Où roules-tu petite pomme ? (les sept cailloux, 8)

40

16/06/2015 par carnetsparesseux

Immobile dans le nid, prostré au ras du sol, l’air infiniment las, numéro huit se prenait pour un caillou, et c’est tout. Rien d’étonnant à cela, puisqu’il vivait en compagnie de sept cailloux. Vous m’objecterez qu’il était aussi – et surtout – élevé par une poule ; et vous auriez raison. Mais, outre que Guillaume Telle était un peu trop mère-poule – même s’il aurait été un peu cruel de le lui reprocher -, comment aurait-elle pu rivaliser avec sept beaux cailloux, ronds, durs, ni trop gros ni trop petits, et surtout, mutiques ? Avec eux, au moins, pas de conseil, d’avis, de recommandation ou de péroraison. De plus, à côté de la stabilité et de l’inertie des cailloux, le spectacle de la poule dodue zigzagant dans l’herbe du fossé, oscillant haute perchée sur ses pattes dégingandées, et cot-cot-cloquant à bec-que-veux-tu à la vue du moindre grain, faisait un contraste saisissant.

Dès lors, le petiot n’ambitionna que d’être immobile et d’éviter – autant que faire se peut – l’érosion. Il restait blotti dans le nid, parmi les cailloux, rêvant d’immobilité, collant contre ses flancs ses petits ailerons encore déplumés et cachant sous son ventre ses pattes maigres. Ramasser des grains de pommes ? Picorer des graines ? Se dandiner après les vers de terre ? Très peu pour lui ! C’est tout juste s’il laissait, magnanime, Guillaume Telle l’approvisionner en vivres frais. Moyennant quoi non seulement il évitait assez bien l’érosion, mais il grossissait, lentement mais sûrement. Il dépassa bientôt la taille d’un caillou moyen, ce qui le navrait profondément.

Mais cela n’était pas le plus grave – il y a des cailloux de toute tailles. Admirant la lisse apparence de ses mentors involontaires, le fin duvet jaune paille qui le couvrait le remplissait de honte et de confusion. Une nuit, il tenta, du bout du bec, d’arracher les touffes les plus visibles. Il faut dire que le cuisant pinçon qu’il s’infligea lui fit arrêter illico l’opération ! Et puis peut-être que ce duvet jaune allait tourner en une jolie mousse verte, telle que celle qu’arboraient – sur leur face nord – les cailloux trois et cinq ?
Las, non seulement son duvet ne verdit pas, mais bientôt ses premières plumes poussèrent. Là, ce fut bien pis.

Avec Guillaume Telle, qui aurait tant voulu le donner en exemple à ses frères – les sept cailloux, qu’elle croyait œufs et qui tardaient à éclore -, les prises de becs devinrent quotidiennes. Comme elle lui serinait – un comble pour une gallinacée – conseils et exhortations : « Sors un peu de ta coquille » ou « Ne fais pas l’œuf » ; il bougonnait, mutique: « Arrête de me couver ! »
Bref, Guillaume Telle se tarabustait en vain, et numéro huit devenait, bien malgré lui, de plus en plus insupportable et triste.

De leur côté, les cailloux, avaient poussé la science de l’observation du monde plus loin que tout autre caillou, roc ou pierre. Au point même qu’un jour, l’un d’entre eux perçu le malaise de Guillaume Telle et de numéro huit. Mais que faire ? Il prévint ses camarades ; après une discussion longue et confuse, ils n’arrivèrent qu’à cette conclusion – si l’on peut dire – : « caillou ou poussin, ce que le petiot paraît être n’est peut-être pas aussi vrai qu’il y paraît ».

Pendant ce temps, le monde suivait son cours – comme toujours – : les jours succédaient aux nuits, la pluie à la brume et au soleil ; l’herbe poussait, les fruits murissaient, les petits animaux des bois et des champs trottinaient et piaillaient – à l’exception de numéro huit, bien sûr. Ailleurs, il y eut diverses batailles, tempêtes, réjouissances, catastrophes, le tout sans aucun effet ou conséquence sur nos héros. Ils avaient bien d’autres soucis !

Puis, un beau jour, dans une contrée très très lointaine, vers le milieu de l’après midi, comme le vent soufflait doucement de l’ouest, pom, une pomme chuti-chuta de sa branche et rac-clac-clac rouli-roula dans l’herbe d’un verger.
Et ce pom-rac-clac-clac ténu, le vent l’emporta dans un souffle, lui fit remonter trois vallées et passer plusieurs cols ; là, l’écho l’envoya ricocher entre les parois abruptes des à-pics de la montagne, d’où un torrent l’emmena de rapides en cascades jusqu’aux rives d’un lac ; là, les roseaux bruissants l’entraînèrent à travers les creux et les combes de la forêt. enfin, les arbres de la forêt se renvoyèrent le pom-rac-clac-clac de branches en branches, jusqu’à l’orée du bois, juste à portée du petit chemin creux…

* * *
Mais que vient faire ce pom-rac-clac-clac dans cette histoire ?
à ton avis, lecteur ?

Cette fois-ci, carte blanche aux lecteurs, via les commentaires. Précision, chacun peut voter pour plusieurs choix ! Et attention, le prochain épisode pourrait bien être le dernier…

Sinon, l’histoire commence là ; et puis le titre de l’épisode reprend celui d’un roman de Léo Perutz, trop méconnus (l’auteur et le roman).

Publicités

40 réflexions sur “Où roules-tu petite pomme ? (les sept cailloux, 8)

  1. jobougon dit :

    Le poussin se met à pioupiouter à tue-tête que le môme vient de lancer un SOS, qu’il l’a entendu dans le brin d’herbe qui commence à pousser sur le caillou deux, le plus moussu de tous, et il s’élance tue-tête baissée en direction du sens du bruit.

  2. gibulène dit :

    le tamtam du vent apportait à la pomme, restée au pied de la Naine (cf chapitre 3) l’appel déchirant de sa sœur jumelle. NDLR en langage pomme, que seule comprenait la chèvre de Mr Seguin, pomme-rac-clac-clac signifie « reviens, reviens » !!!!

  3. Leodamgan dit :

    Les nains revenaient sur leurs pas, espérant que les cailloux recelaient des pierres précieuses quand ils entendirent le pom-rac-clac-clac. Ils se dirent alors qu’ils étaient sur la bonne route car au début de l’histoire, il y avait déjà eu une chute de pomme (le temps tourne en rond, c’est un détail que les nains connaissent parfaitement et savent exploiter).
    Mais ils ne s’attendaient pas à trouver un huitième caillou emplumé. De quoi faire s’effondrer bon nombre de certitudes minéralogiques. Naturellement, ils voudront savoir ce qu’il y a à l’intérieur.

    • Ah, là, au moins c’est logique ; et j’aime beaucoup le temps circulaire, qu’en effet les nains utilisent à merveille 🙂
      Mais non, on ne va pas ouvrir numéro huit pour voir ce qu’il y a dedans !!

  4. Le « Pom-rac-clac-clac » grossit, grossit, traversant vallées et océans jusqu’à l’autre bout de la Terre où la rumeur devenue rugissement sonore renversa un papillon et le rendit sourd à 99%, tout cela en représailles pour un coup d’ailes de celui-ci ayant coûté au verger sa récolte précédente. Las, le roi des papillons fit voleter tous ses congénères d’un seul battement et ce fléau venteux revint pile en direction des cailloux et poule !!

    • Un régal que cette histoire ! Des trouvailles telles que « A-bec-que-veux-tu » ou « Ne fais pas l’oeuf », du suspense, du lecteur mis à contribution et le plaisir de voir comment tu malaxes nos p’tites idées !! Je fais po l’oeuf mais « Je-veu-pu-qu’ça s’arrête !!!! »

      • Et un papillon sourd, maintenant !

        Merci pour le « malaxage » ; de mon côté, je me régale avec vos trouvailles à tous ; vraiment, vous devriez écrire des histoires :))
        mais faut se préparer à l’idée qu’un jour ou l’autre ça se termine,
        mais, peut-être que ça reprendra à la rentrée…?

  5. flipperine dit :

    et tout ça en partant avec des cailloux quelle histoire

  6. domicano dit :

    L’écho des pommes réveille dans l’inconscient du poussin le souvenir de Marylin (pom pom pidou) et le voilà parti au Bois Joyeux (Holly Wood) pour tourner un film avec une certaine Neige, Blanche de son prénom.

  7. L’effet papillon est méconnu et le roi très fâché non content d’envoyer ses congénères et le reste à tire larigot, fondit sur n°8 et l’emporta incontinent dans l’aire de son pote, le père géniteur et ex-amant de Guillaume Telle. La boucle est effectivement bouclée et tout finit extrêmement bien comme dans les meilleurs contes de fées et de cailloux, hourra !

    • Si je comprends bien, il s’agit du roi des papillon d’Une patte dans l’encrier ?
      et le roi des papillons est pote avec un rapace volage ?
      et le roi des papillons enlève numéro huit ?

      le principal étant que tout finisse bien !
      🙂

  8. jacou33 dit :

    Jolie histoire et merci de faire connaître cet écrivain Léo Pétruz. Et si les pépins, enfin, ceux réchappant à la mère poule, germaient, créant un verger de pommiers inconnus à ce jour?

  9. burntoast4460 dit :

    Le sens de la présence de cette pom-rac-clac-clac, manque et comme, « ce qui manque ne peut pas être compté. » (L’Ecclésiaste, I, 15), ne comptez pas sur moi pour compléter le dernier (?) épisode.

  10. emilieberd dit :

    Cette pomme n’a pas rencontré Newton, elle va peut être rencontrer Guillaume Telle😄

  11. monesille dit :

    Le poussin se rendit compte que la terre était ronde et que par conséquent il n’était pas un caillou, de colère il se mit à taper sur ce qu’il croyait être ses frères et inventa la batterie !

  12. martine dit :

    J’aime tout !!! tout tout tout et même toussa. Alors j’ai voté, j’ai coché… et j’ai pas envie que ça s’arrête !

  13. Bon, avec une dizaine de propositions ébouriffantes (merci !) et après une trentaine de votes (merci²), je stoppe le sondage ;
    le prochain épisode ? tout à l’heure !

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :