En vis-à-vis

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26/08/2015 par carnetsparesseux

Campé sur le pavé bossu, l’homme se tient dans l’ombre de l’auvent du magasin, dos à la rue brûlante de soleil. Ni grand ni petit, ni gros ni maigre, ni vieux ni jeune, il fait face à la vitrine où de grandes lettres au dessin compassé et à la teinte passée annoncent en majuscule : antiquités ; puis, en dessous et en minuscule, expertise-brocante-dépôt-devis gratuit.

Le soleil qui écrase la rue redouble la nuit à l’intérieur et la grande vitre fait miroir : on distingue malaisément derrière le rideau de fer abaissé – la boutique est fermée – le lot classique de breloques, bijoux, montres anciennes, dentelles jaunies et vieux avis de foire et marché que le chaland est en droit d’espérer trouver en pareil lieu. Perchée sur un présentoir, une bergère en porcelaine relace éternellement sa sandale sous le regard ahuri d’un Pierrot Gourmand ébréché.
Derrière eux, quelques tableaux : à gauche, un paysage noyé sous un vernis épais – on distingue à peine un chemin sinueux qui croise une rivière zigzaguante puis disparait entre des collines coiffées de bosquets en plumeaux sous un ciel bitumineux. Dans l’autre coin de la vitrine, deux grands chevaux jaunes piaffent dans un nuage de poussière ocre, emprisonnés dans un lourd cadre doré plus large que la toile.

Et puis, au centre, un vaste portrait : devant une teinture au motif indistinct, un homme redingoté de noir sur un gilet bleu très clair, cravaté de gris perle, tient dans ses mains gantées une canne à pommeau d’ivoire. Favoris ondulés et lorgnon complètent son attitude qui se veut à la fois comme-il-faut et élégante, distinguée et modeste. C’est ce tableau que fixe l’homme qui se tient de l’autre côté de la vitre. Essaie-t-il de deviner la valeur de l’œuvre ? Estime-t-il le travail du peintre ? Contemple-t-il un aïeul qu’il rêve d’un jour ramener au bercail ? Regrette-t-il – la mode est si mièvre aujourd’hui – de n’avoir jamais eu l’occasion de porter redingote et lorgnon, se demandant quelle allure il aurait ainsi – escomptant un surcroit de considération de ses proches, mais craignant quelque remarque acide ? Où peut-être se moque-t-il tout bonnement du bonhomme, de son air compassé et de sa prétention à être peint et encadré ?

En retour, à quoi peut bien penser l’homme du tableau ? « Hum, comme il me regarde… Monsieur se pique d’être connaisseur ? » Ou bien – avec un espoir contenu : « Si seulement il voulait m’acquérir… peut-être serais-je, dès ce soir, en pleine lumière sur le mur d’un salon… pourvu qu’il ne marchande pas ». Ou encore – plus prosaïquement : « Poussez-vous donc, vous me cachez la vue ! » – avec une réminiscence classique : « Ôte-toi de mon soleil ! » – narquois : « Quelle touche ! A-t-on idée de s’habiller ainsi ! » Ou enfin – avec une pointe de commisération : « Qu’il me regarde ! Avec une tête comme la sienne, le malheureux n’aura jamais l’occasion de se voir portraituré. De toute façon, il n’y a plus de peintre – s’entend – comme le mien. »

Mais il est infiniment plus probable – après tout, il n’est qu’une figure plate peinte sur une toile – qu’il ne pense à rien du tout, semblable en cela à son confrère de la rue – et à moi, qui, désœuvré, les contemple de ma fenêtre.

* * *

Après la dernière mouche avant Noël, le chien jaune et les petits coeurs en papier, une autre scène-presque-vue-en-vrai.

La description du bonhomme de la rue est repiquée de celle de Tchitchikov, le héros des âmes mortes de Nicolas Gogol (attention, le texte commence après une copieuse introduction de soixante-dix-sept pages !), tout simplement parce que je le lis ces jours-ci (un peu en retard sur l’actualité, je prépare la rentrée littéraire de 1842) et que j’ai été épaté par cette façon de ne pas décrire son personnage principal qui laisse les pleins-pouvoirs à l’imagination du lecteur.

36 réflexions sur “En vis-à-vis

  1. martine dit :

    C’est de la belle plume, c’est aussi du bel imaginaire, que tu nous offres là. J’aime la bergère en porcelaine qui … et le regard ahuri du Pierrot qui, aussi ….. Ni l’une ni l’autre n’ont – eux – la conscience de la présence de ces deux personnages d’importance, . Mais toi, tu l’as. Et tu sais leur donner l’art de penser, de communiquer, de donner des émotions au lecteur de ton texte. Dis ? tu le publies quand ce recueil de nouvelles ?

    • Merci Martine ; un recueil de nouvelles ? je veux bien, il faut juste des nouvelles et un éditeur (dit comme ça, ça parait facile 🙂 )

      Sinon, la bergère et Pierrot Gourmand ont certainement des choses à dire, eux aussi… paresseux, je laisse au lecteur le soin de trouver quoi.

  2. Très bon, ce texte et les commentaires qui vont avec. J’ai dû lire Gogol il y a 155 ans puisque la littérature russe était un de mes nombreux coups de têtes passagers. Il faut dire que les descriptions tout comme en littérature française du 19e s. étaient la grosse mode de l’époque et c’était tout de même fastidieux. Je n’ai rien ressenti de tel en lisant la prose dodoesque et me suis même bien amusée comme toujours… A vous lire tout bientôt…

    • Merci Anne de Louvain-la Neuve ; descriptions à rallonge obligent, j’ai aussi un souvenir assez mitigé des auteurs russes du XIXe, mais apparemment j’avais mal lu Gogol ; vif, drôle, allusif, mordant il m’épate vraiment (je dirais bien que son écriture est « moderne », mais qu’est-ce que ça veut dire au juste ?).
      Bref, cette semaine, j’aimerai bien être lui (avant sa crise de mysticisme finale).

  3. Caroline D dit :

    Mes deux phrases préférées :
    Le soleil qui écrase la rue redouble la nuit à l’intérieur et la grande vitre fait miroir …
    ET… Perchée sur un présentoir, une bergère en porcelaine relace éternellement sa sandale sous le regard ahuri d’un Pierrot Gourmand ébréché.
    Et puis ce rythme et ce souffle, bien solide encore.

    • Ce qui est curieux, c’est que la bergère et le pierrot sont arrivés très tard – dans la dernière version du texte – , et juste histoire de faire une petite phrase de transition. Je ne leur ai pas trop prêté attention ; peut-être que si j’avais pensé à eux plus tôt, ils auraient eu un rôle plus important.

    • Merci Flipperine. pour écrire ces histoires là, je pars d’un vrai souvenir et j’essaie de le décrire précisément, puis de voir ce qu’on peut imaginer derrière.

  4. jobougon dit :

    Troublant, il y a un quelque chose de… Je n’sais pas quoi… Qui me laisse rêveuse.
    Je laisse sinuer dans mon esprit.
    Je veux bien visiter la boutique moi aussi. Ces antiquités là m’ont l’air chargées d’histoire.

    • A la base, c’est un petit tableau, la description d’un souvenir, d’une scène presque vue et recomposée de mémoire ; du coup, je ne sais pas trop où ça va… d’ou peut-être ce sentiment de sinuosité.
      Et puis, paresseux, je préfère que le lecteur utilise son imagination 🙂

      visiter la boutique ? elle est fermée ; faut attendre l’ouverture !

    • Milton dit :

      Pareil que Jobougon.
      Troublant oui c’est ça.
      Il y a un drôle de parfum dans ce texte et sur les objets, la poussière d’un autre temps… chargée d’histoires à raconter peut-être.
      Et ce face-à-face-duo-duel entre l’homme écrasé de soleil dans la rue et celui du tableau à l’ombre fraîche de la boutique.
      Et nous lecteurs qui devenons témoins de ce drôle d’échange via les yeux de l’auteur contemplateur.

      J’aime beaucoup.

      • Ben merci ! je suis ravi que ce petit texte ouvre autant de portes. L’imagination en berne, je laisse les autres histoires à raconter aux bons soins des lecteurs 🙂

  5. Leodamgan dit :

    J’ai l’impression d’avoir vu vraiment aussi cette boutique pendant la lecture de ton texte. Je crois même avoir entrevu l’ombre du commerçant dans le fond de la boutique. Il te regardait plein d’espoir… Il avait des lunettes demi-lunes d’après un fugitif reflet entraperçu.

  6. L’avis avisé d’un vis-à-vis n’est pas viscéralement visible à vie, mais ce n’est qu’un avis sans vice ha vi!

  7. jacou33 dit :

    Oh, que j’aime ce texte! Donner des pensées à un personnage peint, j’adore!
    Quand à la bergère et Pierrot, il y eut La bergère et le ramoneur, le vaillant petit soldat…l’envie me prend d’écrire sur ces deux-là.

  8. monesille dit :

    Objets inanimés avez-vous donc une âme ? Dans ton texte visiblement oui ! dans l’ombre du magasin chacun regarde le chaland, et le pierrot gourmand se repent d’avoir laissé échapper toutes ses sucettes au caramel en s’ébréchant ! il ne manque que la sonnette, drelin, drelin, lorsque la porte s’ouvre !
    Bises

  9. […] chez carnets paresseux, le texte En vis à vis. Ce texte m’a beaucoup plu. J’ai eu très envie d’écrire sur deux personnages, […]

  10. jacou33 dit :

    Voilà, j’ai écrit pour Pierrot et la bergère. http://jacou33.wordpress.com/2015/09/01/amours-dans-une-vitrine/ 😀

  11. Très beau texte, sans détail inutile, et qui réussit à créer une atmosphère très captivante !

  12. […] Notes de Jacou: tous les mots en italique sont repris de la description des chevaux et de l’homme à la redingote, faite par Carnets Paresseux dans son texte En vis-à-vis. […]

  13. […] de Jacou: les mots en italique sont empruntés au texte « En vis-à vis » écrit par carnets […]

  14. […] que je vous propose, comme je l’ai fait en empruntant deux personnages anodins dans le texte « En vis-à vis » chez Carnets Paresseux », les faisant vivre dans « Amours dans […]

  15. Valentyne dit :

    J’avais loupé ton texte au mois d’août 😦
    Merci à Jacou de nous l’avoir indiqué pour l’agenda ironique d’octobre 🙂

  16. […] plume poétique pour ce dernier jour du concours de l’agenda ironique octobrien. A lire chez carnets paresseux, à l’ombre d’octobre […]

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