La mille et neuvième nuit

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24/01/2015 par carnetsparesseux

Résumé des épisodes de la semaine : à l’aube de la 1001e nuit, Scharhiar le sultan a renoncé à son serment – tuer son épouse sitôt la première nuit passée – et ainsi libéré  Shéhérazade de l’obligation de lui conter des histoires…Tout est bien qui finit bien. Voire ! Dès la 1002e nuit, alors qu’il aspire à faire enfin une bonne nuit de sommeil, le sultan est réveillé par quatre personnages en rupture de contes, puis reçoit trois soirs plus tard la visite d’un génie qui lui demande des comptes ! A qui se fier ? A qui se confier ? Et quel jeu jouent les paons du jardin ?

* *  *

Le crépuscule de la mille et neuvième nuit trouve le sultan assis dans les jardins du palais, préoccupé et songeur : de quels dangers parlait Shakashik ? A-t’il voulu se moquer de lui en lui demandant de saluer les paons du jardin ? Et comment faire pour se débarrasser du génie ? Pour le premier point, il peut éventuellement attendre jusqu’à la nuit ; Shakashik lui a promis de lui nommer ces mystérieux dangers ; il sera bien temps alors d’y faire face. Mais que faire pour les paons du jardin et pour le génie de son rêve ? Tiens, et s’il racontait ce rêve à quelqu’un ? Ainsi, l’histoire serait fixée dans la mémoire d’un autre, comme figée, et le Génie ne pourrait plus en changer la fin et l’emporter on ne sait où. Mais à qui peut-il faire confiance dans son palais ?

Pendant qu’il soliloque ainsi, un paon s’approche et l’examine de son œil rond. Et si Shakashik avait voulu lui donner un indice ? S’il y avait un lien entre le génie de son rêve et les paons du jardin ? Mais en voilà une idée : et s’il racontait tout à un paon ? Celui-ci ne répéterait rien, c’est sûr. Mais même s’il l’écoute et qu’il l’entend, y a-t-il assez de cervelle dans ces plumeaux à pattes pour retenir quoique ce soit ? Non, évidemment, rien n’est moins certain. Sauf s’il s’agit d’un prince ensorcelé ; mais de cela, comment en être sûr ? Bon, qui ne risque rien n’a rien.

Et le sultan, après un coup d’œil précautionneux aux alentours – pas la peine, en plus, de se faire surprendre en grande discussion avec un paon, même potentiellement princier et ensorcelé – , se tourne vers la bestiole. Celle-ci, effarouchée, clopine à travers les pelouses. La lumière de la lune – la nuit est tombée depuis un moment – éclaire alors une curieuse course poursuite : le paon qui se dandine, zigzagant entre les massifs d’orangers et de citronniers, suivi du sultan qui marche courbé en deux pour passer inaperçu. Schahriar n’ose pas aller trop vite, de peur que l’oiseau s’envole… Il pourrait, d’un bond, le saisir par le cou ; mais si c’est un prince ? Un sultan peut-il bondir sur un prince étranger ? Pourtant, il faut en finir, c’est ridicule, il ne peut trottiner jusqu’à l’aube derrière cette volaille ! Et puis il doit encore rencontrer les quatre frères du barbier près de la poterne. Enfin, il a une idée : dans un panier posé au bord d’une allée, il prend une poignée de graines de pastèque et la lance sur le sol. Aussitôt, le paon s’arrête, bientôt rejoint par toute sa tribu. Et voilà donc Schahriar entouré de douze gros volatiles. Mais les mots ne passent pas sa gorge.

Comment raconter, même dans le noir, même à mi voix, sa rencontre avec le Génie, et tout ce qui précède, le serment, Shéhérazade, Dinarzade, et toutes ces histoires jusqu’à la mille et unième nuit, à ces grosses bêtes emplumées et stupides et aux pupilles rondes et vides ? Le sultan essaie de se lancer, en vain ! Un long moment passe, tandis qu’il tient sa tête entre ses mains et que les paons, uns à uns, s’écartent et partent vaguer à travers les jardins ou dormir dans les citronniers. Enfin, muet, dépité et honteux, le sultan se lève ; penser à parler à un paon, non, mais quelle idée… heureusement que personne ne l’a vu ! Et puis, paon ou pas, prince ou pas, de toute façon, si raconter ses rêves résolvait quoi que ce soit, cela se saurait depuis longtemps et les médecins le prescriraient. Non, même chez les roumis qui peuplent cet Occident lointain et mystérieux qui borne son empire vers l’ouest, on ferait rire tout le monde avec une idée pareille !

Il s’éloigne sans se douter que le dernier paon le suit du regard en pensant :

« Si on m’avait dit cela ! Même pour un humain, ce Schahriar est vraiment d’une naïveté confondante ! Il faut croire qu’il ne s’agit pas d’un sultan, mais d’un dindon métamorphosé en sultan… Tout le monde sait pourtant que les génies ne vivent que dans les rêves. Un génie qui attenterait à son rêveur détruirait le rêve qui l’abrite et disparaitrait à tout jamais ! Rien à craindre donc de leurs menaces, de leurs roulements d’œil, de leurs cris et de leurs nuages de fumée flamboyante ! Poudre aux yeux ! Billevesées !

Certes, on ne peut pas non plus se débarrasser d’eux, et il faut s’habituer à leurs visites dans les rêves, leurs rodomontades et leurs jérémiades. Mais de là à croquer du café et se priver de sommeil et de rêve pour les éviter ! Bon, tout cela est bien joli, mais à propos de croquer, il n’y plus rien ici, il faut que je trouve d’autres graines de pastèques.

Oh, mais voilà l’aube qui se lève déjà. Décidément les nuits sont courtes en cette saison. »

* * *

Le prochain épisode ? demain soir.

6 réflexions sur “La mille et neuvième nuit

  1. Asphodèle dit :

    C’est toujours aussi passionnant, vivement demain ! J’ai même souri quand il regarde s’il n’est pas regardé ! C’est quand qu’il arrive Docteur Freud ? 😆

  2. - chachasire dit :

    j’adore le paon

  3. Leodamgan dit :

    Bien vue l’idée sur les génies… On ne scie pas la branche sur laquelle on est assis…

    • Merci ! (de même, jamais auteur ne moquera son éditeur)
      j’avoue, c’était facile de glisser un génie dans un rêve, moins de trouver une façon de régler l’affaire…

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