La mille quatorzième nuit

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29/01/2015 par carnetsparesseux

Pour éviter les péripéties des jours précédents, le sultan ordonne que nous passions la journée du lendemain enfermés dans la poterne. Il est moins amène que la veille et tue le temps en grignotant des loukoums et en buvant tasse de café sur tasse de café sans songer à m’en proposer. De mon côté, j’essaie de me faire oublier derrière mon écritoire, afin qu’il ne s’avise pas de demander à relire mes notes de la veille… même moi, je n’y arrive pas toujours !

Quand vient enfin le soir, Schahriar ouvre la porte donnant sur la ruelle ; les quatre frères sont là, adossés au mur. Le sultan leur fait un large sourire et leur dit :

« Al-Fakik-l’édenté, Al-Haddar-le-paresseux, Shakashik-au-bec-de-lièvre et Bacbouc-le-bossu, je suis heureux de vous trouver ici. Votre attente n’aura pas été vaine, et je pense avoir trouvé le moyen de vous protéger de l’oubli : mon meilleur copiste – il fait un geste dans ma direction, et, peu habitué aux compliments, je me retourne pour voir de qui il parle. Mais non, je suis bien le seul dans cette poterne à avoir plume et écritoire – mon meileur copiste va coucher par écrit le récit de vos aventures. Bien à l’abri dans un livre à l’épaisse couverture, vous ne risquerez plus de disparaitre dans l’oubli. Qu’en dites-vous ?

Al-Haddar se lève, s’incline et répond :

– Sultan Schahriar, c’est une très belle idée et une offre très noble. Si nous ne doutions pas de ta générosité, nous n’osions imaginer une telle proposition. Il ne nous appartient pas de parler du prix d’un cadeau, même si l’encre de calmar du texte, l’or, l’argent et la poudre de turquoise des enluminures ne se trouvent pas sous le pas d’une mule…

Shakashik le coupe :

– Mon frère, tu l’as dit fort justement, qui serions-nous si nous paraissions estimer la valeur d’un cadeau du sultan à son simple prix monétaire ? Sans compter qu’il faudrait compter le bois de cèdre marqueté d’ivoire et d’ébène des couvertures, ainsi que les lanières de cuir et de soie des reliures…

Bacbouc intervient :

– Mes frères, surtout ne laissez pas le sultan penser que nous escomptons son cadeau comme des marchands au souk ; d’autant que vous oubliez le parchemin –ou le papier, ou le papyrus ? Enfin, qu’importe, le choix du sultan sera forcément le meilleur – des pages intérieures. Et le transport, la main-d’œuvre, la façon, le travail des papetiers, des enlumineurs, des maroquiniers, des relieurs, des tabletiers, et j’en oublie certainement. Bref, cela fait certainement une belle somme, même pour un trésor comme le sien !

– N’ayez crainte, balbutie le sultan qui n’a pas pu s’empêcher de faire, de tête, le compte des matières premières évoquées par les frères et de le trouver plus qu’exorbitant – ça coûte donc ça, un livre ? Heureusement qu’il n’en lit jamais. De fait, pour le livre des frères, il songe plutôt à de l’encre de brou de noix, du papier de réforme, du bois de palmier et du cuir d’âne mort, réservant les enluminures et la soie pour les pages le concernant ; mais cela, il se garde de le dire.

Al-Fakik se lève et s’incline à son tour :

– Ta bienveillance est telle que nous ne saurions craindre quoi que se soit, sultan. Mais ton temps est précieux et le notre est compté. Et écrire un tel ouvrage va prendre beaucoup de temps…

Là, le sultan ne peut s’empêcher de l’interrompre :

– N’ayez crainte, tout est prévu : vous êtes quatre ; si je me souviens bien, vos histoires couraient entre la cent-soixante-et-unième nuit et la cent-quatre-vingt-troisième ; en ajoutant le récit de votre frère le barbier, et, en guise d’introduction, un bref récit de mon auguste vie, il n’y a rien que mon scribe ne puisse achever rapidement. Il a d’ailleurs intérêt à y arriver, ajoute-t-il en me lançant un bref regard sévère.

– Sultan, nous ne doutons pas de la vivacité de ton scribe, mais un tel ouvrage va être long à rédiger, car nous ne sommes pas les seuls concernés.

Pas les seuls concernés ? En entendant Al-Haddar prononcer ces mots, le sultan et moi sommes frappé d’une telle stupeur que le sultan reste sans voix et que j’en perds ma plume ! Le spectacle incroyable que nous voyons apparaitre dans la ruelle n’est pas sans contribuer à accentuer cette stupeur, au point que nous glissons l’un et l’autre sur le sol, inanimés !

Et, la joue déjà dans la poussière de la ruelle, juste avant de perdre conscience, je me dis qu’au moins, pour cette nuit, ça n’est pas l’aube et le chant du muezzin qui interrompront l’épisode !

*  *  *

Que se passe-t-il quand une histoire est terminée, une fois qu’on a refermé le livre ? Les personnages se figent-ils en attendant  la prochaine lecture où continuent-ils leur petites vies, enfin débarrassés de l’attention des lecteurs ? Voyons voir, et si les mille-et-une-nuits continuaient au delà de la 1002e nuit ?

Et après la 1000 et 14e nuit? la suite, demain !

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11 réflexions sur “La mille quatorzième nuit

  1. Asphodèle dit :

    Tu es fou de nous laisser mariner comme ça jusqu’à demain ??? 😆 Je ne vais pas tenir, rhaaaa !!! Excellentissime et quand je dis que tu es un vrai conteur, je suis juste pas assez gentille… Ré-énumérer les noms des quatre à chaque fois, rien que ça… Je m’attendais à ce que ce soit la « fin » mais quand je n’ai pas vu le mot « fin » (imprononçable) sur ce billet, j’ai soupiré d’aise !!! 😀 Merci à toi !^^

  2. Milton dit :

    Rhhhhhaaaaaaa….
    Il est super cet épisode !
    Je l’ai raté hier soir et quel plaisir de voler quelques minutes pour le savourer en plein milieu d’après-midi.
    Je le relirai tranquillement ce soir.
    Merci et bravo !

    • Merci Milton : hé oui, on peut lire ces drôles de nuits l’après- midi, le soir ou le lendemain, et même y revenir plusieurs fois ! C’est l’avantage des nuits fictives sur les « vraies » 🙂

  3. La nuit ne saurait nuire … Et si on interdisait le mot « fin »..?

  4. Valentyne dit :

    Je ne sais pas quel paragraphe m’a fait le plus rire
    Peut être celui ci « Il ne nous appartient pas de parler du prix d’un cadeau, même si l’encre de calmar du texte, l’or, l’argent et la poudre de turquoise des enluminures ne se trouvent pas sous le pas d’une mule… »

    Ou alors celui là :  » De fait, pour le livre des frères, il songe plutôt à de l’encre de brou de noix, du papier de réforme, du bois de palmier et du cuir d’âne mort, réservant les enluminures et la soie pour les pages le concernant »

    Bonne soirée 🙂

  5. Leodamgan dit :

    Vu que l’épisode ultime est publié, je vais foncer le voir illico!

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