La mille et dixième nuit

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25/01/2015 par carnetsparesseux

Le lendemain, le sultan est exact à son rendez-vous dans la poterne. Il y retrouve, vous vous en doutez, les quatre frères du barbier : l’édenté, le paresseux, le bec-de-lièvre et le bossu. Ce dernier dit :

« Alors, Schahriar, as-tu trouvé quels sont les dangers que te ferait courir ta généreuse proposition, si par malheur elle venait à être réalisée ? L’édenté enchaine :
– Ne te méprends pas, Schahriar. Quand mon frère parle des dangers que te feraient courir ta généreuse proposition, il ne te menace évidemment pas : sultan, tu n’as pas à craindre la médisance, pas de notre part en tout cas. Tu sais que tu peux nous faire confiance. Nous ne tolérerions pas que quiconque, dans nos contes respectifs, disent le moindre mal de notre sultan bien-aimé…

Mais, crois-moi, les contes comme les gens changent en voyageant ; à travers ton empire immense, d’Ispahan à Samarcande, d’Oulan-Bator à l’île de Cipango, de Grenade aux Iles-aux-épices, le sens des mots change insidieusement, en passant d’un dialecte à l’autre, en transitant entre deux langues, et même à la faveur d’un accent placé au début ou à la fin d’un mot. Alors, imagine combien les simples discussions des caravaniers, dont les parlers changent au gré du lent balancement des chameaux ou du trot têtu des ânes, vont multiplier les variations et les versions au fil des marches et des haltes dans les auberges et les caravansérails.
– Ainsi, comment dire l’histoire de celui qui s’étrangle avec trois noyaux de cerise, une fois arrivé dans une contrée où ne poussent que des pastèques, dit le bossu ?
– Comment faire comprendre une pêche miraculeuse au cœur d’un désert aride, demande le Bec-de-lièvre ?
– Et imagine un royaume où le son « a » est proscrit ; d’un seul coup, le courage du guerrier devient courge, les atours de la princesse deviennent tours, l’auteur devient lutteur tandis que l’attention de l’auditeur se change en tension ; et il est désormais impossible de fumer ou de chiquer du tabac ou de boire un kawa ou de l’arak, ajoute l’édenté. Le paresseux prend la parole :
– Encore une fois, nous ne disons pas cela pour nos histoires, qu’elles changent s’il le faut, et même tant mieux s’il nous advient de nouvelles aventures. Mais même si nous te sommes dévoués, comment, avec la fatigue du voyage, le dépaysement, les nouvelles coutumes à suivre, pourrions-nous être garants des personnages secondaires qui cheminent dans les contes de nos petites existences ? Imagine qu’aux confins de ton immense empire, un comparse, à peine une silhouette, racontant une histoire au sein d’une autre histoire, commette une minuscule erreur à ton propos. Cette bévue prospérant aux confins de l’empire ternirait ton immaculée réputation auprès de tes peuples sans même que tu puisses agir. Le temps que ta police te prévienne et reparte au galop porter tes ordres, le mal serait fait. Sans compter que le conte erroné se propagera à travers tout ton empire à la vitesse même de tes gendarmes. Et, sait-on jamais, même sous ton gouvernement sage et bienveillant, des envieux pourraient oser en profiter pour déclencher bien des troubles et des mécontentements : grève d’artisans, révolte de paysans, province en insurrection !

Non, sultan, tu vois bien que ta proposition généreuse est trop lourde pour nous et trop dangereuse pour toi !

– Je ne saurais trop vous remercier de votre loyauté, répond le sultan, tout en guettant avec lassitude l’aube qui tarde à venir. Je vois bien que pour le salut des peuples des royaumes de l’empire, il nous faut éviter les voyages qui fatiguent et les conteurs qui enjolivent et mentent.

Il ressert le thé à la ronde et croque une poignée de grains de café pour se donner le temps de réfléchir : s’ils ne veulent pas voyager, pourquoi ne pas les enfermer ? Et pour une histoire, quelle meilleure prison qu’un livre ? Pas de risque que le texte circule et change. Une fois les péripéties des histoires fixées par l’encre sur les pages, ces maudits n’auraient plus le loisir de venir baguenauder sous ses fenêtres. Et puis, une solide couverture à fermoir d’acier les tiendrait au secret.

Surtout si ce livre est unique et précieux, et bien rangé à l’abri des regards et des convoitises. Dans une bibliothèque par exemple. Vraiment, qui pourrait songer à aller le chercher là ? Pour l’instant, il faut gagner du temps :

– Mais voici que l’aube blanchit déjà le ciel. Retrouvons-nous la nuit prochaine. Le jour porte conseil ! »

* * *

Le premier épisode (la 1002e nuit) est là.

Le prochain sera ici, demain soir.

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12 réflexions sur “La mille et dixième nuit

  1. Zoé Pivers dit :

    Grrrr… On pourrait pas en avoir un peu plus ? Je ne sais pas moi, pourquoi pas deux nuits par jour 🙂
    Merci et à demain soir, alors !

    • Au dessus du cercle arctique (ou au dessous du cercle antarctique), sans souci, mais ça va faire froid au sultan !
      Entre les deux, on est coincé par l’aube et le crépuscule.

      Merci et à demain 🙂

    • Marianne dit :

      J’ai raté l’épisode d’hier… du coup PAF ! j’en ai deux ce soir 😉
      Double portion de plaisir donc.
      Merci et à demain pour la suite…

  2. Asphodèle dit :

    Je suis venue avec mon thé (sans théine) à la rose et aux fruits rouges, je vais dormir en rêvant et en riant un peu aussi quand je pense à ce que tu fais à ces personnages, c’est génial ! Il va me falloir ma dose tous les soirs, c’est malin ! 😆 Mieux qu’un Séresta !!!
    Sinon, culinairement parlant, les quatre comparses, j’en fait direct des boulettes, un tagine aux figues et au miel, un voile de safran et de cumin et hop au hop, mijotage !!!
    Continue, tu m’enchantes ! 😉

    • les milles et tant de nuits, un anxiolitique prévenant le délirium trémens ?
      Et je dois le prendre comme un compliment ?
      Merci Asphodèle
      🙂

      • Asphodèle dit :

        Tu peux le prendre comme un énorme compliment, je suis dure à endormir ! 😉 Pour le delirium, pas de risques, je suis sobre comme un chameau !!! du désert ! 😉

  3. - chachasire dit :

    « imagine un royaume où le son « a » est proscrit ; d’un seul coup, le courage du guerrier devient courge, les atours de la princesse deviennent tours, l’auteur devient lutteur tandis que l’attention de l’auditeur se change en tension »…

    Ho ! magnifique, une des plus belles mise en abyme que j’ai connu. Ho ça c’est beau.
    Et je n’ironise pas. C’est trop beau, je vais la repiquer à ma sauce.

    • J’ai fait une mise en abyme ? moi ? Je ne m’en doutais même pas ! Me voilà fier comme un paon !
      Hé bien vraiment merci, et il ne faut surtout pas hésiter à la repiquer et à la cuisiner autrement…

      • - chachasire dit :

        ben si c’est mème un jeu de miroir si complexe que c’en est un kaleidoscope. magnifique je te dis – et pas de fausse modestie, lutteur va ! 😉

        • pas de fausse modestie, une vraie surprise non feinte… le passage en question s’est construit un peu par hasard, comme souvent : c’est parti du jeu de mot courage/courge pour arriver, par glissements successifs, là où c’est maintenant.

  4. Leodamgan dit :

    Oh combien d’univers parallèles ici… On se promène entre eux, charmés…

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