From Margaret, with love

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04/07/2014 par carnetsparesseux

Grantham, le 14 juin 1944

My Dear Charles,
Ça n’est pas très fair-play d’utiliser à des fins personnelles les ondes que notre gracieuse Majesté met gracieusement à la disposition de votre peuple. Mais c’est so cute et so frenchie
Imaginez ma tête quand, hier soir, les yeux ouverts dans la nuit de ma petite chambre au dessus de l’épicerie de daddy, j’ai entendu, parmi la litanie des messages destinés aux combattants de l’ombre… »Les pervenches volent le matin… Oncle Archibald fait ripaille au couvent…Les pingouins piaffent intensément…Le petit verrou du jardin est irréparable », soudain : « Silence suspect, se voir qd, où ? Courage, lutte avant éclaircie. Trust in you babe. C » !
Mon cœur a fait un bond d’allégresse ! Ainsi vous n’avez pas oublié votre petite Wren d’un soir, rencontrée à cette fête de charité. Dear, dire qu’un grand général, même français, songe à moi, alors que a war is on (bon, comme dit oncle Winston, une guerre, c’est un match où il pleut des bombes et où l’Angleterre gagne à la fin) !

Ne protestez pas, Charles, qui d’autre que vous aurait pu écrire cette première phrase qui rappelle que les murs ont des oreilles, et cette deuxième phrase martiale ? Certainement pas cet André qui vous suit partout et m’inquiète… Charles, faites attention à vos amis ; j’ai quelques notions en chimie : cet homme est drogué et daddy dit de lui qu’il est communiste (une variété continentale de travailliste, n’est-il pas ?).

Enfin, à l’heure où votre sotte petite Maggie baigne ce message de ses larmes, vous devez avoir crossed the channel et avoir mis le pied sur le sol de France via le quai de Courseulles ! L’heure n’est plus à la sensiblerie, Charles ! J’ai appris de vous qu’un chef doit être solitaire aux heures froides de la défaite comme dans la joie des retrouvailles avec sa patrie ; je sais que vous avez une armée à mener vers son destin ; un pays rétif à libérer par ses forces propres (et grâce aux canons anglais), un peuple miné par les forty hours et le poulet-haricot du dimanche à remettre au travail, un empire à réunir (enfin, un empire.. là, Charles, permettez-moi de pouffer), une Europe à unifier, sans même parler d’Yvonne.

De plus Mummy a flairé quelque chose et menace de m’envoyer finir la guerre dans une pension de famille en Irlande, ou pire, chez tante Agatha, aux îles Falklands, ce caillou perdu que vous autres chers petits froggies fâchés avec la géographie appelez les Malouines. Je comprends tout cela, même si, à l’heure du bilan, je garderai rancune à ceux qui se mirent en travers de notre amour…

Aussi, Charles, quand le destin du monde libre nous impose cette séparation, que puis-je faire contre le sort ? Une grève de la faim ? Non, ça, jamais ! Vous dire adieu ? non plus ! Heureusement, grâce à Radio Londres vous m’apportez la solution : « trust in you babe » ! Charles, je vous ai compris : pour vous revoir, il me faudra me hisser à la hauteur de votre destinée, transformer la timide Margaret en Dame de Fer ! Je vous promets que j’essayerai, Charles, mais n’y croyons pas, disons-nous, vous et moi, qu’on se voit pour la dernière fois.

Embrassez-moi mon amour, que je puisse oublier.
Votre Margaret Hilda Roberts

 

*  *  *
Une lettre retrouvée dans les archives déclassifiées du Ten-Downing-Street-Mémorial grâce à l’initiative de Tudinescesoir *; le hasard faisant parfois bien les choses, elle comporte les mots proposés pour les plumes d’Asphodèle (soient : retrouvaille, séparation, revoir, froid, embrasser, larmes, famille, fête, ripaille, allégresse, bilan, amour, quai, adieu, joie, ami, inquiétude, irréparable, intensément).

Notons qu’il est pas inimaginable que Margaret H. Roberts, future madame Thatcher, 19 ans en 1944, s’éprenne de la prestance du Général, rajeuni par les épreuves de la guerre ; et il est tout à fait vraisemblable qu’ils aient tous les deux entendu Besame Mucho, composée en 1941 par la pianiste Consuelo Velasquez, et qui, par le truchement de la voix chaleureuse d’Emilio Tuero, connu très vite un succès mondial. Le lecteur attentif sera plus surpris de remarquer que, dans sa lettre, Margaret cite textuellement les paroles françaises de la version de Tino Rossi, sortie en 1945 seulement. Précisons que leur auteur n’était autre que Francis Blanche, ce qui nous ramène, via Pierre Dac, au Radio Londres des années sombres et boucle la boucle.

Deux questions restent pendantes : est-ce le Général qui a suggéré à Pierre Dac les paroles de la chanson (ensuite transmises par celui-ci à Francis Blanche) ? Et le message « Silence suspect, etc » est-il bien de la plume du Général, où est-ce un canular de Pierre Dac dans lequel aurait donné la jeune, romanesque et trop confiante Margaret ?

 

*les lecteurs se souviennent peut-être d’une lettre de protestation signée Don Quichotte

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26 réflexions sur “From Margaret, with love

  1. […] de la même consigne , ne manquez pas le billet de Carnets Paresseux […]

  2. Belle uchronie ! Que serait-il arrivé s’ils s’étaient vraiment rencontrés à cette époque ? L’histoire ne nous le dia pas !

    • Merci !

      Une uchronie ? si peu, parce que ça ne change pas la suite de l’histoire : je dirais plutôt une explication plausible (hum) de sa carrière et de sa rancune envers les irlandais, les argentins, les ouvriers et l’Europe 🙂

  3. blogadrienne dit :

    ah tu as fait d’une pierre deux coups, je vois 😉
    bien joué!

  4. Nunzi dit :

    Elle fait déjà froid dans le dos, la jeune Margareth déjà si déterminée.

  5. martine27 dit :

    Ah la presque vraie petite histoire dans la grande (encore que pourquoi pas) ! Beau travail de recherche

  6. Asphodèle dit :

    Elle est géniale cette lettre et si potentiellement possible ! Merci pour les notes de bas de pages explicatives toujours bienvenues…pour les néophytes qui n’ont pas connu (ou mal étudié) cette époque !!! Je ne parle pas pour moi, il va de soi ! 😉 Comme le dit Sharon la petite Maggie savait déjà ce qu’elle voulait !!! Un texte plein d’humour so british et très chauvin, ce paradoxe en fait le charme ! 🙂

  7. Valentyne dit :

    Absolument excellent 🙂
    J’ai éclaté de rire à « oncle Archibald fait ripaille au couvent » et « quand l’Angleterre gagne à la fin . »..et aussi ..et aussi …(trop de passages à citer :-)) un grand moment 🙂
    Bon dimanche 🙂

    • j’avoue que j’ai eu un peu honte de parodier les messages de la BBC/Radio Londres…mais ça permettait de placer les mots « ripaille », « irréparable » et « intensément » !
      et je ne suis pas certain que Churchill ait vraiment dit ça 🙂

  8. Un grand merci collectif !
    J’avoue que je n’aurais jamais pensé qu’un jour je me pencherais sur la vie de Maggie et du Grand Charles, mais je me suis bien amusé !! (même si l’époque de Radio Londres n’est pas un motif de franche rigolade)
    Bon, c’est assez facile avec des personnages aussi célèbres et hauts en couleur ; et puis je me suis un peu inspiré du « De Gaulle à la plage » de Jean-Yves Ferry

    j’en profite pour recommander d’aller faire un tour chez http://tudinescesoir.wordpress.com où d’autres lettres de Margaret vous attendent
    (sans compter les prochaines livraisons !)

  9. marlaguette dit :

    Mais où vas tu chercher tout ça ?

  10. lise dit :

    J’y ai cru jusqu’à la fin ( Lise, naïve et crédule comme c’est pas possible ) Sérieusement : c’est excellent, rondement mené. Elle avait 19 ans à cette époque, The Iron Lady ?

  11. Célestine dit :

    Je suis scotchée. un tel aplomb, de la part de la timide future miss maggie, c’est fort de thé.
    Et si ça s’était passé en vrai? ben quoi?
    Très bon texte monsieur « Pas si Paresseux que ça Les carnets. »

  12. Ceriat dit :

    C’est amusant de les imaginer tous les deux. 😆 Parfois, l’histoire est injuste, non ? 😉 Très bon texte original. 😀

    • désolé, je réponds un peu tardivement 😦

      : « l’histoire est injuste » ? mais s’il avait laissé choir Yvonne, on aurait pu avoir Mongénéral et Maggie à l’Elysée …. ça laisse rêveur 🙂

  13. […] lettres précédentes sont ici (la Joconde), là (Maggie) et là aussi (don Quichotte). On les trouve aussi, bien sûr, avec celles des autres […]

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