La mille et sixième nuit

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21/01/2015 par carnetsparesseux

C’est peu dire que dire si le sultan appréhende la venue de la mille et sixième nuit. Il est vrai que sa situation n’est pas très enviable : s’il ne dort pas, il risque de recroiser les quatre frères du barbier, et s’il s’endort, le Génie va venir le chercher. À la réflexion, les premiers sont certainement moins dangereux que le dernier. Et peut-être même que, héros de conte habitués à toutes sortes d’aventures, sauraient-ils lui donner un bon moyen de se débarrasser du Génie ?

Aussi, cette fois-ci, délaissant la terrasse du palais, Schahriar s’installe-t-il dans une poterne qui donne dans la ruelle où il a entendu les voix des quatre frères. Pas question de se laisser surprendre. Il guette des ombres, et des ombres chaussées de babouches : autant dire que sur la terre battue de la ruelle, il a peu de chance de les entendre venir. Rusé, il a répandu un peu de gravier dans la ruelle. Alors, lorsqu’il entend le bruit caractéristique de huit babouches crissant dans le gravier, il tend l’oreille. Et voilà ce qu’il entend :

« Notre frère a raison, il faut coûte que coûte rencontrer le sultan ! Mais comment voulez-vous faire pour vous glisser dans le palais de cet imbécile avant l’aube ?

– Voilà déjà plusieurs nuits passées en vain. Ce paresseux ne descendra donc jamais nous parler  ? Mes frères, il faut trouver une autre solution, et avant l’aube qui suit la nouvelle lune  !

– Non, Bacbouc, Al-Fakik a raison, et nous devons rencontrer cet idiot de Schahriar. »

Ah, mais le sultan Schahriar, c’est lui ! C’est donc lui qu’on traite d’imbécile, de paresseux, d’idiot ! C’est lui qu’on veut rencontrer ? C’est chez lui qu’on veut s’introduire ?! Hé bien il va accorder audience à ces quatre impertinents et leur demander ce qu’ils lui veulent. Étouffant de colère sous l’affront, Schahriar pousse la porte qui ouvre sur la ruelle qui longe le mur du palais, et interpelle ses quatre visiteurs nocturnes :

« Bonsoir et salut à vous, Al-Fakik l’édenté, Al-Haddar le paresseux ; Shakashik-au-bec-de-lièvre, et Bacbouc-le-bossu. Il parait que vous voulez me voir, me voici. Les quatre silhouettes s’inclinent devant lui, puis Al-Haddar, parlant au nom des trois autres, après quelques propos sur la brièveté des saisons et la douceur des jours, dit ceci :

– Bonsoir et salut à toi noble sultan. Tu te doutes que nous ne t’avons pas dérangé pour échanger de menus propos, aussi agréable soit ta compagnie. En vérité, nous demandons justice.

– Vous aussi, vous venez à propos de ce maudit serment, s’étrangle le sultan !

– Non, nous ne venons pas pour celà, ne t’inquiète pas, sultan. Nous ne sommes que de pauvres personnages de contes, pas des génies vengeurs. Mais c’est à bon droit que nous t’avons appelé paresseux, imbécile et idiot. Tu nous as lesé, et voici comment : par ta faute, nous avons vécu de longs jours dans l’angoisse et la crainte. Comment ? Par ta paresse, ne demandant à Shéhérazade de te raconter des histoires dans le court instant que joint l’aube à l’appel à la prière, tu as indument fait traîner le récit de nos mésaventures entre la cent-soixante-et-unième et la cent-quatre-vingtième nuit. De la sorte, et par ta faute, mes frères et moi avons du patienter vingt-et-une longues nuits que notre frère le barbier dévide le récit de nos vies hasardeuses. Imagine nos peines, pendant ces vingt-et-une nuits. Et il faut ajouter l’angoisse de ne pas savoir si tu trancherais le cou de la princesse à la cent-soixante-neuvième nuit, ou à la cent-soixante-dix-septième. Te rends tu bien compte que pour toi, il s’agissait d’un caprice, d’une petite hésitation  – coupera, ou coupera pas le cou de la princesse ? ce soir, ou demain matin, ou plus tard ? -, mais pour nous, c’était le risque répété tous les matins que l’histoire de Shakashik-au-bec-de-lièvre, ou celle de l’édenté, ou, celle de notre frère le barbier, ou, pire encore, la mienne, ne trouve jamais sa fin !

Le sultan reste coi en entendant ce récit extraordinaire. Puis, conciliant – il compte bien leur demander leur aide pour se débarrasser du Génie – il dit :

– Certes, tu as raison. Certes involontairement, je vous ai porté préjudice. Al-Haddar, dis-moi, comment puis-je réparer cela ?

– La nuit s’achève, sultan, et l’appel du muezzin va retentir. Nous autres, personnages de contes et de rêveries, ne nous montrons pas le jour. Quant à ta question, tu as la journée pour y réfléchir d’ici la nuit prochaine ! »
* * *

Le premier épisode (la 1002e nuit) est là. Et la 1007e nuit est ici.

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12 réflexions sur “La mille et sixième nuit

  1. Asphodèle dit :

    Je lis depuis le début (mais peu de temps pour commenter) et je la trouve géniale cette idée de suite ! L’idée ET le texte !!! Bravo ! 🙂

  2. Zoé Pivers dit :

    On se fait surprendre et prendre… Au jeu 🙂
    A demain soir !
    Merci

  3. Leodamgan dit :

    On ne saura rien avant demain, alors?
    Tu ne vas pas nous faire le coup des 2000 et une nuits, Si? 😉

  4. Marianne dit :

    hihihi… quel suspens !
    Aller zou au lit tout le monde et à demain soir 😉

  5. patchcath dit :

    Penses-tu en faire 1001 autres? C’est génial!

  6. Valentyne dit :

    J’ai du retard de lecture 🙂
    Je file lire la suite 🙂

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