L’hiver au grand galop

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24/12/2015 par carnetsparesseux

Décembre agite au ciel des linges glauques.
Le cavalier perdu, les dents serrées, cravache sa monture.
La neige craque sous les sabots ferrés, s’éparpille en nuée glacée, puis retombe en nuage sur le sol dur. La brume qui lape la plaine et noie le ciel avale pareillement le choc sourd du galop. Depuis combien de temps vont-ils ainsi ?

Sur sa nuque pèse le souffle lourd de la grande ombre qui le suit nuit et jour. S’il s’arrête, elle le rattrapera. Non que sa vie ait la moindre importance, mais il doit avertir les autres, qui vivent encore dans l’insouciance : l’ombre arrive, qui mange le monde ! L’hiver est son chien courant qui immobilise sa proie pour qu’elle la gobe d’un coup. Il l’a vu à l’œuvre : le pays qu’il traverse est blanc et vide ; à peine s’il se souvient de la silhouette d’une forêt, du vert tendre d’un vallon. Sa chevauchée a accompagné  la fuite des bêtes et des hommes ; il a vu les plantes giflées par les vents coulis, les arbres mordus par les dents étincelantes du givre, les pierres écartelées par les doigts du gel ; la chute soudaine des oiseaux tombant du haut du ciel, raides ; les villes désertées, les villages abandonnés sous le grand linceul blanc qui drape également les champs et les bois de son indifférence froide.

Talonné par l’ombre, le grand cheval va sans relâche, renâclant dans la poudreuse, bronchant aux obstacles cachés par les congères, dérapant sur la glace des étangs. N’importe, il va quand même. Soudain – pouvait-il en être autrement ? – il trébuche, tombe, roule dans la neige dure qui masque les pièges. La jambe prise sous le poids de la bête, le pied mordu par l’étrier, l’homme est bloqué. Il voit l’ombre qui s’approche, lente, sûre désormais de l’attraper. Elle a franchi la dernière colline, se penche sur lui. Essoufflée, elle peine à parler :

« Hé bien, l’Hiver, tu peux te vanter de m’avoir fait courir… mais il fallait que je t’avertisse : à chacun de tes pas, le froid gagne le monde, le sol givre et  l’air gèle. Qu’est-ce qui t’a pris de tant galoper, espèce de furieux ? On avait pourtant le temps… ça, on a l’air malin tous les deux maintenant… là, appuie-toi sur mon épaule, tiens ton cheval par la bride. Nous irons doucement. De toute façon, notre temps sera bientôt passé. Demain ou plus tard, viendra le printemps. Sens-tu, déjà, cette douceur dans l’air, et comme les jours rallongent pas à pas ? »

 

* * *

J’ai découvert Jean Joubert tout récemment. Deux de ses textes – La forêt sera toujours hantée, et Cours, poète – m’ont donnée l’idée de ce conte – pour lequel j’ai emprunté les deux premières phrases de la forêt, avec un lointain écho du K de Dino Buzzati.

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32 réflexions sur “L’hiver au grand galop

  1. emilieberd dit :

    Une fuite en avant! L’irrémédiable qui y remédie! Très belle idée!
    Joyeux réveillon et heureuses fêtes de fin d’année, Carnetsparesseux

  2. martine dit :

    Un merveilleux inspirateur que Jean Joubert ! L’ombre l’a rattrapé il y a peu, l’Homme qui avait offert un alphabet aux ombres…
    « Sur la ville rage une neige noire », écrivait-il ; pendant que toi, avec toujours autant de bien-dire et de simplicité, tu nous conduis prestissimo vers le jour soleilleux qui se lèvera bientôt.

    • D très peu que j’ai lu de lui, Jean Joubert me parait plus noir, plus pessimiste que moi. J’ai penché vers une fin ensoleillée car me semble que l’actualité ne manque pas de sujets sinistres ; et puis les saisons font leur ronde entre elles, sans nous. On n’est pas le centre de leur monde 🙂

  3. loisobleu dit :

    Le cheval ça me connais, j’en choui un…pas de Troie, tout seul, pas de frise j’s’ouis raide au blocage…donc j’ai décidé un jour, que dès l’automne arrivé, j’me mettrai en pousse de printemps. Sautant du coup l’hiver pour pas me faire prendre les joyeuses dans les zoos..Hélas il est prouvé que ça n’est pas compris par tout le monde….devenant de plus en plus ombreux les lambdas se pétrifient sans que la lumière chasse leur ombre…

    N-L

    • Merci loisobleu ;
      Passer directement de l’automne au printemps, glisser du mercredi au vendredi, éviter l’heure du rendez-vous chez le dentiste…. c’est aussi un de mes rêves ; il parait que c’est possible : http://wp.me/p3i9co-pk

      • loisobleu dit :

        Rie de tel que de rencontrer un type malade de l’incapacité à d’adouber a Chronos. J’aime pas les dieux en général (pas davantage en simple soldat) mais chui là y me pompe comme une rouée à dents. Merde, fallait qui s’emmerdent dans leurs 7*
        sous le toit, on a pas idée de vouloir tout réduire aux cadences.

  4. 'vy dit :

    L’hiver ne se serait-il pas remis de sa mauvaise chute qu’il tarde à venir cette année ?
    Un bien bon souvenir que ce K.

  5. Vive les mecs (ou gonzesses d’ailleurs) qui donnent des idées à d’autres mecs (ou gonzesses) car vraiment ce petit conte est un sucre d’orge à faire fondre doucement sous la langue et à savourer. On en aurait presque des frissons et pas de froid.

  6. jobougon dit :

    A partir du solstice d’hiver, c’est l’ombre dorée qui va courir derrière le cheval d’été alors ?
    Le temps que l’homme soigne sa jambe blessée, bah, c’est ça, le printemps sera arrivé.
    Belle histoire qui réconcilie les éléments entre eux et dissipe les frayeurs irraisonnées. .

    • Merci Jo ; je n’y avais pas pensé, mais oui, il y a forcément un cheval d’été et une ombre dorée qui attendent leur tour ; et qui peut-être achèveront de dissiper les frayeurs irraisonnées (qui foisonnent cette fin d’an ci, c’est peu de le dire)

  7. Asphodèle dit :

    Qu’il est beau ce poème ! 😉 Jean Joubert était un poète merveilleux, il l’est toujours, le restera et nous avons encore beaucoup à lire de lui (et de tant d’autres) ! Merci pour ce cadeau de Noël qui nous rappelle un temps où la neige tombait, le givre « aux dents bleues mordait les arbres »… Ce matin, dans mon jardin j’ai vu une primevère !!! JoYeux Noël cher Dodo et bises de circonstance ! je retourne à ma cuisine et ré-enfile mon tablier… 😉

    • Merci Asphodèle ; c’est amusant de se glisser derrière les mots d’un poète et de voir une histoire sortir.
      Et il faut profiter des primevères de Noël, c’est aussi rare que l’herbe d’or 🙂

      • Asphodèle dit :

        Quand je lis des poètes ça m’arrive souvent d’être inspirée et de partir sur quelque chose ! 😉 Ouiii pour les primevères, si je les avais vues avant nul doute qu’elles auraient remplacé l’herbe d’or, disons que je m’en serais servies ! 😆 Bonne fin de Noël…

  8. monesille dit :

    Belle inspiration ! Le temps galopant après nous qui lui galopons après ! et l’an que ven sera le prochain à galoper !
    Bises cher carnets et à bientôt.

  9. Leodamgan dit :

    C’est une chevauchée fantastique qui m’a fait froid dans le dos, sauf à la fin!
    Merci pour ce conte d’hiver.

  10. Virginie. dit :

    Style et histoire, j’aime beaucoup.

    Joyeux Noël !

  11. bizak dit :

    Très joli conte, écrit comme un poème, les mots prennent une autre voie, redonnent paroles aux choses qui prennent vie;L’homme pressé ne sent pas le rythme des choses, des saisons; La nature ne doit pas obéir à l’homme, il en est sorti, il doit la respecter.L’homme voulant courir plus vite que son ombre, finit pas se désarçonner. Très beau conte, j’ai vraiment aimé.
    Joyeux Noël

  12. Caroline D dit :

    Un hiver fougueux.
    Et l’ombre, qui lui rappelle la lumière.
    Sont les images qui me viennent.

  13. Un hiver à visage humain, aussi inconscient de lui même que nous pouvons l’être de nous même…

  14. Valentyne dit :

    J’ai senti le souffle lourd du givre sur ma nuque…
    Quel beau poème … Rythme , images… Tout y est ….
    Merci pour ce galop endiablé … Je ne sais que dire…
    Le souffle coupé …

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