Au bout du voyage

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24/10/2014 par carnetsparesseux

Quatre jours que l’on navigue à l’aveugle, quatre jours et quatre nuits confinés dans les salles et les cabines du paquebot – les bourrasques de grêle et la couverture de neige gelée rendent les ponts impraticables. Quatre jours d’un colin-maillard mortel avec les icebergs entr’aperçus à travers les bancs de brumes qui n’ont jamais relâché leur emprise autour du vaisseau ; près de cent heures d’un cache-cache angoissant avec les bateaux nomades des routes transatlantiques d’ordinaire si fréquentées. 

Coupé du monde – dès le premier jour, défaut d’installation ou problème météorologique, les radios se sont tues – on ne vit plus désormais qu’à l’unisson des puissantes machines qui poussent à pleine vitesse les hélices dans l’eau glacée et prodiguent lumière et chaleur aux occupants de la gigantesque coque d’acier. Tous, même les plus obtus et les moins sensibles, sentent que ce qui se trame échappe aux lois humaines comme à celles de la nature. Comme dans toute société humaine confinée et anxieuse, les rumeurs prolifèrent : paris clandestins dans la salle des machines, poulpe géant accroché à la coque, guerre mondiale éclair gagnée par la république du Tibet, comète annonçant la fin du monde, hausse du prix du poulet, mariage secret du pape…tout est possible puisque rien n’est certain.

Soudain une incroyable nouvelle traverse le grand navire comme une commotion électrique : peu avant minuit, à la faveur d’une éclaircie fugace, l’officier de quart a aperçu Sandy Hook, le phare qui monte la garde dans la baie de New-York ! Les doutes et les réticences cèdent devant l’évidence : dès son voyage inaugural, dédaigneux des brumes et des périls de l’océan, le grand navire a pointé son étrave droit sur son but, et arrive avec deux jours d’avance sur les six prévus pour la traversée !

De proche en proche, marins et passagers, toutes classes et tous ponts confondus, tout le monde se congratule. Les regards se trouvent, les mains s’étreignent, chacun devient le confident de son voisin ! Ces quatre jours de dangers partagés, de veille commune et cette arrivée inouïe ont créé entre eux une connivence, une empathie telle que tous sentent que leur vie ne sera plus jamais la même. Deux mille cinq cents personnes fraternisent ; jalousie, rancune, envie, quelles bêtises ; désormais ils seront toujours unis ! Amants, boulangers, chanteuses, diplomates, fermières, garçons de café, hommes de loi, infirmières, jockeys, kiosquières, larrons, ou encore wattmans, xylophonistes ou zingueurs, ils vont déferler ensembles sur le Nouveau Monde, sans rival, tous complices, lui insufflant leur nouvel enthousiasme, leur soif de progrès, leur foi, leur joie, leur loi.

Le cocon de brume qui enserre toujours le navire masque aux passagers les rives de l’Hudson. La toute jeune statue de la Liberté doit être par ici ; juste après, Ellis Island et les services de l’immigration ; et, au-delà, les tours des grands immeubles de Manhattan. Il n’y a ni pilote ni remorqueur pour accueillir le paquebot : l’avance est telle que les autorités portuaires ont été prise en défaut. Tant pis, après avoir triomphé de l’océan, trouver le chemin du môle de la White Star sera un jeu d’enfant ! Et puis accoster aux petites heures du matin du 14 avril, jour de la saint Maxime, quel meilleur augure pour le plus grand et le plus rapide paquebot du monde ?

Puis, comme un jeu de construction brusquement jeté dans le tiroir d’une chambre d’enfant, le mirage s’évanouit : la brume s’entrouvre, dévoilant, à la place de la silhouette crénelée des gratte-ciels, l’écrasante masse nacrée de l’iceberg qui surplombe le navire sur tribord avant. La coque du Titanic s’ouvre sous le choc. Il est 23 h 40. Sous le regard lointain de la nuit crevée d’étoiles, loin de New-York, à quelques six cent cinquante kilomètres au sud-est de Terre-Neuve, la mer indifférente recouvrira bientôt d’un drap d’eau noir le grand jouet cassé.

* * *

Une histoire écrite pour les 35e plumes d’Asphodèle, sur le thème de la complicité. Les vingt-et-un mots « imposés » (on pouvait en écarter un) : regard, secret, main, larrons, tiroir, drap, couverture, partager, (se) tramer, connivence, confident, bêtise, proche, rival, neige, empathie, ensemble , amants (au pluriel), nacrer, nomade, noir.

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38 réflexions sur “Au bout du voyage

  1. martine27 dit :

    Tu nous cueilles sacrément avec la fin ! Superbement raconté, certains des passagers auraient-ils vraiment pu croire à cet épilogue ?

    • Merci Martine 🙂
      En fait, c’est plutôt l’hallucination collective qui est difficile à croire. Sur un vieux trois-mâts, avec du scorbut et du rhum, voir un port « mirage » devait arriver. Sur un transatlantique confortable, au bout de seulement quatre jours de navigation, c’est plus difficile…l’auteur pousse un peu le bouchon pour les besoins de son histoire !

  2. […] The Gap, Violette Dame Mauve, PatchCath, Marie et Anne (les Sorcières), La Katiolaise, Jacou33, Carnets Paresseux, Isabel (Bienvenue !), Fred Mili alias JC alias Chooupi ! Cériat, Martine27, Martine de […]

  3. Asphodèle dit :

    Waouh, je suis encore bluffée ! Cette possibilité pour le Titanic, quelle belle histoire s’il n’avait rencontré l’iceberg… Sinon, le passage sur la complicité de l’équipage est magnifique ! Une très belle histoire ! 😉

    • Merci Asphodèle ; en effet, « et si le Titanic avait raté son iceberg », c’est une belle base pour une histoire. Paresseux, je ne leur ai pas laissé cette chance 🙂

      • Asphodèle dit :

        Moi je trouve au contraire (avec le talent que l’on te connait) que tu devrais leur donner une chance !!! 😉 Déjà l’arrivée triomphale à New-York était un bel avant-goût : résultat mon capitaine : on a envie d’en savoir davantage !!! 😆

  4. modrone dit :

    Superbe chronique d’un malheur où tout a été possible un moment, vraiment tout pour que la Chine ait accepté une république du Tibet. Et fourmillant d’idées, avec un amour de la langue et de jolies astuces littéraires qui me plaisent, wattmans, xylophones et zingueurs entre autres.Félicitations, ces carnets paresseux ne manquent pas de ressorts. 🙂

    • Je ne suis pas certain que la Chine de 1913 ait été en position de contester une république tibétaine…ça a changé depuis. En tous cas, merci Modrone !

      (ps : j’ai glissé le S manquant dans le ressort)

  5. Valentyne dit :

    Je ne m’attendais pas du tout à la fin !
    Impressionnante traversée …

  6. Marianne dit :

    Hé, hé, hé… y’a pas que les passagers de ton Titanic qui y ont cru à ce mirage !
    Superbe texte cher paresseux !

  7. J’ai adoré, c’est un texte de très grande qualité. J’ai commencé à envisager cette chute dès le mot « iceberg » (forcément lié au Titanic) mais j’ai beaucoup apprécié les petites touches délicates qui nous y amènent, et notamment les micro indices qui permettent de réaliser progressivement l’époque qui voit se dérouler l’histoire. Oui, bravo !

  8. Celestine dit :

    Très bien écrit, j’ai beaucoup aimé la désinvolture avec laquelle tu as placé tous les mots.
    Du grand art!

  9. Une très belle uchronie, qui, jusqu’à la chute, donne à penser que « la mer indifférente [n’a pas recouvert] d’un drap d’eau noir le grand jouet cassé ».

    • Merci Martine .
      Une uchronie ? C’est drôle parce que la première version était uchronique (le Titanic échappait à son glaçon pour couler dans le port de NY), mais finalement on est plutôt dans l’hallucination ou le mirage que dans l’uchronie (le naufrage a lieu à l’heure et au lieu dit).
      Mais une uchronie sur le Titanic me tenterait bien, s’il n’y avait pas autant de personnages à suivre.

  10. janickmm dit :

    Superbe ! un moment donné j’ai cru que la destinée du Titanic venait de changer, j’en étais même heureuse, et c’était bien, mais, la fin nous révèle que non. Et puis il y a beaucoup de fermières dans ce bateau , dis moi ?…. ah ! ah ! ah !!!!

  11. patchcath dit :

    Ici le temps est bouché aujourd’hui, comme dans ton texte. On y verrait même pas un iceberg. Heureusement, je ne suis pas en bateau. Mais on peut tout imaginer, que la mer est montée jusqu’ici, peut-être

  12. Nunzi dit :

    Très belle histoire. Ils n’ont vraiment pas de chance, sur le Titanic.

  13. Sharon dit :

    Que de monde à bord de ce bateau ! Finalement, il aurait peut-être mieux valu qu’un poulpe s’accroche à la coque, ou que le prix du poulet monte.

  14. Marie et Anne dit :

    J’ai été scotché par ton histoire. Bravo.

  15. dimdamdom592013 dit :

    Titanic vu et corrigé par tes soins !!! Si seulement ……:( 😦 😦
    Ceci dit cela ferait un excellent scénario au cinéma 🙂
    Je peux te fournir l’affiche 😉

    Bises et belle journée.
    Domi.
    Je me permets de laisser ici le lien de ma participation car je l’ai déposé très en retard chez notre amie Aspho .

    http://dimdamdom59.apln-blog.fr/2014/10/25/complicite-cesse-lamour-sevanouit/

  16. lesblabladisa dit :

    Quelle belle chute. Bravo.

  17. Ceriat dit :

    Superbe texte, avec une belle surprise avec cette fin surprenante. 😀

  18. Que j’aime lire vos textes! Au fond de moi, j’espérais bien qu’il arriverait dans le port de New York et que tous les passagers salueraient la statue de la Liberté. Dans un autre texte peut-être…

    • Merci ; j’ai bien pensé les laisser arriver, mais ça voulait dire raconter leurs 2500 destins et comment ils auraient changé le monde ; il faut croire que je suis trop paresseux pour ça (dans un autre texte peut-être ? 🙂 )

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