Page blanche

50

26/11/2015 par carnetsparesseux

En un certain village d’Écosse, on vend des livres avec une page blanche glissée au milieu des autres. Si un lecteur débouche sur cette page quand sonnent trois heures…
Zut, pour une fois que j’essaie de lire Cronopes et Fameux, voilà que le livre a un bugue : la page suivante est blanche ! Mince de coïncidence tout de même, une page blanche qui suit la mention d’une page blanche… par hasard, Julio Cortázar pratiquerait-il l’ironie à la Magritte ? Ou bien est-ce une erreur de l’imprimeur ? Bon, voyons la suite.
Avant que j’ai le temps de tourner le feuillet, une voix s’élève du livre :
« Attention, page blanche. On s’arrête.
Allons bon, voilà que les personnages de l’histoire se mettent à parler ! Au ton posé et raisonnable, je reconnais un Fameux. Des voix exaltées lui répondent. Sans doute des Cronopes :
– Tu crois que c’est LA page blanche ?
– La page en buvard qui avale toute l’encre et l’histoire et les personnages avec ?
– La toute dernière page ?
– Mais arrêtez de vous faire peur avec ces billevesées, répond le Fameux. La méchante-page-blanche-en-buvard, c’est un conte pour conte-pour-enfant ! De toute façon, on ne va pas s’imprimer dessus. L’histoire continuera de l’autre côté.

De toute la page, d’autres voix s’élèvent, Cronopes et Fameux mêlées :
– Qu’est-ce qu’on en sait ? – Et puis après ? – Profitons déjà de cette pause pour nous poser. – Qui veut manger un morceau ? – Qui veut changer de cravate ? – A ton avis, il va se passer quoi après ? – Tu as lu le script, toi ? – Taisez-vous, les Cronopes, il y a des Espérances qui veulent dormir… – C’est vrai qu’une pleine page de repos, c’est rare. – Elle tombe à point, j’en avais assez du camping dans les marges ou entre les paragraphes. »

Un peu ébahi – moi, j’écoute le papotage d’une page en pause ? – je ne bouge ni doigt ni cil. En tendant l’oreille, je perçois un bruissement plus faible :
« Dites faudrait quand même qu’on s’accorde un peu. – C’est les irréguliers qui fichent la pagaille ! – Le premier groupe, donnez l’exemple ! – Et puis respectez la ponctuation : point-virgule, c’est pas point et puis virgule, ni point ou virgule, c’est point-virgule. Point. » Et allez donc, les phrases et les mots profitent de la pause pour régler quelques points de grammaire. Mais voilà que je suis repéré :

« Attention les gars, le lecteur écoute !
– Pas de danger, ça n’écoute pas, un lecteur, ça lit, c’est tout.
– Un lecteur salit, c’est tout ? C’est un peu exagéré, même s’il faut reconnaitre qu’ils laissent parfois des miettes entre les pages… Et puis sans eux, qui penserait à nous ?
– Un lecteur ça compte pour du beurre, reprend le Fameux d’un ton narquois.
– Oui, l’important c’est l’auteur, annonce une voix docte et éthérée, sans doute celle d’une Espérance. Vous savez bien qu’au commencement était la page blanche, vague et vide. Et l’esprit de l’auteur planait sur le papier. Mais comme la blancheur de la page l’angoissait, il décida de séparer l’inimaginable, l’imaginable et l’imaginé : à cette fin, il créa le verbe, le sujet, l’adjectif et la grammaire, puis l’encre, les caractères d’imprimeries et enfin la presse mécanique à cylindres. Et puis il a édité son premier livre (à compte d’auteur, bien sûr).

Un silence, puis un Cronope reprend :
– C’est bien joli mais dans ce cas il ne devrait plus y avoir de pages blanches dans les livres… or elles persistent. Et si elles étaient là à l’attention du lecteur ? Imaginez un peu : l’esprit fatigué par les souvenirs de ses lectures anciennes, le lecteur arrive d’un coup sur une page blanche ; interrompu, surpris, il bat des cils, et hop, tous les personnages, tous les mots, toutes les descriptions qui lui encombraient l’esprit tombent sur la page…
– Et alors ?
– Et alors après ça il poursuit sa lecture avec un regard tout neuf.
– Mais que deviennent les mots déposés ?
– Là, mystère… mais sans histoire, sans auteur, sans grammaire, ça doit être une sacrée pagaille !
– Ou un nid d’histoires pas encore imaginées, répond le Cronope d’une voix rêveuse.

Au fait, qu’est-ce que je lisais hier soir, moi ?

– Hé, regardez tous ! »
Je sursaute, et comme les autres, je fixe la page blanche. Une ombre s’y dessine, une tâche apparait, une macule se silhouette : voilà les hautes oreilles d’un elle, la tête arrondie d’un ah, les longues pattes d’un , le corps ramassé d’un ih qui s’achève sur un enne blanc.
Elle-ah-pé-ih-enne, sitôt formé, le lapin boutonne sa redingote, tire de sa poche des gants beurre frais, sort de son gousset une montre passablement molle, jette un œil inquiet sur la page précédente et s’exclame :
– « Trois heures ? Non ! Il n’est pas déjà trois heures ?! Je vais être en retard pour l’anniversaire d’Alice ! »
Puis il soulève le feuillet, tourne la page et disparait derrière.

* * *

Pour l’agenda ironique de novembre, Martine nous proposait la persistance de la mémoire de Dali ainsi qu’un extrait interrompu du Cronopes et Fameux de Julio Cortázar (dont le titre ne mentionne pas les troisièmes protagonistes, les Espérances). Paresseux, je me suis contenté de le lire et de noter ce qu’il advint alors. Hasard du calendrier – agenda oblige – je me suis aussi permis d’inviter le Lièvre de Mars, puisque ce 26 novembre se fêtera le cent-cinquantième anniversaire de la première édition d’Alice au pays des merveilles (ou un des ses nonanniversaires). On me signale que la British Library a mis en ligne le manuscrit d’Alice-sous-la-terre, (première version de ce qui deviendra ensuite Alice au pays des merveilles) écrit et illustré par Lewis Carroll en personne.

L’ensemble des textes de l’agenda de novembre est réuni ici. Bonnes lectures !

50 réflexions sur “Page blanche

  1. martine dit :

    Moi, je me dis avec admiration, que tu pourrais sans conteste, remplir beaucoup de pages blanches qui formeraient un livre !

  2. Oh, moi aussi. Ca inspire ces voix Cronope, Fameuses et Espérance, ce lièvre d’Alice, les gants beurre frais (j’adore cette antique expression !), et puis les lettres animées comme les dessins. Ca me fait penser à l’Alice illustrée de Pat Andréa, ce dessinateur majuscule ! Bon, me voilà déjà dans l’ailleurs de cette page blanche. Bravo le Dodo.

  3. gibulène dit :

    Je vais investir dans un livre rempli de pages blanches que je remplirai à mon tour des titres de livres à me procurer………. en commençant par celui-là !!! à quand le tien ?

  4. Leodamgan dit :

    On peut passer commande chez toi de remplissage de pages blanches?

  5. domicano dit :

    Et le lapin sauve le lecteur de la page blanche; ne serait il pas à la fois Jiminy criquet, l’ange gardien, le fil rouge et le sauveur de ton âme vagabonde, cher carnet, ou bien ton ombre à grandezoreï??

  6. jacou33j dit :

    Transportée par ces pages, je suis passée de merveilles en merveilles; et enfin, j’ai appris à dessiner lapin.

  7. Ce Dodo a claironnement plus d’un lapin dans son sac !

  8. Asphodèle dit :

    😆 Il est génial ce texte, tout à fait dans l’esprit des Cronopes et des fameux de Cortazar ! (lu en espagnol il y a un siècle mais je l’avais adoré) ! Et ce lapin qui prend vie sur la page c’est magique ! Ton talent de conteur ne faiblit pas ! Bravooo ! 🙂

  9. monesille dit :

    Et ben ! et ben ! pour un conte de la dernière heure, c’est un conte magique qui apparaît quand on ne l’attend plus et disparaît en tournant une page tout seul ! bon on y apprend que tu laisses des miettes avec du beurre entre les pages des livres que tu lis mais autrement on se prend à souhaiter nombre de pages blanches comme celles-ci !

  10. jobougon dit :

    Un grand mix de personnages qui n’ont pas la langue dans leur poche, c’est un vrai spectacle cette page blanche, tant et si bien qu’à un moment, j’ai bien cru qu’ils allaient tous s’y mettre pour écrire la suite. Hébénon ! C’est lapinou à l’épellage articulé qui sort comme une colombe de son chapeau page blanche, sa montre à la patte (blanche) habillé en queue de pie et bondissant en direction de l’anniversaire d’Alice. Tu fais rêver le lecteur direct au pays de tout est possible. Wouahou ! Si la dernière minute n’existait pas, quantité de tes merveilles ne seraient jamais écrites. Superbe conte. Et bravos admiratifs. J’ai dégusté ton histoire sans modération.

    • Merci Jo !
      La dernière minute est importante pour moi, mais c’est celle où l’histoire a fini de mijoter – cuisson lente, avec des pauses et du temps – et où je crois que j’ai a peu près saisi les pistes qu’elle propose. En tout cas, pas dans le sens d’écriture rapide et sous pression, en mode bleu-à-la-poèle ou cocotte-minute.

      D’ailleurs, omnubilé par l’anniversaire d’Alice, voilà précisément l’idée que je n’ai pas vu émerger du bouillon : « ils allaient tous s’y mettre pour écrire la suite »!
      Les personnages (et le lecteur) qui montent une scop pour raconter eux-même leur histoire sans s’encombrer de l’auteur….

  11. On me signale que la British Library a mis en ligne le manuscrit d’Alice-sous-la-terre, qui deviendra ensuite Alice au pays des merveilles, écrit et illustré par Lewis Carroll en personne

    http://www.bl.uk/collection-items/alices-adventures-under-ground-the-original-manuscript-version-of-alices-adventures-in-wonderland?

  12. Au pays de la page blanche, je me disais bien qu’Alice n’était pas loin… 🙂

  13. emilieberd dit :

    Je crois qu’il y a un ou deux trucs qui m’échappent, n’ayant pas la culture et les lectures de tes lecteurs. Pour autant cela ne m’a pas empêché d’apprécier cette histoire fantastique dans tous les sens du terme 🙂

  14. Rx Bodo dit :

    Ça donne envie d’en écrire, des pages blanches comme ça.

    • Merci Rx ! C’est sûr que pouvoir écrire directement des pages blanches en comptant sur le lecteur pour déposer les mots qui lui conviennent, c’est un grand soulagement pour un plumitif 🙂

  15. Valentyne dit :

    Un grand moment cette écoute des mots entre eux 🙂

    « « Attention les gars, le lecteur écoute !
    – Pas de danger, ça n’écoute pas, un lecteur, ça lit, c’est tout.
    – Un lecteur salit, c’est tout ?  »

    Excellent Carnets 🙂

    • Merci Val ;
      J’avoue que j’ai d’abord hésité à écrire ce jeu de mot, puis à le souligner… mais comme j’ai ensuite hésité à l’enlever… hé bien il est resté 🙂

  16. mariejo64 dit :

    Une page blanche ? Tout dépend où elle se trouve ! Elle peut énerver, imagine si elle est juste avant la page où le dénouement se déroule. Elle peut servir d’échappatoire, juste après la dernière tasse de thé et l’envie pressante qui n’attend pas, elle. Pour ma part, je n’en ai jamais rencontrée. Mais si elle était accompagnée de bavardages facétieux, je ferais comme toi, j’écouterais sans moufter ! 🤗

  17. Marianne dit :

    Une page blanche qui est un buvard où les mots disparaissent sans laisser de traces comme des personnages pris dans des sables mouvant…. un espace où tout devient possible… des dénouements qui se transforment faute de preuve, d’évidence ou d’explication cohérente, des promesses, des règlements de comptes et des amours que l’on oublie sans même s’en apercevoir… des personnages qui disparaissent sans laisser de traces. Un vrai triangle des bermudes !
    C’est fantastique et un poil angoissant également.
    Bravo chez auteur-conteur-poète et merci pour cette belle idée et ce nouveau texte savoureux.

    • Merci Marianne ; « fantastique et un poil angoissant » ? Hé ben si cette histoire réussit à faire sentir au lecteur l’angoisse de la page blanche qui est d’habitude le lot de l’auteur, c’est n résultat inattendu !
      Attention il n’y a pas que la page blanche où ces péripéties arrivent, mais aussi les marges… et même les espaces entre les paragraphes ! Les livres sont plein de chausse-trappe 🙂

      Mais rappelons quand même que la Méchante-page-blanche-en-buvard- qui-mange-les-mots, c’est un conte pour faire peur aux contes-pour-enfants…

  18. Marie an Avel dit :

    Je passais par ici et j’avoue qu’à chaque fois que je prends le temps de m’arrêter pour vous lire je ne peux m’empêcher de sourire et de rire ! D’autant (vous le savez maintenant) que j’aime les lapins et que ma fille s’appelle Alice. Quand une plume trempe dans l’encrier du pays des merveilles, je me régale…

  19. zoé pivers dit :

    Je n’ai jamais vu une page blanche fourmiller autant 🙂
    L’image et le son nous prennent les yeux et les oreilles par l’imaginaire.
    J’aime beaucoup !
    Merci pour ce joli moment

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :