La mille et treizième nuit

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28/01/2015 par carnetsparesseux

Le lendemain, je me lève dès l’aube. Sans nouvelles du sultan – on chuchote qu’il dort encore, si profondément que personne n’ose le réveiller -, je passe la matinée dans la bibliothèque, à parcourir mes notes. En pure perte : les propos incohérents et opiacés du sultan, passés au filtre de mes pattes de mouche, sont définitivement incompréhensibles. Si je dois écrire ce livre sans tout inventer, il faut que je trouve une source d’information plus sûre. Les quatre frères ? Un scribe écrivant sous la dictée des personnages du conte, ça serait mettre la noria avant l’âne ! Qui d’autre connaît ces histoires ? Shéhérazade ? Une princesse, parler à un scribe ?  Même pas dans mes rêves ! Sa sœur Dinarzade ? Elle n’est pas de rang princier, et puis je l’ai souvent aperçue à la bibliothèque du palais, remplissant jours après jours de petits cahiers de notes prises dans des vieux recueils de contes ; chacun, parmi les bibliothécaires et les scribes, s’est demandé pourquoi elle s’astreignait à ce labeur. Mais ça fait près de deux semaines qu’elle n’est pas venue.

En fin de journée, je reçois ordre du sultan de le retrouver directement dans la poterne J’attrape mon écritoire et je file à travers le jardin. Le sultan m’accueille aimablement, rasséréné par le long sommeil causé par l’opium et la conviction qu’il sera bientôt débarrassé des quatre frères. Jugeant l’occasion favorable, j’ose lui proposer quelques améliorations auxquelles j’ai songé :

« Sultan, le livre que tu m’as ordonné d’écrire contiendra le récit des vies de Bacbouc, de Shakashik, d’Al-Haddar et d’Al-Hakik ; mais pour le joli de la chose, il devrait dire aussi en quelle occasion et comment les contes ont été dits ; et donc raconter l’histoire de Shéhérazade et la tienne, sultan ! »

L’idée parait d’abord lui déplaire… être passé à l’encre et enfermé dans les mêmes pages que ces quatre vauriens, non merci ! Et puis comme je lui suggère de placer, indépendamment du récit, une préface qui le présenterait dans sa majesté princière, il se déride. Il me demande des détails, se prend au jeu, et bientôt, m’ordonne de prendre sous sa dictée les précisions qui lui semblent importantes. Sa généalogie, le catalogue de ses chevaux, de ses royaumes, de ses titres et de ses épouses, la liste des princes qui lui doivent hommage, celles des ambassadeurs qui lui ont rendu visite, celles des cadeaux qu’il a reçus pendant ces visites…. il est intarissable ! Impossible de l’interrompre pour lui faire remarquer que les archives du palais sont déjà remplies de manuscrits détaillant tout cela… tant pis, je fais semblant de noter et je recopierai tout cela dans les registres et le calme de la bibliothèque.

Je me dis qu’avec tout ce travail, il ne serait que justice qu’il y ait aussi un petit passage sur moi, car sans scribe pas de livre et sans livre pas d’histoire, mais l’instant parait mal choisi pour en parler. Et puis, qui sait, je pourrais peut-être me consacrer, incognito, un petit paragraphe discret ? Qui le remarquera ?

Sur sa lancée, Schahriar passe à la description des costumes qu’il voudrait porter dans ce récit. Il précise les matières, brocard, mousseline, mohair, soie, taffetas, laine, cuir maroquin ou damasquiné, plume, fourrure, les formes –amples, souples et élégantes – et les vêtements – de la pointe des babouches au sommet du turban ou du fez, en passant par les caftans, les gandouras, les tarbouches, sans oublier les ornements, diamants, rubans, collier, bracelet, broche, bref, tout le vestiaire princier de la plus ample djellaba jusqu’au plus minuscule colifichet. Puis vient le tour des tenues de Shéhérazade et de Dinarzade… Tout en faisant mine d’écrire d’abondance, je note juste «le sultan est somptueusement habillé» et «Shéhérazade et sa sœur sont vêtues comme des princesses» ; hé quoi ? L’imagination du lecteur fera le reste.

Puis il faut choisir le lieu du récit. La chambre princière ? La terrasse du palais ? Le voilà comptant les marches, énumérant les colonnes, décrivant les arcs outrepassés, les coffres d’acier, les portes d’ébène et les tables d’ivoire. Et ce qu’il y a sur les tables, coupes, plats, menus objets ; et ce qu’il y a derrière les portes, et dans les coffres, les coupes et les plats. Et ainsi de suite, tandis que je note sobrement « La scène se passe dans un palais si somptueux que sa description défie l’imagination ».

Une fois tout cela dument énuméré, décrit, complété et validé, le sultan se lève : il s’agit maintenant de rejoindre les quatre frères qui doivent piétiner dans la ruelle.

Mais stupeur ! Comme nous poussons la porte de la ruelle, voilà que l’aube nous attend sur le perron de la poterne !

* * *

Le premier épisode (la 1002e nuit) est là.

22 réflexions sur “La mille et treizième nuit

  1. Asphodèle dit :

    Nooon ! J’y crois pas ! Les nuits étaient vraiment courtes mais était-ce un mirage ? Ne me dis pas que c’est fini, tu m’as dit encore deux épisodes, hier… 😆 Sinon, quel escroc ce scribe quand même ! Il est sympa comme tout mais ne pas nous décrire les choses, comment peut-on « imaginer » après ? Bon alors l’aube les attend, soit et qu’est-ce qu’elle leur dit l’aube Hein ? Je me demande ? 😀
    C’est excellent, j’insiste !

    • Merci Asphodèle 🙂
      je vais essayer de répondre à tes questions, mais je ne suis que le copiste du scribe, alors je n’ai aucun contrôle sur l »histoire.

      – « les nuits étaient courtes » ? Qu’est-ce que tu diras si l’histoire dure jusqu’au passage à l’heure d’été ?
      – « que leur dit l’aube » ? « bonjour », j’imagine.

      et attention attention, dernière nuit ce soir !

  2. Milton dit :

    Ne t’inquiète pas Asphodèle, j’ai bien l’impression que l’auteur s’est pris au jeu… et que cet épisode n’est pas le dernier.

    La synthèse du scribe me ravie.
    En trois mots le voilà qui réveille les sens du lecteur lui laissant le loisir d’imaginer les couleurs, de se souvenir de parfums, de goûts, de la sensation sur la peau, d’entendre les musiques qui résonnent dans un conte.

    L’auteur connait bien cette recette.
    Voilà pourquoi les épisodes de ce conte à rallonge sont particulièrement savoureux.
    Bravo, bravo !

    • Asphodèle dit :

      Je fais tout Milton pour qu’il rallonge ! je me plains mais il n’y a pas lieu ! 😆
      Il a le don du « feuilletonnage » et surtout c’est un conteur, un vrai ! J’ajoute mes bravos aux tiens ! 🙂

      • Hé bien voilà que les lecteurs se mettent à discuter entre eux pendant l’histoire, je vais pouvoir prendre une nuit de repos 🙂

        En exclusivité, je livre le secret de la « rallonge » : « la mille et tantième nuit…blablabla….voilà l’aube » !

        Et je transmet les bravos au scribe.

    • Merci Milton ; c’est gentil de défendre la paresse de ce cancre- scribe !

      Et tu as raison, cet épisode n’est pas le dernier, c’est l’avant-dernier. Un indice : le dernier finira par le mot « fin »

  3. Leodamgan dit :

    Bon, bon, bon… Mais encore?

  4. Une nuit par jour, t’exagère 🙂

    J’adore les « raccourcis » du Scribe ; si tu l’adaptes pour le théâtre, je veux jouer le gros Sultan (pour le costume, tu sais déjà 😉 ) – pour son côté … dissert … il est drôle dans ses excès !

    • Asphodèle dit :

      Coucou l’Orni ! C’est quoi « dissert »??? Moi je le trouvais mou et geignard au début et là, quand il calculait mentalement le coût du livre, la ruse revenue, je l’ai trouvé beaucoup plus sympathique ! 😆

      • Disert … maudite ornithortographe. Bavard à l’excès au sens que je souhaite lui donner, un poil ironique … il me fait rire dans sa mégalo 🙂

        • Asphodèle dit :

          Je sais ce que veut dire disert, merci ! 😆 Parce que « dissert » me faisait penser à dissertation et je ne comprenais pas ! c’est plus clair ! Mégalo ? Le sultan tu veux dire ! Mais on l’adore tel que ! 😀

          • Of course on l’adore comme ça !

            • Et le sultan vous fait dire qu’il n’est ni gros, ni mou, ni geignard ni mégalo ! Mais qu’il est certainement adorable 🙂

              • C’est ce qu’on dit de lui, c’est écrit quelque part 🙂

                • Asphodèle dit :

                  La prochaine fois, tu ne vas quand même pas nous l’écrire en vidéo ??? Avec les images de Bagdad en visuel ??? Et puis Bagdad ne fait plus rêver, hélas ! Quant au Sultan : ni gros, ni mou, ni geignard ? Haaa ! C’est pas l’idée qu’on s’en faisait mais on va réviser notre jugement, si tu le dis !!! 😉

                • C’est pas moi qui le dit, c’est le sultan.
                  (en fait, je me rends compte que je ne le visualise même pas, je suis infichu de le décrire, ni aucun personnage de l’histoire 🙂

                • Asphodèle dit :

                  Je pense que nous avons une « image » d’un sultan gras que nous avons dû rencontrer dans un conte (il y en a beaucoup, c’est presqu’un cliché 😀 ) et voilà, on reporte ce cliché sur le tien qui n’en demandait pas tant !

                • Ben j’ai tout relu, il n’y a pas de « gros sultan » 🙂

    • Asphodèle, l’Ornithorynque, vous avez raison.. »dissert, disert, dessert, désert, doseur, on s’y paume dans tous ces mots ! C’est le côté pénible des trucs écrits..

      • Milton dit :

        Comment ça le Sultan n’est ni mou, ni gros, ni geignard ?
        Bien sur que si !
        C’est un petit homme aux formes très arrondies, pas très musclé (il a du avoir des courbatures après avoir couru à 4 pattes derrière le paon du jardin), aux petits yeux brillants, malin et chafouin et pour couronner le tout, il a une énorme moustache qu’il fait bouger quand il mijote un coup tordu.
        😀 !

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