On achève bien les chevreaux

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18/04/2014 par carnetsparesseux

Là-bas, dans la vallée, le coq redouble son chant. Déjà la pâle lueur de l’aube salit la robe noire de la nuit mourante. Il ne faut plus s’attarder ; laissant derrière lui la carcasse sanglante, il s’ébroue et dévale du col vers les combes. Il fait confiance à son corps, mécanique repue et gorgée d’énergie, qui se faufile sous les buissons, entre les chênes et les fougères dans un couloir de silence : la forêt retient son souffle sur son passage.

Tout en courant, il repense à elle, à sa robe de laine blanche, à sa lubie d’espace et de montagne, à son rêve stupide de nuit blanche et son désir insensé de voir l’aube se lever ! Il a pourtant fait son possible pour la retenir. Mais comment lutter contre cette envie malheureuse qui, de façon inattendue, a rejoint la sienne ? Il est bien placé pour savoir qu’il y a des choses plus fortes que la raison. Dès lors, leur rendez-vous était marqué. Et puis cette mauvaise chance de fuguer à la pleine lune ! Mais si l’attente n’a pas été longue, la lutte a trop duré. Quelle têtue ! Les autres avaient fait moins de manières, il avait pu se repaitre, puis se terrer à l’abri le temps de la mue et rentrer au petit matin comme qui revient des champignons.

La lumière monte, mange les étoiles. Il sait qu’il est presque trop tard et accélère encore sa course, déboulant de clairières en vallons, laissant des touffes de poils gris à chaque buisson d’épineux, traçant une piste que le plus médiocre des Tartarins saurait suivre. Bah, il a de la chance : c’est la sixième, non, la septième, et il n’avait toujours pas été vu, ni pris. Est-ce que ça durera ? Il sait que tôt ou tard (demain peut-être ?) il aura droit à la balle d’argent et on clouera sa peau à la porte d’une grange. Enfin, depuis le temps, il a fait des progrès. Quelles maladresses, quels risques, au début. Mais quelles joies, aussi, quelle insouciance, quelle liberté, dans ces courses à perdre haleine, du crépuscule à l’aube, dans les bois et les collines.

Comme le soleil rouge bondit derrière les crêtes, la métamorphose advient et bouleverse son corps : il trébuche et roule dans les herbes ; c’est dans l’ordre des choses, à l’aube, sa forme lupine l’abandonne. Ses crocs ? Redevenus des chicots. Sa gueule ? Une face plate et blafarde, barrée d’une moustache blanche ; son merveilleux flair a disparu ; ses puissantes pattes ne sont plus que bras maigres et jambes maladroites, inaptes à la course en sous bois. La colère le prend : est-ce sa faute, à lui, s’il a été mordu, berger, par le Mauloup ? Dans sa bouche molle, l’angoisse amère masque un instant le goût du sang. Grelottant, ridiculement humain, il se redresse, nu : trop tard pour retrouver ses vêtements, soigneusement cachés dans l’arbre creux derrière les cimes. Se terrer un jour entier en forêt ? Impossible. Il faut rentrer. Quelle honte s’il était pris ainsi, nu comme un ver, sans ses vêtements d’homme, ni même la cape de puissance et de terreur qu’inspire son apparence de loup-garou ! Tant pis. Avec de la chance, il dépouillera un épouvantail.
Clopin-clopant, le corps marbré d’ombres bleues (elle ne l’a pas raté, avec ses sabots), griffé par les ronces et les aubépines, il essaie de courir à travers la campagne encore déserte. Ses pieds nus s’écorchent aux pierrailles du chemin. En bien ou mal, il sera bientôt au bout du calvaire.

Le cœur battant la chamade, il arrive enfin en vue du village. Sous l’abri des oliviers et des rangs de vignes des jardins en terrasse, un peu de courage lui revient : entre les bâtisses dont le soleil enflamme les toits de tuiles, s’étirent de longues traines d’ombre où il pourra se couler. Il arrive sur la grand’ place au moment où l’unique lampadaire de l’éclairage municipal s’éteint. Un bruit de voix feutrées et de souliers ferrés sonnant sur le pavé l’immobilise dans une encoignure. Deux paroissiennes trottant à la première messe se silhouettent sur la place et disparaissent dans la gueule d’ombre de l’église.

Encore quelques mètres, et il ramasse sa clef sous la pierre du seuil, pousse sa porte et se glisse à l’abri. En un tournemain, veste de velours anthracite, pantalon de coutil sombre, feutre noir sur la tête, il redevient le respecté Monsieur Seguin, chevrier.

* * *

Une histoire retournée écrite à l’occasion du 129e Des mots, une histoire : les mots « imposés » : lumière – éclairage – clarté – lampadaire – attente – rendez-vous – quand – bientôt – demain – jour – nuit – aube – début.
Et l’occasion de jeter un nouvel éclairage sur une histoire bien connue, mais dont le coupable désigné par Alphonse Daudet était trop flagrant pour ne pas cacher quelqu’un d’autre…Faudra-t-il rouvrir le procès ?

28 réflexions sur “On achève bien les chevreaux

  1. […] Jean-Charles, jobougon, Ceriat, martine27, Pascal Bleval, Dame mauve, Missnefer, Missenfer², carnets paresseux, […]

  2. jacou33 dit :

    Magnifique texte, et la chute!!!!

  3. En effet, ton texte est magnifique ! Pourtant, je ne suis pas une adepte des histoires de loup garou. Mais là, c’est tellement bien écrit, détaillé. Rien n’est oublié, pas même la prudence dont il doit faire preuve lorsqu’il doit retourner chez lui, complètement dévêtu. Et puis arrive la chute, surprenante. Quant au titre : un petit clin d’œil qui titille notre curiosité. Très habile…

    • Je ne suis pas non plus adepte des histoires de loup-garou ; mais les mots proposés -aube, matin..- m’ont fait penser à l’histoire de Daudet et à sa fin décevante (« au matin, le loup l’a mangé »…tout ça pour ça !) et l’envie de transformer le pâle Monsieur Seguin en loup-garou s’est imposée 🙂

      Il y a une série d’indices en forme de clins-d’yeux (la petite robe de laine blanche….), mais je ne suis pas sûr qu’ils apparaissent à la première lecture.

      encore merci !

  4. marlaguette dit :

    E voilà un sacré scoop sur ce chèr Mr Seguin…

  5. Lilousoleil dit :

    texte magnifiquement bien écrit…. L’idée est su^perbe… Le loup en tueur en série…
    Pauvre Monsieur Seguin ! qu’a-ton fait de toi pour notre bonheur d’écrire et de lire.
    Avec le sourire

  6. patchcath dit :

    Hihi, c’est l’histoire que je demandais et re-demandais le soir à mon père quand j’étais petite, mais cette version me plait beaucoup, Merci

  7. Trouvé dès « la forêt retient son souffle sur son passage » ! Mais je ne suis pas sûre d’ adopter cette version pour mes petits enfants …Comme dit l’ autre en parlant de son voisin qui a tué père et mère : il était pourtant bien gentil !!

  8. Excellent !
    J’ai moi aussi pensé à un mouton, avec la robe de laine blanche.
    La balle d’argent a bien évidemment vendu la mèche, mais la chute… bravo !

  9. Ceriat dit :

    Pauvre monsieur Seguin, s’il a besoin d’aide, il peut demander à Nunzi, elle connait un très bon psychologue spécialisé dans ce genre de cas désespérés. 😀 Très belle histoire, bien écrite et qui permet de résoudre, le mystère de ce célèbre conte. 😀

  10. lise dit :

    ah mais, ah mais .. attends j’ai envie d’ecrire la suite de la suite .. je peux ? (sur l’Ecritorie, evidemment
    Tu m;epates, bon, je sais , je me repete… Miasz bon, oui, tu m’epates.

  11. monesille dit :

    Ah oui, un regard différent sur ce conte. La chute est parfaite avec les deux petites vieilles dans le petit matin, Mais nous sommes bien d’accord, Blanchette etait un idiote ! Mais le style est le même, fougueux, vivant, très agréable à lire.

    • Merci Monisille.
      Mais, Blanchette, idiote ? Disons plutôt qu’Alphonse Daudet ne lui a sans doute pas laissé beaucoup de latitude pour choisir entre les options possibles.

  12. […] profitent-ils de l’absence des lecteurs et de l’auteur pour régler leur comptes ? On achève bien les chevreaux faisait déjà un petit tour de ce côté là ; Aujourd’hui, voilà que la Petite marchande […]

  13. - chachasire dit :

    saisissant de voir que ce que tu décris éclaire l’évidence : l’histoire de la chèvre de M. Seguin est une métaphore très sensible de la vie humaine.

  14. […] de l’absence des lecteurs et de l’auteur pour régler leur comptes ? Après On achève bien les chevreaux et la Petite marchande d’allumettes , voici une troisième […]

  15. Juste une question me turlu-inquiète !! Mr Seguin fut-il légionnaire en sa jeunesse ????

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