La mille et septième nuit

7

22/01/2015 par carnetsparesseux

La mille-et-septième nuit trouve Schahriar déjà rencogné dans la poterne, avec une couverture épaisse, un thé à la menthe bien sucré pour rester réveiller – gare s’il s’endort et s’il rêve, le Génie a promis de venir le chercher ! – et un assortiment de rahat-loukoums pour tromper l’attente. Intérieurement, il maugrée contre Shéhérazade qui a trouvé si malin de lui raconter les histoires par bribes et morceaux ; sous prétexte de faire durer sa narration et de sauver sa tête, elle l’a mis dans un bel embarras ! Lui, un prince parmi les princes, sultan respecté et craint des confins de l’Atlantique salé aux montagnes de l’Oural glacé, et bien au-delà encore, se retrouver ainsi débiteur de personnages de contes !

Enfin, s’il a promis de ne pas trancher le cou de son épouse, il n’a rien juré pour celui de sa sœur Dinarzade ! Et celle-là n’est sans doute pas pour rien dans cette affaire. Mais il sera toujours temps de songer à s’occuper d’elles plus tard. Il faut d’abord se débarrasser des quatre frères du barbier, quitte à réparer la faute qu’il a commise à leurs dépens, et trouver une solution pour le génie. Schahriar en est là de ses pensées quand un glissement de babouches dans la poussière de la ruelle lui annonce l’arrivée des quatre frères. Sitôt la poterne ouverte, les salutations échangées et les frères assis devant un thé fumant, le sultan leur parle ainsi :

« Vous admettrez que je n’ai rien fait de tout cela en pensant vous nuire… et d’ailleurs, comment aurais-je pu faire autrement ? C’est Dinarzade qui trouvait bon de nous réveiller avant l’aube, et Shéhérazade qui racontait. Je ne pouvais tout de même pas demander au muezzin de repousser l’heure de la prière !

– Tu es le sultan, ou non, réplique Bacbouc-le-bossu ? Il te suffisait de commander à Shéhérazade de conter toute la nuit, d’une traite, et pas seulement pendant ces petits instants volés à l’aube : notre histoire n’aurait occupé que cinq ou six heures en tout et pour tout, au lieu de vingt et une longues journées de peine et d’angoisse ! Franchement, si tu avais eu le courage de passer quelques nuits blanches à l’écouter, au lieu de te contenter de bribes d’histoires entre le réveil et la prière du matin, toute cette pénible affaire de mille et une nuits n’aurait pas traîné deux ans dix mois et dix jours ou à peu près ! En vingt ou trente nuits blanches, c’était réglé ! »

Vingt ou trente nuits blanches ? Plus facile à dire qu’à faire, avec les obligations du palais qui ne lui laissent pas le temps de souffler. On voit bien que ces quatre frères vivent dans les contes et n’ont pas un empire à gouverner. Mais bon, ce n’est pas le moment de répliquer vertement, comme un sultan insulté ; il faut plutôt chercher un moyen de satisfaire ces quatre-là et, si possible, en échange, d’obtenir d’eux une ruse contre le génie. Et il penser avoir trouvé une monnaie d’échange. Après tout, ce sont des personnages de contes, et ils ont beau faire les malins, ils doivent avoir peur de disparaitre maintenant que le conte est dit et que Shéhérazade est délivrée de l’obligation de conter encore et encore.

Réprimant un bâillement, il dit :

« J’ai bien réfléchi à votre sort. Il est certes extrêmement injuste que sous prétexte que Shéhérazade a trouvé bon de raconter vos histoires en petits morceaux, vous ayez souffert l’angoisse. Et pareillement, que, à la raison qu’elle ne me conte plus d’histoires chaque matin, le récit de vos aventures puisse s’estomper et disparaître. C’est injuste et cela n’arrivera pas. Mais je ne peux me parjurer et obliger Shéhérazade à reprendre ses récits. Voilà ce que je vous propose : un savant homme de ma cour va apprendre et retenir vos histoires. Et, afin d’assurer votre sécurité, il lui sera interdit de quitter mon palais. Ainsi la mémoire de vos histoires ne se perdra pas.

Mais voici que retentit l’appel du muezzin. Réfléchissez à ma proposition et vous me donnerez une réponse demain !»
* * *

Le premier épisode (la 1002e nuit) est là.

Le prochain sera ici, demain soir.

 

Publicités

7 réflexions sur “La mille et septième nuit

  1. Leodamgan dit :

    Et voilà comment sauver de la disparition des personnages de conte. Il ne reste plus qu’à s’occuper du génie, maintenant!
    Bonne soirée à toi!

  2. Valentyne dit :

    Futé le sultan ! On dirait qu’il a amadoué les 4 frères 🙂

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :