmis les convives, un petit chapardeur se faufile jusqu’à la fameuse assiette au renard…
    Sa collection est presque aboutie ! Il ne lui manque que le renard….
    Dans sa grange telle l’arche de Noe tous les autres animaux sont déjà là.
    Voila notre chapardeur assis à son bureau devant l’assiette, un chiffon doux à la main er une bouteille de €)&@$% dans l’autre. C’est ce produit qui enlèvera la glaçure et lui permettra de libérer le renard….

    • Et un enlèvement de renard, un ! j’aime bien l’idée du Noé chapardeur et de la grange-arche… mais pour le produit à enlever la glaçure, voir 2 commentaires au-dessus 🙂

  5. Evidemment, il ne va pas rester comme ça collé au vernis sans agir, c’est aussi clair que lumineux. Va y avoir un stuut, comme on dit chez nous : je sens que le renard va devoir agir et s’il est déglacé, va y avoir du sport dans le buffet !

    • Du stuut ?
      Sûr que même si cette bièsse de renard l’a pas facile de présent, tiestu boquet comme il est, il va pas rester à pesteller dans sa jatte.
      enfin, je crois.
      à ceci près que c’est un vaisselier, pas un placard.

      • Un stuut fut lancé par un des sous-doués de l’humour de chez nous mais c’est passé dans le langage courant. Mais j’ai rien à apprendre à une biesse de Dodo (pardon) qu’est pas si tiestu qu’il en a l’air. Mille d’jus, à c’te heure, j’m’en va. T’es nen un peu wallon, valet ?

  6. Marianne dit :

    L’histoire est savoureuse et les commentaires aussi.
    Je me régale. Bravo !

    • Ils sont bien les commentaires, hein ? Mais quand même, cette envie de voir le renard courir partout !! Alors qu’un renard dans une cuisine, en vrai….. merci bien 🙂

  7. Asphodèle dit :

    Non mais c’est vrai ça ! Un renard dans l’assiette glacé comme du papier du même nom mais dans la cuisine, à chaparder la mangeaille ! 🙄 Je le vois bien chez un collectionneur un peu psychopathe qui le mettrait sous cloche après avoir fait semblant de le libérer, warf ! En attendant tu as quand même 30% de votes qui disent « que l’auteur se débrouille », c’est pas cool ! 😆 Et comme j’aime toujours autant tes feuilletons, ton style j’ai voté ! Pas pour que tu te débrouilles même si je sais que tu le fais très bien ! 😉

  8. monesille dit :

    Il n’y a guère que l’amour qui puisse le sortir de là ! Ou une imprimante 3D !-)

  9. emilieberd dit :

    Le renard immobile dans les mains d’un original prêt à tout pour le libérer…À moins que ce ne soit le saint patron des renards peints sur vaisselle, Saint Goupil…😄😄😄

  10. jobougon dit :

    Puisque « goupil-sait-quoi », il fait découvrir aux convives ce qu’il y a derrière chaque porte !

  11. Leodamgan dit :

    Et si au lieu que le renard aille à la poule, la poule aille au renard? Et si on dessinait une poule à côté du renard et qu’on glaçait le tout : renard et poule? (on ne va pas chipoter sur les couches de glaçure, hein? Si?)

  12. Génial cet épisode! J’adore le point de vue adopté.

  13. Valentyne dit :

    ……., erreur sur le produit qui dissout la glacure,voilà notre renard nageant dans l’évier
    ….mais pas tout seul avec le cochon , le poulet et le mouton 🙂

  14. Leodamgan dit :

    Tu as vu que tu as deux fois le même intitulé de choix : « erreur sur le produit qui détruit la glaçure… le renard nage dans l’évier, etc… »
    Au moment où je regarde, le premier a 7 votes et le deuxième 2.
    Il y a une boulette quelque part… 😉

    • Vivent les lecteurs attentifs ! Mais non, pas de boulette : « erreur sur le produit… » c’est la proposition de Valentyne qui ajoute le cochon, le poulet et le mouton dans le bain moussant 🙂

      j’en profite pour rappeler qu’on peut voter plusieurs fois, ce qui n’est que justice pour les propositions dernière-arrivées.

  15. jacou33 dit :

    C’est un renardeau, cousin des castors, des loutres et du ragondin.
    Longue vie en milieu aquatique.

  16. Bon, j’arrête le sondage pour préparer l’épisode de demain matin !
    Sur 28 voix exprimées, vous êtes plutôt pour que le renard s’échappe à la faveur d’une erreur de produit vaisselle (8 votes), éventuellement en compagnie du cochon, du poulet et du mouton (2 voix)
    La jolie hypothèse du convive qui fauche l’assiette au renard pour compléter son arche de Noé obtient 3 voix tout comme l’ajout d’une poule peinte dans l’assiette du renard (rencontre que je garde pour plus tard).
    Enfin, 2 voix se portent sur l’idée qu’un geste maladroit, un jour de fête, casse l’assiette !

    Mais comme, par Saint-Goupil, vous êtes 9 à penser que c’est à l’auteur de se débrouiller, on verra bien demain ce qu’on verra demain ! 🙂

  17. burntoast4460 dit :

    Il convient peut-être de trouver une assiette avec une renarde et de les mettre en regard 🙂

  18. mariejo64 dit :

    je tente un régime depuis un peu plus de 8 jours et c’est quelquefois difficile de penser aux douceurs dont je me prive. Mais je crois avoir trouvé la solution : grâce au petit renard. Il suffirait que je mange les yeux au ras de la table et que j’aperçoive tous ces vilains trucs : nez, langue, ventre rebondi, que j’entende les bruits de bouche et de langue…je suis persuadée que le dégout que ceux-là m’inspireraient, calmerait immédiatement ma gourmandise ! Pouah !

  19. Pas l’ombre, même dans la pénombre, parmi le nombre de légumes, d’un panais !!!!

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