Pages à la plage

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06/07/2015 par carnetsparesseux

Ce matin, premier jour des vacances, ça n’a pas manqué. Il m’a attrapé par la coiffe – un truc à me casser le dos -, manquant me faire tomber de l’étagère où il me laisse prendre la poussière cinquante semaines par an !
J’aurais dû me méfier en voyant les valises dans l’entrée, le sac fluo avec ses derniers gadgets de plage, la thermos, les nouvelles palmes ergonomiques et tout le saint frusquin du parfait petit touriste. C’est réglé comme papier à musique. Quand vient l’été, non content d’aller encombrer les plages et de faire trempette, Monsieur se pique de se cultiver. De replonger aux sources du savoir, qu’il dit ! Chaque année c’est pareil, quinze jours à l’avance, il pérore d’une voix gourmande :« Cet été, je vais relire tout Proust ». Est-ce qu’un jour quelqu’un lui fera remarquer que pour relire, faudrait déjà au moins avoir lu une fois ?

Attention, croyez pas que je n’aime pas les voyages. On s’ennuie comme pas permis, perchés sur l’étagère en bois exotique du salon de Monsieur, entre les œuvres-complètes et les beaux-livres que personne ne regarde. Et de là-haut, on est bien placé pour voir que pendant l’année, Monsieur n’a même pas la force de lire les suppléments hebdomadaires des quotidiens qu’il ne déplie même plus.
Alors, être une lecture de vacances, pourquoi pas ? Une page sur une plage ? Si seulement…

Oh, je sais que le premier soir, il me posera religieusement sur la table de nuit, près de la lampe de chevet à abat-jour en crochet : « Juré-craché, cette année je vais au bout! Mais bon, faut être en forme pour bien lire. Alors, pas ce soir, la route et tout ça, j’suis crevé ». Et le lendemain, il m’emportera à la plage. Et à l’apéro. Et me trainera faire les courses. Et à la pêche. Et il dira à qui veut l’entendre : « Cette année, finie la daube, je lis du sérieux » en tapotant ma couverture d’un air entendu. Le pire, c’est qu’il sera convaincu d’être sincère.

Mais je sais très bien que s’il balaie d’un œil mon premier chapitre avant de me larguer à côté du parasol, ça sera le bout du monde.
Que, jour après jour, il trainera au Point-Presse, empruntera les livres des voisins, pillera le placard à bouquins de la chambre des mômes. Qu’il m’oubliera à force de Simenon, de Guillaume Musso, de Jean-Bernard Pouy ou de Jean Amila ; qu’il me recouvrira lentement de Pif-Gadget, de Popeye, de Rintintin, de Placid et Muzo ou de Club des Cinq.
Et pourquoi pas ? Au moins ça permet de vérifier qu’il sait lire. Et puis entendons-nous, je n’ai rien contre eux. On est des professionnels : respect mutuel. Mais tout de même, des fois, je me dis que si Marcel m’avait écrit en anglais, j’aurais eu un autre destin, sous une belle couverture noire et jaune : « Looking for lost times » ça sonne plus polar que « à la recherche du temps perdu » non ? Mais assez rêvé.

Je sais déjà que s’il repense à moi l’espace d’un instant, ce sera quand la sono du bar de la plage passera « du côté de chez Swann » à pleine baffle. Je peux dire merci à Dave ! Alors dites moi, est-ce que ça vaut la peine de se retrouver au fond d’un sac, entre un tube de crème solaire au chèvrefeuille et des chocos Béhennes écrasés ? De traîner sur une serviette de bain humide au pied d’un parasol ? D’être maculé d’anti-moustiques et aspergé de sangria ? Tout ça pour me retrouver à la rentrée, du sable entre les pages, un coup de soleil sur la tranche, posé sur mon palissandre des îles pour les onze prochains mois.

Mais le pire, je le sais déjà, ce sera son regard navré quand il me redécouvrira, la veille du départ, sous une pile de linge sale : l’air désolé de celui qui a manqué à sa promesse, mais avec au fond de l’œil l’idée fixe que l’an prochain ça sera pas pareil…

 

 

* * *

 

écrit pour Prends ta pelle et ton seau, jeu concours de l’agenda ironique en villégiature juillettiste chez Une patte dans l’encrier !

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34 réflexions sur “Pages à la plage

  1. Les Béhennes écrasés, en plus, quand on les trempe dans le chocolat Poulain, ça s’émiette de partout et ça tombe au fond du bol et pi, que du coup, quand on finit de boire, c’est tout bizarre et ça gâche un peu le plaisir… Du coup, j’suis pas d’humeur pour lire, je vais plutôt aller faire du beach-volley avec Ingrid…

  2. […] « Pages à la plage » par Carnets paresseux ou « la malédiction du… […]

  3. jobougon dit :

    Le livre élu roi de l’été par Monsieur, quelle vie de best-select !
    « Il suivait son idée fixe et s’étonnait de ne pas avancer ».
    Et les biscuits Béhennes, que de souvenirs. Glop glop.

  4. Marianne dit :

    Hé, hé, hé… ça sent le vécu.
    L’auteur aurait-il un Monsieur dans son proche entourage ?

    Pas drôle l’histoire du « best seller anglais“ raté mais très réussi cette histoire.
    Bravo (2 textes le même soir… nous sommes gâtés !)

    • Hum, sans que ça soit autobiographique, disons que ça m’est déjà arrivé de prendre des « bonnes résolutions » pour les vacances, souvent à propos de lecture, et parfois en vain 🙂

      deux textes le même soir ? c’est une erreur de manipulation (je pensais laisser le bateau rouge murir un peu)

  5. monesille dit :

    Hé, hé, j’ai carrément laissé tombé, j’attends la retraite pour m’y mettre ! au moins toi le petit marcel prend des couleur l’été ! mais enfin Musso, point trop n’en faut !
    Bises

  6. Leodamgan dit :

    Tu aurais dû prendre des madeleines dans ton sac de plage au lieu des chocos.
    Cela aurait peut-être mieux marché?

  7. emilieberd dit :

    Hi Hi Hi
    J’ai adoré le paragraphe des tubes (Dave et crème)!

  8. Caroline D dit :

    wow… entre les deux, mon préféré… un régal que ce rythme, toujours, et encore une fois cette danse des mots… et ici, à mesure que j’avançais, je voyais de mieux en mieux le gars au bout du bouquin… re-wow.

    • Merci Caroline. L’autre texte est peut-être un peu confus, avec le mélange Rimbaud/Carnets.
      Celui là, qui parle d’une seule voix, a été un peu plus facile à écrire.

  9. domicano dit :

    Du vécu c’est sur, on a tous un petit peu de ce monsieur en nous, à que l’envie de réaliser l’impossible, le temps qui prend son temps… illusion quand tu nous tiens!

  10. jacou33 dit :

    « A la recherche du temps perdu », tout un symbole que ce titre, pour des vacances, qui sont du temps perdu, si magnifiquement.

  11. Valentyne dit :

    Hi hi hi excellent portrait
     »
    Du côté de chez Swann » m’a fait rire …
    Pauvre livre …

    Il faudra Que j’essaie de lire Proust un jour pour voir jusqu’à quelle page j’arrive 🙂

    Bisessss

  12. Pour une blogueuse qui ne blogue plus, qui passe juste en coup de vent lire ce que les copains ont écrit dernièrement… Ben, ça fait plaisir de tomber sur un bon texte comme celui-ci!

  13. Ahaha! Excellent! Mais c’est si vrai: j’ai eu exactement cette détermination pendant plusieurs années « Cet été je lis la Recherche pendant les vacances ». Et puis, pas tout à fait comme tu racontes, mais presque pareil, le pauvre Marcel ne survivait pas aux cinquante premières pages!
    A cette époque-là, j’aurai bien volontiers classé ce pauvre livre dans la catégorie des « Incontournables Ennuyeux », d’ailleurs sa plainte est un pendant moins orgueilleux à la voix de mon gros Ennuyeux, non?.
    Mais plus tard, livre après livre et sans bonne intention pré-déterminée, j’ai pu lire, et j’ai été charmée, plus charmée que je ne puis le dire.
    Certains livres attendent leur bonne heure pour nous rencontrer… Ils passent ainsi de la catégorie des Incontournables Ennuyeux à celle des petits chouchous en un rien de temps!

    • Tu as raison, les livres ont leur bonne heure et leur moment propice. Il y a des trucs qui me pâmaient et qui maintenant m’indiffèrent, et d’autres qui attendent leur tour, prêts à me tomber dessus en bousculant l’ordre très approximativement établi de ma pile-à-lire 🙂
      Sinon, en vrai, je n’ai jamais essayé de lire (ne parlons même pas de « relire ») la Recherche…. ; pour l’instant, il joue dans la catégorie « Incontournable-monument-à-admirer-un-jour » 🙂

      • Jolie catégorie que cette dernière. Nous l’avons en partage.Elle est fondamentale: C’est rassurant d’être sûr qu’il y a de grands éblouissements qui nous éclaireront encore!

        • A dire vrai, je pense qu’il y a quelques « Incontournable-monument-à-admirer-un-jour » dont je manquerai l’indispensable visite, préférant perdre du temps à vérifier que certains « Petits-livres-de-tacherons-mercenaires-destinés-à-l’oubli » méritent leur mauvais aloi !
          🙂
          Mais bon, on ne sait jamais d’où viendra la lumière (ce qui ferait un assez bon titre de « petit-livre-tacheronné….) 🙂

          • C’est vrai que la lumière surprend toujours comme le soleil au coin d’une rue. Et qu’il est bon de vérifier dans les futurs petits oubliés qu’il n’y a pas un rayon ignoré😉

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