Le huitième caillou (les sept cailloux, 6)

Les épisodes précédents ? Sont là : un, deux, trois, quatre & cinq.

* * *

A ce moment là, Guillaume Telle, rassasiée, revint s’assoir sur sa couvée ; les huit petits cailloux furent de nouveau plongés dans une obscurité plumeuse. Ils n’en furent pas autrement gênés. Après tout, le jour, la nuit, le vent, les plumes, tout ça c’était mouvant, mobile et changeant – donc pas de l’important, de leur point de vue de cailloux : alors, servir de couchette à une poule, pourquoi pas ? ça ne durerait que ce que ça durerait, bien longtemps de toute façon, autant dire rien du tout à l’échelle des ères géologiques qui servent communément aux cailloux pour mesurer le temps.
Visiblement, la fermière ne songeait guère à venir récupérer la poule et sa couvée, ni les nains ou le môme, les cailloux. La vie en groupe s’organisa donc en conséquence, et – si on excepte la fois où un renardeau, qui passait par là et qui, plus joueur qu’affamé, avait proposé une partie de croque-poulet et vite été mis en fuite à coups de bec, avant de disparaître, éclair roux, dans la haie – les journées prirent la forme apaisante d’une lente répétition d’un cérémonial identique ; ce qui convenait parfaitement aux sept cailloux, peu soucieux de changement. Après de longues heures de couvaison alanguie, la poule se levait pour déambuler, ridiculement juchée sur ses pattes maigres, frappant des métronomiques coups de bec sur les grains et les pépins des alentours. Au plus fort de ces expéditions, Guillaume Telle ne perdait jamais de vue l’amas de brindilles, de paille, de feuilles mortes et de touffes d’herbe folle qu’elle avait entassé autour des cailloux, et qu’elle appelait fièrement son nid.

Les cailloux ne profitaient pas ces instants pour jouir du grand air ou pour suivre des yeux le vol des chardonnerets ou le trottinement des marmottes. Non. De nature, ils n’étaient pas déjà bien curieux du monde – billevesée passagère – et de plus, le huitième caillou absorbait toute leur attention. On l’a déjà dit, ils ne se posaient aucune question sur les circonstances de son arrivée subite : un caillou, c’est là, et c’est tout. Avant, après, qu’importe ? Qu’il n’essaie pas de discuter avec eux n’était pas non plus un souci : le mutisme est une qualité appréciée chez les cailloux. Mais insidieusement, d’autres inquiétudes les taraudaient : sa perfection – si blanc, si calme, si rond et ovale – leur faisait considérer leurs formes propres avec plus de critiques et de doutes. Ils en venaient à s’observer à la dérobée, et à force, notaient les différences qui leur avaient toujours échappé : l’un était un peu plus rond, l’autre plus rugueux, le troisième vaguement moussu ; tel enfin avait de petites taches noires sur l’épiderme – sans doute de minuscules rognures de silex….

Puis, lentement, confusément, les plus avisés d’entre eux comprirent ce qu’il se passait quelque chose d’inouï – enfin, d’inouï pour des cailloux – : ils attendaient que quelque chose arrive !

Enfin, une nuit, l’incroyable se produisit. Bien sûr, rien ne le laissait entrevoir. Puis, soudain, crrrouuuiiiiick, un léger craquement se fit entendre, suivi d’un crraaaack inquiétant ! Alors, les sept cailloux virent apparaître une fine marque sur la surface si lisse du numéro huit. Une fissure ! Le plus terrible ennemi du caillou, l’érosion ! Et une érosion de la pire espèce, une érosion de l’intérieur ! Et cela arrivait au meilleur d’entre eux ! Terrorisés, incapables du moindre mouvement – ce qui est plutôt normal pour des cailloux, mais particulièrement pénible pour eux dans cette circonstance – ils n’espéraient plus qu’en Guillaume Telle ; un comble, quand on sait le mépris dans lequel ils tenaient d’ordinaire la grande poule. Et de fait, Guillaume Telle agit avec détermination : elle s’approcha, considéra la situation de son œil droit, puis de son oeil gauche, la commenta d’un cot-cot-clot décidé, rejeta le cou en arrière et  Tac ! frappa le numéro huit !

Avant que les cailloux se soient remis de cette agression gratuite, la fissure s’agrandit, la surface se fendilla, se morcela : numéro huit se désagrégeait devant eux ! Bref, vous l’avez compris, vous qui n’êtes pas des cailloux, la couvaison arrivée à terme, un poussin poussait pour sortir de l’œuf et allait bientôt faire son apparition devant les sept petits cailloux… mais comment ceux-ci réagiraient-ils devant un tel spectacle ?

* * *
à ton avis, lecteur, comment vont réagir les cailloux ?

Cette fois, c’est carte-blanche pour les propositions, via les commentaires comme d’hab ! Je les récupérerai sous forme de sondage et la lauréate me servira de point de départ pour le prochain – et dernier ? – épisode.
Et encore merci pour toutes les pistes proposées pour les épisodes précédents. Rien n’en sera perdu, je le promets !

49 commentaires

  1. Ils se concentrent tellement sur l’évènement qu’ils changent de couleur : l’un devient un rubis, l’autre une émeraude…….. etc…………. naissance des pierres précieuses et dures (attention à ne pas se transformer en diamant sinon les nains vons se ruer dessus) 😀

  2. Moi, je fais pas de proposition, t’façon, tu m’écoutes jamais alors… 😉
    Sinon, j’ai voté « …? » c’est ce que je mets en général quand je suis dans l’isoloir.

  3. 🙂
    🙂 !
    et même
    🙂 !!!

    Alors comme ça, les cailloux commencent à s’observer mutuellement ? Et même à se découvrir des différences… des singularités ? Troublant pour des petits cailloux, non ?

    Moi non plus, je n’ai pas de proposition pour la suite, mais c’est parce que je préfère découvrir au fur et à mesure l’histoire.
    Merci pour ces beaux et charmants moments.

  4. Histoire de la poule et l’oeuf: début de la philosophie. Les cailloux se demandent s’ils sont vraiment des cailloux tout compte fait.

  5. Hi Hi Hi!
    J’aime bien l’idée de Domicano!
    Sinon, la Poule les gobe et pond des oeufs d’or, la fermière se construit une cabane dans une clairière pour cacher les cailloux et sa fille tombe amoureux d’un Prince! 😀 😀 😀

  6. Quand les sept cailloux voient sortir du huitième caillou ce joli poussin au duvet jaune d’or, ils sont si émerveillés par sa grâce innocente qu’ils tentent par mimétisme de gonfler leur granularité, strates, magmas, espérant fendiller leur propre coquille afin de découvrir l’être qui les habite et, oh, surprise !

    • Les coquilles se fendillent, s’écartent doucement, puis laissent enfin apparaître sept magnifiques petits dragons rouges.
      La poule est éberluée. Ces petits dragons sont si charmants, qu’elle décide de les adopter.

      • Ohhh ! Joli 🙂
        J’aime beaucoup également… hihihi… notre « Carnet paresseux » va avoir du fil à retordre avec cette histoire !

      • Ben voyons (bis) ! des dragons maintenant ! et rouges…et élevés par une poule rousse…
        c’est noté ! (j’adorerais lire une histoire comme ça, si quelqu’un voulait bien l’écrire)
        🙂

        • Hihihi ! Je suis en train de placer l’idée dans la suite de mon histoire à découper les jours.
          Les cailloux seront sans doute au menu.
          Carnet, tes histoires ouvrent mon imagination. Je t’en remercie.

          • Merci, Jobougon, je suis touché que tu invites les cailloux dans tes histoires.
            Et un jour, on dira : 2015 ? c’est l’année où les cailloux sont devenus des héros littéraires à part entière !
            🙂

  7. J’aime beaucoup l’idée de jobougon.
    Un peu de fantastique ne nuit pas et j’adore les dragons (étant fan de « Game of thrones »).
    On pourrait dire aussi que les cailloux seraient horrifiés de ce qu’ils considèrent comme une mort cruelle et prématurée pour un caillou. Cependant, la poule, après son unique poussin, va essayer de faire éclore les autres cailloux.

  8. Eh ben j’en reste coite coite coite codète. J’ai beau réfléchir (miroir, mon beau miroir), je ne vois guère que sept mouches tuées d’un coup par sept nains qui s’étaient planqués dans les poches de sept mômes que leurs salopards de parents avaient largués dans une forêt profonde, parce qu’ils connaissaient la fin de ton histoire, eux, et qu’ils avaient envie de se taper tous seuls le petit coquelet tout neuf que Guillaume Telle leur avait offert sur un nid de pierres précieuses.
    J’délire, j’délire….

  9. J’ai voté pour tout le monde parce que tout le monde a d’excellentes idées !!!… Et ces cailloux !! Quels cailloux !! J’aimerais en être un !!… Peut être en suis-je ??? Que de questions trottent dans ma tête !!!!

    • Je suis d’accord, il y a plein d’idées toutes plus belles que les autres !!
      Et je suis d’accord aussi, ils sont bien les cailloux ; j’avoue qu’ils m’épatent même un peu… si tu veux les rejoindre, n’hésite pas : « cailloux rocks ! »

  10. Un excellent épisode 🙂

    Le poussin qui sort de l’œuf est vert, guillaume Telle le renie et le poussin dénommé Émeraude reste avec les 7 cailloux ?

  11. Je ne suis pas en avance, j’ai du mal à suivre en ce moment ! 😥 Mais quel conte encore une fois et j’adore les inter-actions avec tes lecteurs ! Bon les sondages sont clos mais…si tu en faisais des « rolling stones » ??? Au grand coeur avec le poussin comme mascotte ? Et si les Stones venaient de là ??? Warf ! A bientôt…

  12. Je découvre ravi -et cinq ans après, novice oblige- vos histoires de cailloux.

    C’est chouette comme tout !

    L’air de rien, vous défendez joliment la littérature, à l’instar d’Hélène Merlin-Kajman, qui connaît peut-être votre soutien.

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