Que font les mouches à Noël ?

La fenêtre grésille au soleil. Pris entre le verre et la trame ajourée du rideau blanc cassé, un grain noir bombine : une mouche tardive, réveillée par ce soleil hors de saison, et qui se prend les pattes, pataude, malhabile, dans le tissu du rideau. Ses ailes ? Pas la peine d’en parler : elle ne sait plus rien en faire (voler ? jamais plus !) sinon du bruit – un vrombissement un peu pitoyable – et visiblement plus pour longtemps. Rêveur que tout étonne, je m’ébahis d’être surpris de voir une mouche. Une seule. Mais où sont-elles passées ? Je n’en sais rien. Faut dire, au quotidien, qui se préoccupe du sort des mouches ? A qui manquent-elles quand elles s’en vont ? D’ordinaire, on les compte pour rien. Leur absence est sans conséquence ; sauf, peut-être, une fois par an, quand on réalise qu’on croise la dernière mouche de l’année.

Il n’y a pas si longtemps (hier ?), elles étaient des centaines, des milliers qui tourbillonnaient au dessus des groseilliers, ondulaient dans les flaques de soleil, escapadaient sur le plateau à fromage, virevoltaient autour des lampions – avec quelle maîtrise – ; se posaient au plafond – avec quel abandon – ; orgueilleuses, importunes, obsédantes, outrageuses, conquérantes, rendant zinzins les bergères, furieux les aliénistes ; et tout à leur affaire de mouche, jouant leur rôle de mouche dans leur théâtre de mouche.

Peut-être qu’hier soir, au dernier baissé de rideau, elles sont venues saluer, debout au bord de la scène, au ras de la rampe d’éclairage. Les plus vrombissantes, artistiquement vêtues d’une camisole anthracite à reflet bleu, se sont d’abord présentées seules, avant d’être rejointes, selon les codes du milieu, par la troupe alignée ailes contre ailes, unie et réjouie d’avoir bien si jouée, faisant mine de disparaitre derrière le grand rideau avant d’être rappelée, une fois, deux fois, trois fois, par le clap-clap-clap du public enthousiaste. Sans doute qu’il y a eu ensuite des agapes où chacune y est allée de son « C’était génial Cocotte », de son « J’adore ce que vous faites, vraiment », sans parler des « Au-revoir on garde le contact » et des « Je pense à toi pour l’an prochain, Poulette ».

Mais ce matin, plus de doute, la saison des festivals de mouche est finie. Les théâtres ne programmeront plus de pièces avec des mouches cette année. Il faut se faire à l’idée que jamais elles ne feront de reprises de contes de Noël, des Christmas Carol ou du Père Noël est une ordure. Que leur répertoire, c’est plutôt Songe d’une nuit d’été. Et aujourd’hui, il ne reste plus que cette idiote qui toupine dans mon rideau, comme un Obéron ou un Puck qui repasserait une dernière fois son rôle, sans même un regard vers le public.

Si seulement je retirais de ce spectacle une leçon positive qui donnerait au lecteur une idée flatteuse de ma sagesse et de mon humilité, genre : qui sommes-nous pour juger des mouches ? Valons-nous mieux qu’elles au regard de l’univers ? Sur quel théâtre croyons-nous jouer ? A défaut, ne pourrais-je au moins, aussi imparfait et anxieux que je sois, apprendre d’elles à passer l’hiver sans extravagance et attendre doucement le printemps ?

Hé bien non : je me dis simplement que d’un côté elles échappent aux fêtes de famille ; que d’un autre, elles ignorent tout des bonhommes de neige. Tiens, tant que j’y suis, je ferais mieux de profiter de l’hiver qui vient pour, emmitouflé et calfeutré, écrire une pièce qui ferait un tabac à l’off Broadway ou à l’Avignon des mouches de l’an prochain.  

*  *   *

Une histoire écrite pour les 36e plumes d’Asphodèle. Les vingt-quatre mots proposés (on pouvait en écarter un) : grain, conséquence, ordinaire, manquer, zinzin, camisole, extravagance, quotidien, douce, furieux, maîtrise, artiste, univers, abandon, psychose, conte, rêveur, bleu, aliéniste, bergère, escapade, onduler, outrageux, obsédant.

28 commentaires

  1. Alors là… Chapeau bas, je suis admirative ! Je n’ai même pas remarqué la présence des mots imposés, que je connais pourtant, tellement c’est cohérent et hors de ce qu’on pouvait attendre. J’adore

  2. C’est vrai ça. Qui se soucie du sort des mouches l’hiver venu.
    Question a creuser. Je les regarderais autrement au printemps prochain.
    Me demandant quelle pièce elles sont en train de me jouer.merci…

  3. Une belle réflexion profonde et inattendue qui incite à …. réflexion ! Moi qui, de jour comme de nuit braconne, repousse et occis l’insecte volant, tenace et importun, je ne l’avais jamais envisagé autre que mouche du coche.

  4. Merci de ta visite !
    J’ai une mouche qui fait rien que m’embêter le soir !! Mais la mienne elle vole avec ses ailes en bon état !!!!!!!
    Trêve de plaisanterie, je me joins aux autres et je ne vais pas être originale car le bon mot est bien Génial !!

  5. Voilà une histoire qui fait mouche 🙂
    À partir de maintenant je t’appellerais « sa majesté des mouches » (livre jeunesse pas si jeune que cela que je recommande)
    Petite question subsidiaire : quelle mouche t’a piqué pour pondre ce texte ?
    Bon dimanche 🙂

  6. Non mais mine de rien, tu sais que tu as parfaitement raison, j’ai l’impression que nous voyons de moins en moins de mouches, même en été !

    • Martine, Asphodèle (dans le com’ suivant),
      après quelques recherches, je suis en mesure de dire que selon les sources,les mouches hibernent, où survivent sous forme de larves, ou migrent vers le sud…

  7. Je ne sais pas où tu habites mais ici les mouches d’hiver (elles piquent en plus) sont encore actives ! Il faut les traquer, les remettre dehors pour avoir la paix !!! J’ai bien fait d’attendre aujourd’hui pour lire ce texte savoureux et en apprécier la grande érudition ! Restent au théâtre « Les Mouches » de Sartre mais elles ne jouent pas dans le même pot de vinaigre ! Bravo ! 😀

    • Merci Asphodèle ;

      tu as raison, il y a aussi « Les mouches » de Sartre, mais je préfère que les « miennes » se concentrent sur Shakespeare (à défaut de Dickens ou du Splendid)…

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