La mille et cinquième nuit

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20/01/2015 par carnetsparesseux

Le sultan a songé tout au long du jour à cette situation humiliante – lui, un prince, entendre  des personnages fictifs ? ou, pire, être devenu un personnage de contes ? pour un sultan, c’est insultant – et au moyen d’en sortir… et soudain, il a une idée :

« Pourquoi imaginer que je suis victime de sortilèges ? Je suis peut-être juste surmené, et ces voix sont peut-être simplement des hallucinations dues à la fatigue et aux trop nombreuses histoires que m’a raconté Shéhérazade. Et même si ce n’est pas le cas, et que ces maudits personnages de conte ont inventé un moyen de venir hanter mes nuits, une chose est sûre : c’est la nuit, et quand je suis réveillé, que ces Bacbouc, Shakashik, Al-Haddar et Al-Hakik m’apparaissent. Ni quand je dors, ni pendant la journée. Si je raisonne juste, ils ne m’apparaitront plus si je dors.  Hé bien, il suffit que je dorme la nuit et le tour sera joué ! Et voilà tout, dormir la nuit, être éveillé le jour, voilà la solution ! »

C’est pourquoi au soir de la mille et cinquième nuit, Schahriar s’allonge sur sa couche moelleuse avec la ferme intention de dormir profondément. À peine s’est-il installé que le sommeil le prend. Mais voilà qu’il fait un rêve. Dans ce rêve, il baguenaude incognito dans les rues de Bagdad, tel le calife Al-Rashid. Soudain, au détour d’une ruelle, il voit se dresser devant lui la haute stature d’un génie qui flotte dans l’air et qui lui tient à peu près ce langage :

« Es-tu le sultan Schahriar ?
– je suis bien le sultan, que me veux-tu ?
– tu reconnais avoir fait le serment de zigouiller ton épouse après la première nuit de vos épousailles ?
– heu, oui…
– et ton épouse Shéhérazade est encore en vie, mille et une nuits après la cérémonie ?
– heu oui…
– Bien. Tu n’as donc pas tenu parole. Et tu n’as pas honte, toi, un sultan, de ne pas tenir parole ? Très bien. Je suis chargé de te punir.
– Mais, Génie, j’ai renoncé à ce serment, et pas plus tard qu’hier matin.
– Et alors ?
– Mais alors si le serment est caduc, la faute est caduque, non ?
– Mais c’est bien pire ! Un serment négligé, passe encore, à la grande limite, mais le parjure !!
– Et si je donnais l’ordre de trancher le cou de Shéhérazade tout à l’heure ? Comme cela je respecterais mon serment, non ?
– Non, ça serait trop tard….tu t’es déjà parjuré.
– Mais, enfin, Génie, il y a bien quelque chose que tu souhaiterais ? Ne me dis pas que tu n’as pas envie de faire un vœu ?
– Un vœu ? Tu te moques de moi ? Tu oublies que les vœux, c’est mon rayon ! Et puis c’est encore une ruse pour tenir jusqu’à l’aube en espérant que je disparaitrais à ton réveil ?
– Non, je te jure…
– Parce que, oui, je disparaitrais à ton réveil… mais ça sera pour mieux réapparaitre, dès la nuit suivante, dans ton prochain rêve ! »

Et, au moment où le génie étend ses longs bras vers lui pour l’attraper, le sultan effrayé fait un bond en arrière et se réveille, pelotonné au pied de sa couche ! Il ouvre un œil pour voir la lumière blanche de l’aube qui envahit sa chambre, tandis que l’appel du muezzin retentit à travers Bagdad.

Le premier épisode (la 1002e nuit) est là. Et la suite est ici.

*  *  *

Que se passe-t-il quand on referme un livre ? Les personnages restent-ils figés dans leur dernière attitude, comme coincés entre les pages, continuent-ils tranquillement leurs petites aventures, cette fois sans témoin, ou profitent-ils de l’absence des lecteurs et de l’auteur pour régler leur comptes ? Un essai en feuilleton avec les Mille et une nuits.

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5 réflexions sur “La mille et cinquième nuit

  1. Marianne dit :

    Oh le pôôôvre pôôôôvre sultan !

    L’auteur de cette histoire doit être un être sacrément tordu pour faire subir à ce personnage autant de nuits horribles (hi, hi, hi).

    Le Sultan va-t-il revenir sur sa clémence ?
    Va-t-il supplier la barbe du Grand Vizir de trouver un élixir qui l’empêchera de rêver…
    Parce que : « dormir, dormir, rêver peut-être… c’est là l’obstacle ! « 

  2. Leodamgan dit :

    Cela devient de plus en plus tragique pour ce pauvre sultan.
    Il va nous faire un « nervous breakdown », à ce train là.

  3. Valentyne dit :

    J’adore ce sultan victime de burn out 🙂

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