A quels titres ?

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12/09/2014 par carnetsparesseux

Miroitante au soleil du petit matin, la vitrine de la librairie de Raconte-Encore est plus constellée d’affichettes qu’un bureau de shérif un lendemain d’attaque de diligence. Depuis le bistrot d’en face, le libraire attend l’heure d’ouvrir boutique en regardant pensivement l’assortiment de têtes d’hommedelettres et de femmedelettres télégéniques qui orne sa devanture. Il y a le Chauve-mal-rasé-en-pull-irlandais, la Frêle-midinette-à-grand-chapeau, le Gandin-barbu-portant-le-deuil-du monde-et des-mots, le Vieux-en-cravate-perclu-de-sagesse, le Jeune-auteur-prometteur-à-lunette, la Femme-à-cheveux-rouges-et-sourire-engageant et, bien sûr, l’inusable Penseur-tout-terrain-à-chemise-ouverte-et-regard-profond. Comme chaque année quand revient la saison des marrons, des feuilles mortes et des champignons, ils emménagent chez lui –avec un bail précaire.

Raconte-Encore répond à l’invite muette de Jamais-Fermé, le bistrotier, qui lui sert un petit noir :

– Quelle nuit… rentrée littéraire oblige, à l’intérieur, plus un espace de libre : partout, des livres. Des essais ratés, des pamphlets enflés, des bio frelatées, et puis du roman : nouveau roman, premier roman, roman gothique…

– c’est possible, ça, le roman gothique ? interroge Jamais-Fermé.

– heu, faudrait que je relise Viollet-Leduc, répond le libraire. Mine de rien, en une nuit blanche j’ai manutentionné quelques tonnes de papiers : en caisse, en carton, en volume ou sous blister (et boule de gomme, pense Jamais-Fermé). Un libraire, c’est un déménageur sédentaire.

– Sans compter les invendus qu’il faut renvoyer, compatit l’autre. Au moins, moi, dans la limonade, je ne rends que les bouteilles vides. Il y a des trucs bien, cette année ?
– Je n’en sais rien, je n’ai encore rien lu, même pas les quatrièmes de couverture. Rien, sauf des catalogues, des bons de commande, des inventaires du stock. Et tu sais quoi ? Non, forcément. Je vais te dire : hier soir, retour de ton bistrot – au fait, fameux, ton petit blanc, il requinque -, en entrant dans ma boutique à la lueur de la lune je me suis cru Moïse gravissant la montagne des nouveautés en fendant la mer des éventaires couverts de couvertures polychromes barrées de bandeaux tempétueux…

– Non mais tu t’entends causer ? C’est tout de même pas mon blanc qui t’a fait ça ! Plutôt les vapeurs d’encre !?

– Peut-être bien…ou bien la saturation – trop de mots dans un espace réduit. Bref, j’ai eu comme une illumination, et voilà que les titres se mélangeaient et se réassemblaient à leur guise ! Le plus fort, c’est que je savais illico ce que racontait le livre en question ! Par exemple, Regrets engrangés : les souvenirs attristés d’un néorural bio et neurasthénique ; La boue et le repos : deux options, un livre sur la vie dans les tranchées où une nouvelle méthode de thalasso ; À la découverte de l’hélianthe : au choix, livre de jardinage, science-fiction ou voyage fantastique ! Pas le temps d’y songer que voilà Regain et je me dis scandale, voilà qu’on maquille Giono en jeune auteur ! Et puis vlan, à ma droite, Bonds imprévus – mémoires d’un perchiste olympique – dépassent une pile de Recherche de l’espièglerie (un livre de psychologie parentale ?) ; à ma gauche, Les confitures d’allégresse (pour le coup je ne veux même pas savoir ce que ça raconte) ; et voilà Jubilations noctambules (souvenirs de night-clubber) ; et voici Respire la brume (Journal d’un expatrié à Londres) ; derrière les cartons d’Un dépaysement magnifique, épopée véridique d’une famille tourangelle en Patagonie, je repère Bleu – mais est-ce une bio d’Yves Klein, le dernier Michel Pastoureau ou la vie d’un flic de banlieue ?

Dans ce fatras mouvant, apparaissent encore Marais maudit, certainement des contes fantastiques et Myriades (ça alors, de la poésie, comme si on en vendait encore !). J’essaie de saisir ce bouquin-là, et voilà qu’il disparait comme une vague dans l’océan. Et puis le vertige passe et je me suis réveillé assis par terre, serrant un gros dictionnaire dans mes bras… Depuis, impossible de me convaincre que tout à l’heure je vais conseiller de vrais livres à des lecteurs ! Je ne suis plus d’humeur.

Impressionné, Jamais-Fermé laisse passer un instant et dit :

– Tu sais, l’ivresse, même livresque, ça ne se commande pas. En même temps, si ça peut te consoler, tes livres fantômes, eux, ne risquent pas de finir au pilon.

– Tu as raison. De toute façon, je n’ai jamais le temps de lire les livres que je vends. En comparaison, ceux de tout à l’heure, qui n’ont eu besoin ni d’être imprimés, ni même d’être écrits, au moins, ils m’ont font rêver. Et de nos jours, qu’est-ce qu’un libraire peut espérer de plus d’un bouquin ?

– Le vendre ? demande Jamais-Fermé qui aime bien avoir le dernier mot.

* * *

fantaisie de saison écrite pour les plumes -34 d’Asphodèle, sur le thème de l’humeur du jour : Cette fois ci, deux listes de mots, l’une obligatoire : regrets, engranger, boue, repos, découverte, hélianthe, regain, bond, imprévus, recherche, espièglerie, confiture, allégresse, jubilation, noctambule, brume, respirer, dépaysement, magnifique, bleu, marais, maudit, myriade ; et l’autre, facultative, dans laquelle on pouvait piocher : rien, sourire, montagne, déménagement, soleil, question, sagesse, océan, ivresse, tempête, lune, rêve, emménager, mer. Paresseux, j’ai utilisé les deux, la première pour les titres de livres fantômes, et l’autre, ailleurs.

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33 réflexions sur “A quels titres ?

  1. Marianne dit :

    Encore une fois bravo pour ce texte.
    Je me suis surprise en train d’imaginer les histoires de ces livres en même temps que je découvrais les titres des romans imaginaires.
    Hihihi… Les résumés de Raconte-Encore sont drôles. C’est un très beau jeu.

  2. jacou33 dit :

    J’adore tes personnages; comme ceux des confitures. Les romans évoqués, chez quel éditeur?

  3. […] Cériat – Blog : Les Facéties de Cériat ; Martine 27 – Blog : Mon carnet à Malices ; Carnet Paresseux – Blog : Les Carnets Paresseux ; DimDamDom59 : Blog DimDamDom ! MOMO – Blog  : Mots Mo […]

  4. Valentyne dit :

    C’est fabuleux tout ce qu’un simple titre de livre peut appeler comme histoire 🙂
    Très belle idée que tous ces titres 😉 ma préférence va à « bleu  » Bleu (– mais est-ce une bio d’Yves Klein, le dernier Michel Pastoureau ou la vie d’un flic de banlieue ?)
    Je lirai bien aussi « à la recherche de l’espièglerie  » 🙂

  5. Alphonsine dit :

    Très très beau : le déménageur sédentaire, et les propositions de contenu des livres !

  6. marlaguette dit :

    Voilà une nouvelle liste de titres alléchants qui ne va pas être simple à trouver chez mon libraire 😦

  7. Asphodèle dit :

    Ton « raccourci » de paresseux ne l’est pas du tout, c’est même tout le contraire ! Tu ouvres notre imaginaire sur « ces déménageurs sédentaires » que sont les libraires et tu leur prêtes une vie qu’on n’imaginait pas ! J’aime l’idée du recueil « Myriades » qui s’échappe avant qu’on le saisisse !!! Bref c’est du bon boulot encore une fois et une évasion burlesque dans le monde de cette rentrée sérieuse et trop chargée !
    Va falloir que j’aille lire tes « confitures » qui m’ont glissées sous les doigts pendant ma pause, je n’en entends que du bien ! 😉
    Bonne fin de journée et ne te fatigue pas trop !!! 😆

    • Merci Asphodèle ! Quand même, j’ai hésité à me « débarrasser » des mots « obligatoires » en les fondant, par ordre d’arrivée, dans les titres ; et puis je me suis tellement amusé à leur trouver des histoires que je me suis presque pardonné 🙂

      Passe quand tu veux pour les confitures, il y en a une pleine montagne….

      • Asphodèle dit :

        Mon cher Paresseux, avant de m’inviter pour les confitures, réfléchis bien : un pot me fait à peine 15 jours, j’en consomme des quantités quasi industrielles ! Mes propres pots (très peu hélas) ne font pas un pli !!!
        C’est bien que tu te pardonnes, tu ne risques pas la crise de culpabilité ou le stress post-écriture !!! 😆 Tu me fais rire !!!

  8. Celestine dit :

    Moi ce sont les jeux de mots qui me régalent. Les jeux avec les consonances et les sonorités…
    Pamphlets enflés, l’ivresse livresque, bios frelatées, blister et boule de gomme…
    J’adoooore.

  9. Dame mauve dit :

    J’adore toutes les expressions du premier paragraphe. C’est amusant à lire.
    Bonne journée

  10. martine27 dit :

    C’est le burn-out assuré pour le libraire, la rentrée littéraire. Excellent quizz essayer de faire coïncider tes descriptions très imagées avec des « vrais » auteurs

  11. Marie et Anne dit :

    Ton ivresse livresque m’a beaucoup plu. Les titres sont très amusants.

  12. dimdamdom59 dit :

    Bonjour monsieur le libraire, auriez-vous le best-seller de madame V T vous savez la dame qui a la dent longue 😉
    Non, bon ok je sors hihi!!!
    Un métier difficile que celui de libraire, j’en connais et je sais qu’il bosse 7 jours sur 7 😦
    Ok ok je sors 🙂

    Bonne journée !!!
    Domi.

  13. Sharon dit :

    J’ai adoré ce délire sur la rentrée littéraire, bravo !

  14. Nunzi dit :

    Si cela se trouve, Marais maudit est un roman policier champêtre.
    Super texte.

    • un policier champêtre ? ça donne envie de lire ! ou encore un livre sur le 4e arrondissement de Paris …

      google aidant, je découvre à l’instant que Marais maudit est le 1er tome de l’adaptation BD de la Malvenue (de Claude Seignolle) par Bruno Loisel. On n’invente jamais rien….

  15. momo dit :

    trop de mo, trop de mo, comment ça trop de mo……bon ok, alors , j’enlève le M ou j’enlève le O?…:-)
    non ! en fait il n’y a rien de trop dans ce texte, j’ai adoré!!

  16. […] Raconte-Encore et sa librairie sont aussi par ici. […]

  17. jobougon dit :

    Tout ce temps passé à la gestion des commandes, et plus une once de lecture possible. Mal du siècle ? Déplacer les tâches sur de l’annexe et en oublier l’essentiel.
    Et tous ces livres imaginaires qui recèlent peut-être des perles, qui va s’en soucier ?
    Celui de l’écrivain classieux « Dodo » pour ne point le nommer ?

    • « qui va se soucier des livres imaginaires ? » Celles et ceux qui les imaginent, j’imagine (voire qui les imaginent imaginaires). Et qui sauront recueillir leur possibles perles – quitte à devoir les rêver eux-même, sans l’aide d’un écrivain de vitrine ou d’un libraire déménageur.

      Dans la longue vie des livres, les lecteurs me paraissent plus importants que les auteurs (quelle que soit la valeur de ces derniers).

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