Une histoire incroyable (2)

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01/04/2015 par carnetsparesseux

Résumé de l’épisode précédent  : Quoi-de-Neuf écoute Raconte-Encore lui raconter l’histoire du cheval venu chercher de la poésie à la librairie…

* * *

« pour toute te dire, au début je me suis dit : trouver de la poésie pour un cheval, ça va être facile, tu sais, la plus noble conquête de l’homme, le cheval de Troie, le mythe du Centaure et tout le saint frusquin, on a du en pondre des pages et des pages ! Et bien figure-toi que non ! En tout cas pas de l’avis de ce cheval là.

Je pense d’abord commencer avec du classique. Victor Hugo ? Oui, un cheval, ça devrait aimer l’alexandrin, qui finalement n’est qu’un double cataclop-cataclop ; Tiens, Les chevaliers errants, ça pourrait lui plaire : cavalcade, épopée, grandeur, légende… oui, mais il risque de se vexer : le cavalier n’est pas le cheval ! Ou alors, le Cheval de race devrait le flatter ; mais non, il ne va peut-être pas apprécier la délicieuse laideur baudelairienne. Prudent, j’attaque avec une valeur sûre, Paul Fort :

 Le petit cheval dans le mauvais temps
qu’il avait donc du courage ;

ça plait toujours, non ? Hé bien le cheval – pas celui de Paul Fort, celui de la boutique – m’a écouté jusqu’à :

Il est mort dans un éclair blanc…

et là, il m’a arrêté sec : « Mais il va pas fort ce petit cheval blanc ! »

Bon, comme je dis toujours, il faut s’efforcer d’éduquer le public, mais dans le commerce, il faut d’abord suivre l’avis du client. En cherchant un peu, je déniche de l’Apollinaire, les Chevaux de frise :

Pendant le blanc et nocturne novembre
alors que les arbres déchiquetés par l’artillerie
vieillissaient encore sous la neige
et semblaient à peine des chevaux de frise
entourés de vagues de fils de fer…

 Il freine des quatre fers : « Des chevaux en fil de fer entourés de barbelé ? Non merci ! »

Très bien, monsieur veut du festif ? Je pense à Paul Verlaine :

Tournez, tournez, bons chevaux de bois
tournez cent tours, tournez mille tours
tournez souvent et tournez toujours
tournez, tournez au son des hautbois.

Là, vlan, il se cabre : « Mais ils sont en bois ses chevaux ! »

Essayons autre chose. Je commence à lui lire la Jument familière de Maurice Fombeure :

Une grande jument morte
ce n’est pas un cauchemar
mais un soupir de l’enfance

Il m’interrompt illico : « Mais elle est macabre sa jument ! »

Changeons de continent : je prend un recueil d’haïku de Kobayashi Issa, et, dès que je vois le mot cheval, je montre le poème à mon client :

Par un pet de cheval
éveillé
j’ai vu des lucioles voler.

Hum, il me regarde d’un drôle d’air ; je précise donc que c’est la poésie des japonais. Là, il me rétorque que c’est sûrement très bien, la poésie déjà poney, mais que ça fait pas son affaire de cheval. Oups…aurais-je gaffé ? Du coup, je fais l’impasse sur le tout petit cheval d’Henri Michaux et j’évite de mentionner Jules Renard qui, par delà les siècles, les continents et les cultures, partage les points de vue d’Issa et de Michaux sur le cheval.

Mais revenons à nos moutons ; enfin, à nos chevaux. En fouillant un peu dans les rayons je trouve du Jules Supervielle :

Quand les chevaux du temps s’arrêtent à ma porte
j’hésite un peu toujours à les regarder boire
puisque c’est de mon sang qu’ils étanchent leurs soifs….

Il me coupe net : « Mais ce sont des vampires, pas des chevaux ! »

– Pour le coup, il n’avait peut-être pas tort, ton cheval. On peut dire que tu vends du rêve ! c’est tout ce que tu as en rayon, des chevaux morts, vampires, en fil de fer où en bois ? C’est pour ça que tu l’as envoyé à la bibliothèque ?

– Si tu me coupes tout le temps la parole, on n’y arrivera jamais, à la bibliothèque… Sois pas ridicule, attends la suite ! »

 

à suivre…

* * *
Pour les lecteurs qui souhaiteront lire plus avant les poèmes évoqués par Raconte-Encore ou péremptoirement interrompus par le cheval, il suffit de cliquer sur les liens soulignés dans le texte, ou liste à la queue leu-leu ci-après : Victor Hugo : Les chevaliers errants ; Charles Baudelaire : Cheval de race ; Paul Fort : Le petit cheval blanc ; Guillaume Apollinaire : Chevaux de frise ; Paul Verlaine : Les chevaux d bois ; Maurice Fombeure : La jument familière ; Kobayashi Issa : Haïku ; Henri Michaux : Mon tout petit cheval ; Jules Renard : Mon cheval & Jules Supervielle : Les chevaux du temps.

35 réflexions sur “Une histoire incroyable (2)

  1. Oui mais alors quoi ????!!!!! La re-suite !!

  2. Asphodèle dit :

    C’est formidable ! Il faut les insérer les références ! Waouh, tu m’époustoufles à chaque fois ! Je suis contente qu’il y ait une suite, hé hé !!! Val aussi va être ravie, surtout après le coup de la jument morte, j’espère qu’elle va s’en remettre !!! 😆 Je prends ton liens pour l’insérer dans mon billet de demain ! 😉 Et dans le cahier-poésie sur la Page ! Le poème de Supervielle « Les chevaux du temps » est de toute beauté, celui d’Apollinaire aussi… J’irai les lire demain, là j’ai les « réels » du jour, pfffiou ! 😉

  3. « La poésie déjà poney » – j’applaudis à la trouvaille, magnifiquement rigolo.

    Il ferait tourner casaque à n’importe qui, ton dadet de dada (est-il dadaïste?).

  4. laglobule dit :

    C’est long jusqu’à demain ! on se prend au jeu !!! et le cheval de guerre, il ne lui plairait pas le cheval de guerre ? ou « selle » du 100-taure ? à moins qu’il ne soit pacifiste !! en tous cas on ne peut que constater que l’auteur n’en est pas à son galop d’essai 🙂

  5. laurence délis dit :

    Ah ben zut, il y a encore une suite 😦
    C’est drôlement frustrant !
    Les histoires de chevaux je ne suis pas particulièrement fan, mais là je me régale 🙂

  6. flipperine dit :

    un cheval bien difficile

  7. […] : L’amour de mes pensers de Pierre de Marbeuf 3- Marie et Anne ( Les Sorcières) : 4 – Carnets Paresseux avec un texte équin (Une histoire incroyable – 2 -), en prose renvoyant à des poésies […]

  8. Valentyne dit :

    Coucou Carnetsparesseux 🙂
    Je me suis régalée 🙂
    La poésie déjà poney m’a fait tombée du lit (même pas mal , je dors sur un futon)
    Bisessss 🙂

  9. Leodamgan dit :

    Quelle virtuosité tu as pour inclure et exploiter des références dans ton texte. Tu as fait le tour du vocabulaire équin en poésie…

  10. […] : Le mois mouillé d’Henri Bataille, Valentyne : L’amour de mes pensers de Pierre de Marbeuf, Carnets Paresseux avec un texte équin (Une histoire incroyable – 2 -), Modrone-Eeguab : Le vase brisé de Sully […]

  11. Merci de faire découvrir à ceux qui, comme moi, n’avait pas connaissance de toutes les oeuvres citées dans cette histoire. En plus des découvertes, l’histoire est un régal.

  12. jacou33 dit :

    Un régal , à se rouler dans le foin, avoine, picotin de cheval! En écrivant cela, je pense à une chanson de Bobby Lapointe, Saucisson de cheval; Pas sur que ton héros apprécierait!

  13. dimdamdom592013 dit :

    J’ai reconnu pas mal de tes poésies, je me suis attardée sur le recueil d’haïku de Kobayashi Issa, Mais je crois que je n’ai pas tout compris 😉 Peux-tu m’aider 😉

    Ok je sors, on reste amis quand même 😉
    Bises amicales.
    Domi.

  14. La jument verte, ça lui plairait peut-être ?
    Du sexe, de l’écologie…

  15. emilieberd dit :

    Ton texte m’a bien fait rire😄
    J’adore tes histoires! Vivement la suite😉

  16. Fred Mili dit :

    Quelle culture l’ami ! 😉 Pour la prochaine fois donne lui de l’avoine il nous fera un crottin peut-être pas celui de Chavignolle mais …
    « Quand tu dis « J’ai un beau cheval », tu t’enorgueillis d’un avantage qui appartient au cheval. »-proverbe Grec

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