Trente-neuf nuits et un jour

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04/04/2014 par carnetsparesseux

Le coq chante pour annoncer la fin de la trente-neuvième nuit. En vain : rien ne dilue l’obscurité. Il a beau se tordre le cou, son chant n’arrive pas plus à faire revenir le soleil qu’à faire cesser la pluie. Son cri enroué arrive tout de même, mangé par la bourrasque, jusqu’au capitaine. A ce moment précis, celui-ci se demande s’il doit vraiment être content d’avoir été choisi. Mais voilà, quand le Patron vous demande quelque chose, zou, il faut mieux avoir la sagesse d’accepter qu’invoquer son libre arbitre !

Et voilà comment on se retrouve capitaine d’un zoo flottant ! une promotion ? De l’aube à l’aube, patauger dans les cales et les entreponts ou s’entassent les passagers, soignant le mal de mer (il faut dire que ça valse), réconciliant les ennemis, réglant les disputes, séparant les adversaires ; apporter fourrage, graines, agrumes, viande, herbes aux heures des repas et racler la fiente, la bouse, et le crottin (sans parler des diverses crottes de mouche) qui s’accumulent inexorablement le reste du temps. Quel plaisir !

Et l’intendance est le moindre de ses soucis : il y a aussi cette passagère clandestine, Zoé. Enfin, clandestine, c’est une façon de parler : elle est inscrite sur la liste d’embarquement, depuis que lui, Noé, a rayé le zébu de la feuille et l’a illico remplacé par le nom de la poulette. Depuis, la crainte d’avoir fait une erreur fatale le ronge : ça va souffler quand le Grand Patron l’apprendra (et le moyen de cacher quelque chose à Celui qui sait absolument tout ?)  ! Non, mais il faut dire qu’elle avait su trouver le ton juste, lui offrant de quoi repartir d’un pied neuf dans le monde nouveau qui suivrait le Déluge… oubliés, les échecs de la vie passée  ; évanouies, les angoisses de la vieillesse qui pointe son nez : un New Deal sur mesure, rien que pour lui, pas trop tôt  !

Car cette petite pond des œufs d’or. C’est en tout cas ce qu’elle lui a cot-coté au moment de l’embarquement. Et elle lui a promis un œuf par jour pour prix de sa place : quarante œufs d’or contre une place sur l’Arche, pas très subtil comme marché ; mais comme dit le proverbe, qui ne tente rien n’a rien. Chaque jour, elle doit lui dire où est l’œuf frais du jour. Mais depuis la cohue du départ, il n’a pas réussi à la retrouver, la pondeuse miraculeuse ! Elle est devenue invisible, ou elle a eu peur, de la pluie qui tombe, de l’eau qui monte, des autres animaux, et elle s’est cachée. Par jeu ? Parfois, il imagine le pire : elle est passée par-dessus bord, ou même elle n’a jamais eu l’intention de remplir sa part du marché, à elle, et sa poche, à lui, d’œufs d’or. Et s’il ne la retrouve pas avant la fin du déluge, alors, adieu le gros lot ! Quel fiasco !

Voilà pourquoi au lieu d’être dans son lit, du soir au matin et du matin au soir il parcourt l’arche à la recherche des œufs et de la poulette, dans sa tunique en lin maculée, inspectant le moindre recoin depuis la cale jusqu’à la pomme du grand mat. Et c’est perché là, en ce matin du quarantième jour, qu’il entend le chant du coq lui rappeler qu’il va falloir préparer le débarquement à Ararat et rendre des comptes… C’est alors que, dans le nid-de-pie du mât (évidemment ! des œufs dans un nid ! où d’autre ?), Noé déniche les quarante œufs d’or! Mais soudain, épuisé par les quarante jours de veille et d’angoisse, rongé de remords à l’idée du zébu abandonné, essoré par le vent et surtout rincé à grands seaux par l’eau qui vague, goutte, ruisselle, coule, il laisse filer tous ses rêves d’avenir et de richesse ; les œufs d’or ? Si c’était possible, il les donnerait tous avec joie pour un seul verre de vin !

* * *
Logorallye pour des mots, une histoire -128 proposé sur le blog d’Olivia Billington ; les mots-étapes: sagesse, proverbe, absolument, subtil, vieillesse, ennemie, adversaire, jeu, échecs, fiasco, erreur, accepter, joie, plaisir & offrir ; la consigne facultative : le personnage doit retrouver un objet qu’il avait perdu.
Pour le plaisir du jeu, j’ai ajouté un coq-à-l’âne qui nous conduit de coq à vin (en passant par cou, zou, zoo, Zoé, Noé, non, ton, tôt, cot, lot, lit, lin).

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16 réflexions sur “Trente-neuf nuits et un jour

  1. […] Les textes de Dame mauve, Ghislaine, marlaguette, adrienne, Laurent Fuchs, Dan Gazénia, kirkimalatross, Mon café lecture, janickmm, jacou, Biancat, Pierre Forest, patchcath, Pierrot Bâton, Jean-Charles, Ceriat, carnetsparesseux. […]

  2. jacou33 dit :

    J’aime beaucoup cette légende reécrite à ta façon, et puis cette histoire d’oeufs cachés, bientôt Pâques, très amusant.

  3. janickmm dit :

    oh ! non, pas pour un verre de vin, . Pauvre Noé je n’avais pas encore lu cette version de l’arche, Mais que Dieu l’accueille au Mont Ararat, il en sera autrement, j’en suis sûre ! merci pour cette jolie histoire, bien menée

    • Le verre de vin final était « commandé » par la suite des mots du « coq à l’âne », mais Noé et le vin, c’est une longue histoire.. et il n’est pas certain que l’accueil sur le Mont Ararat se passe si bien, avec le zébu rayé de la liste des passagers.
      en tout cas, je suis content que cette historiette vous ait plu, et merci de votre commentaire !

  4. Ceriat dit :

    Cette version originale de l’Arche devrait être publiée au Vatican. 😉 Elle vaut largement la version officielle et à l’avantage de se lire avec plaisir. 😀 Très beau texte. 😀

    • Merci Cériat. Je serais ravi que le Vatican suive votre avis 🙂 ça me ferait du travail pour quelques semaines ; et je deviendrais illico l’auteur d’un best-seller :))

  5. pich24 dit :

    Beau conte, plus court que les mille et une nuits, mais mêlant habilement une parabole et la fable de la poule aux œufs d’or. Je dis habilement, mais je trouve étrange cette cupidité dont fait preuve le « sage » Noé, élu d’un Seigneur qui se lassait des défauts des hommes. Mais vous aurez beau jeu de dire que le Grand Patron peut tout faire…
    Bien vu le nid-de-pie alors qu’on s’attend tous au nid-de-poule.
    Au paragraphe final, j’aurais mis « remord » ainsi que « grand seau » au pluriel, par goût personnel sans doute.
    Je trouve bien de rajouter une contrainte (le coq à l’âne) ; il me semble que ces logorallyes devraient être limités dans les mots (disons moins de 2 ou 300 mots) pour épicer l’exercice. Un peu différemment de l’exercice du bout-rimé, je me suis essayé à le versifier pour ce résultat :

    N’ai-je donc tant vécu pour que cette vieillesse
    Ennemie, adversaire et grosse de sagesse
    Accepte mes échecs, mes fiascos, mes erreurs,
    Mais refuse ma joie et mes petits bonheurs ?

    Tel un jeu peu subtil, comme dit le proverbe :
    Bien vécue ou moins bien, toute vie est superbe ;
    Il faut absolument en tirer du plaisir,
    Pour rendre hommage aux dieux ayant su nous l’offrir !

    Mais j’ignore si l’organisatrice accepte de mélanger les vers et la prose.

    • Défense un peu jésuite, sans tentation ni faiblesse, où serait le pardon et la rédemption ? (sans les faiblesses de l’homme, où serait la grandeur de Dieu…vaste débat qui tiendrait mal dans les commentaires d’un petit blog d’historiettes). Plus vraisemblablement, « mon » Noé fait comme moi, il se débrouille avec ses angoisses et ses défauts…
      j’avoue que la 2e contrainte m’a plutôt aidée (je suis peut-être bizarre, mais le cadre imposé m’évite de m’égarer). Je suis assez d’accord sur le gabarit (je dirais 300/ 400 mots) mais il m’est difficile de faire vite (en l’occurrence quatre jours au maximum par jeu, du lundi soir au vendredi) et bref à la fois. Quand je manque de temps, je m’étale, quite à densifier ensuite.
      je rajoute les esses de seau et de remords (j’ai déjà colmaté diverses petites fautes d’orthographes)

      Enfin, je ne crois pas qu’Olivia Billington impose une forme à ces jeux d’écriture, et elle sera très certainement ravie d’accueillir un lien vers votre très belle version versifiée dans ses commentaires, où, plus simplement, le texte directement en commentaire.

  6. Originale, ta version. 🙂

    • J’ai essayé plusieurs pistes (un poisson, un parapluie…et même un texte expliquant pourquoi je passais mon tour 😉 ), et c’est celle-ci qui s’est imposée, je ne sais même pas pourquoi.

  7. Zoé Pivers dit :

    Et c’est ainsi que passer du coq au vin fit recette 🙂
    Ben enfin, Noé ! vous devriez être content, Zoé a pondu un œuf en vain… Bon d’accord un neuf ne fera jamais vingt mais en y mettant un peu d’eau… Patience, un homme va venir arranger tout ça. Mais si !
    Sourire
    Merci, bravo et belle journée

    • Merci.
      vous voulez dire que finalement, Noé a mis de l’eau dans son vin ?

      • Zoé Pivers dit :

        Oui et non 🙂
        Zoé a pondu un neuf en vingt mais un œuf ne fera jamais vin… Si je rajoute un peu d’eau Mon œuf (coco) pourrait donner un coq eau vin, oui parce que coq ovin, on n’a pas réussi…
        Bon, je vais me reposer un peu, c’est la grande fatigue là… :))
        Bon week-end à vous

  8. patchcath dit :

    quel méli-mélo plaisant
    c’est un régal
    que je raconterai à Pâques aux oreilles qui m’écouteront

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