Confiture ?

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31/08/2014 par carnetsparesseux

« Hé, écoutez vous autres, en voilà une bien bonne ! »
L’apostrophe de Quoi-Encore, venue de derrière les pages dépliées d’un vieux numéro du Journal cantonal du canton des Trois-Compotes, nous arrache à la quiétude de l’apéritif du soir. Notre attention captée, Quoi-Encore raconte la bien-bonne en peu de mots : en mars dernier, un randonneur a disparu dans le massif montagneux des Quatre-Coins avant de réapparaître une quinzaine plus tard.  »

– La belle affaire, dit Va-Savoir, résumant l’opinion générale.

– Mais tout à fait, la belle affaire, reprend Quoi-de-Neuf, et plus que vous ne le pensez : car ce randonneur imprévoyant, répondant au nom de Congés-Payés, parti en balade sans boussole ni vivres, a déambulé deux grandes semaines avant de retrouver la civilisation. Notez bien qu’à cette époque de l’année il n’y a rien à manger en forêt, pas de feuille, pas d’herbe, pas de fruit, pas de champignon… et, pourtant, Congés-Payés, après quinze jours de ce régime, n’était absolument pas affaibli, ni amaigri, ni même seulement affamé. Il avait plutôt l’air repu et la mine replète. Et pour cause : l’homme a déclaré aux gendarmes s’être nourri uniquement de confiture pendant une quinzaine ! Car voilà le plus beau : une confiture qui, selon lui, sourdait du sol…

Pas démonté par nos quolibets, Quoi-Encore continue :

– Disons-le tout net, d’après l’article, la maréchaussée n’a pas exagérément cru l’individu et des examens médicaux sérieux ont été ordonnés. Mais voilà, ces examens ont montré que si l’alcoolémie de Congés-Payés était nulle, son taux de sucre était plutôt élevé. Ajoutons que la battue organisée pour retrouver d’éventuels pots de marmelade cachés en forêt – ou la mystérieuse et fabuleuse source de confiture – a fait chou-blanc. »

Quoi-Encore peut être fier de lui : notre petit groupe, tout à l’heure uni dans le silence d’un sirotage apéritif, est maintenant partagé entre ricanements amusés, remarques indignées sur les poires qui gobent les invraisemblables canards pondus par les journalistes, scepticisme envers les méthodes gendarmesques et interrogations nutritives et médicales.

Le patron de l’hôtel-restaurant, l’imposant Cause-Toujours, s’approche alors de la table, une bouteille à la main :

« Vous me pardonnerez de m’imposer, mais je suis du coin – d’ailleurs une bonne part du mont des Quatre-Coins est dans la famille depuis belle lurette – et si vous le permettez, je suis en mesure d’apporter quelques lumières sur cette histoire.

Sans attendre la permission sollicitée, il remplit les verres – tournée du patron – , s’assoit et enchaîne :

– Précisons d’emblée que le massif des Quatre-Coins est un ancien cône volcanique ; mais si les flancs de la montagne, rabotés par les vents, sont nus comme le cul du diable et accueillant de même, les pentes intérieures du cratère, protégées du vent et bien exposées au soleil, sont couvertes d’une myriade d’arbustes fruitiers : mirabellier, abricotier, rhubarbe, quetsche, prune, vigne, myrtille, pommier, poirier, cerisier ou groseillier, bref, tout ce qu’on peut rêver dans le genre. Pour certains, son nom viendrait même de là : on l’aurait d’abord appelé les Quatre-Coings. Mais ça n’est pas pour autant un pays de Cocagne : loin de tout, au-delà du col Vert, derrière la crête du Coq (vous savez, celle qu’on aperçoit depuis la terrasse, dans le lointain, par temps clair), le mont est encerclé par des bois touffus, des épineux, des à-pics vertigineux et des combes profondes. Bref, n’y va pas qui veut. Ce lieu perdu a servi d’abri et de refuge à quelques malheureux, et de berceau à autant d’histoires – ou de légendes.

Car l’aventure de ce Congés-Payés n’est pas sans précédent. Saviez-vous qu’au XIIIe siècle Sainte Poire vécue en ermite dans le cratère pendant trente ans, miraculeusement nourrie d’une confiture divine (certains ont même prétendu que de là vient le confiteor) ? On dit aussi que des huguenots ont passé un hiver dans le massif, encerclé par les dragons de Louis XIV, et n’ont subsisté que grâce aux confitures. Il y a encore l’histoire du major James Raspberry, un pilote anglais qui a sauté en parachute au-dessus des Quatre-Coins et que les maquisards n’ont retrouvé que six mois après. Hélas, bien mal en point : le pauvre diable était diabétique…

Bon, assez d’histoires pénibles, et d’ailleurs plus ou moins invérifiables, passons aux faits. Je vous ai dit que les Quatre-Coins s’élèvent sur un ancien volcan ; il est éteint en surface, mais encore vif sous l’écorce. Les monts ont d’ailleurs parfois la tremblote, de petites secousses sismiques venant perturber le bel équilibre de leurs ubacs (ou des adrets, c’est selon). Ce qui nous ramène directement à notre histoire de confiture : il suffit qu’à la fin d’un été une secousse vienne précipiter dans un précipice (justement) un plein adret (ou un ubac) d’arbres et buissons fruitiers chargés de beaux fruits mûrs ; que la faille se referme, protégeant les fruits dans une sorte de fruitier souterrain, et le tour est joué. »

Là, maître de ses effets – ça n’est sans doute pas la première fois qu’il raconte cette histoire – et un poil cabotin, Cause-Toujours se tait et vide son verre.

* * *

la suite est là

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12 réflexions sur “Confiture ?

  1. Nounedeb dit :

    Succulente tartine.

  2. Zoé Pivers dit :

    Va-savoir pour quoi-encore, des quatre-coins ça cause-toujours dé-confiture des congés-payés pour en faire son beurre ? 🙂
    Je reviendrai le lire avec plus de temps, je ne connais pas sainte poire, ni le major, il faut que je me documente…
    Merci et à bientôt pour la suite qui mijote en cuisine si j’ai bien compris
    Belle soirée

  3. […] de l’épisode précédent : "Conscient de ses effets – ça n’est sans doute pas la première fois qu’il raconte […]

  4. Valentyne dit :

    Mais où vas tu chercher tout ça ?
    excellente ta confiture 😉

  5. […] m’a fait revivre et m’a donné un regain d’énergie : ton magnifique article sur "Confiture" m’en a bouché un coing, ceux sur les fables de la Fontaine m’ont fait pleurer de rire. […]

  6. Frog dit :

    Un régal ! 🙂

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