Le début de la fin

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21/03/2014 par carnetsparesseux

Au commencement, Dieu créa les cieux et la terre. Tout le monde sait cela. Puis il y eut la lumière et les ténèbres, le jour et la nuit, l’eau et la terre ferme, des arbres et des animaux, toutes les sortes de pluies, et enfin l’homme, Son chef-d’œuvre créé à Son image.  Ce que l’on sait moins, c’est ce qui s’est vraiment passé le  jour où Il a fait défiler tous les animaux des champs et tous les oiseaux du ciel devant l’homme, pour que celui-ci les nomme un à un.

Ce jour là, c’est un peu la bousculade : plume, poil, écaille, peau, sabot, nageoire, corne, élytre, etc., rêve de Cuvier, cauchemar de Darwin, toute la faune de la Création est au rendez-vous pour défiler devant les deux personnages principaux. Ouvrant la cérémonie avec élégance, un grand oiseau argenté passe dans les cieux (bien obligé : ses ailes de géant l’empêchent de marcher).
– Albatros, dit l’homme, et Dieu, qui était un peu fébrile avant le début de la cérémonie, voit que c’est bon et qu’il n’a pas organisé en vain l’ordre de passage par ordre alphabétique : de fait, il n’est pas question de libre arbitre, tous les noms viennent de Lui (comme toutes choses sur cette terre d’ailleurs) et l’homme qui croit les inventer ne fait que les répéter. D’ailleurs, ils sont tous inscrits dans le grand livre de la vie que Dieu tient sur Ses genoux, et où Il les coche les uns après les autres. Dans une telle cohue, impossible de saisir plus que quelques instants :

Un petit singe glisse d’un arbre :
– Babouin, dit l’homme.
Une douce boule de poil roule au sol :
– Chaton.
Un long cou verdâtre emmanché d’un long bec en gouttière sort du marécage :
– Dinosaure, dit l’homme.
Dieu réplique d’un ton sans réplique :
– Ah non, y’a erreur, J’ai pas créé ça, Moi !
Alors, il y a un éclair aveuglant, et quand le roulement du tonnerre s’éteint, le marécage est vaste et vide comme le monde à son premier matin. La deuxième anicroche a lieu quand se présente une grande masse lourde, faisant trembler le sol sous ses pattes (quatre piliers de cuir gris) un mastodonte, une cathédrale animale :
– Biche, dit l’homme.
Dieu fronce le sourcil. L’homme précise, bon élève :
– Une biche et ses petits.
Dieu fronce les deux sourcils. L’homme, conciliant :
– Une biche et les faons ?
– D’accord, concède Dieu, et il coche éléphant.

Au bestiau suivant qui se pointe, l’homme donne pour nom : Faon, et Dieu soupire. La journée promet d’être longue. Viennent la girafe qui s’avance avec prestance, puis le hérisson qui trottine au ras de l’herbe : tous deux sont baptisés  sans souci. Mais l’iguane est d’abord nommé igname  ; certes, il a un peu l’air d’un sac à main en vadrouille, mais quand même, le confondre avec un légume  ! Notre homme serait-il myope ou dyslexique ? La ronde reprend : un gros canard hérite du nom de jars, une peluche à pattes est dite koala, le roi des animaux reçoit le nom de lion, une bête à laine, celui de mouton. Dans l’eau, filent poisson et cétacés, dont l’homme récite les noms : narval, orgue…  Le garçon s’enrhumerait-il  ? C’est vrai qu’il n’est pas trop vêtu.  Le divin greffier corrige de Lui-même et marque : orque (et cela colle mieux avec l’animal suivant, le phoque, même si la rime n’est pas super riche).

Et la grande parade continue. L’homme a le cerveau qui gargouille sous l’effort : voilà un piaf rouge et vert perché sur un figuier de Barbarie ; il le nomme quetzal ; le canapé cornu qui passe lentement s’entend apostropher rhinocéros. Parfois ça marche moins bien : le scarabée est appelé scarabée, la tortue, tortue. Puis l’esprit, qui souffle où il peut, reprend un peu d’élan, tels les alizés, frais et vivifiants, et voilà un urubu, une vache, un wapiti ; un petit rongeur assez anodin se voit même décoré du nom de xérus (quel raffinement).

Mais à mesure que la file défile dans une odeur de ménagerie de plus en plus prononcée (la moiteur n’arrange rien) l’homme commence à avoir du mal à articuler. Le bœuf musqué n’a droit qu’à un monosyllabe, yack. Et, devant la bestiole suivante, une espèce de petit cheval avec des rayures noires (ou blanches ?), ne sort qu’un chuchotis : jébre. Le Grand Barbu veut croire à un raté et fait signe aux suivants d’avancer.

Et, quand, après la jibeline, le jébu, le jorille, il est manifeste que l’homme zézaye, Dieu s’énerve un tantinet. Myope, dyslexique, enrhumé, passe encore. Mais zézayant ! Est-ce que Sa Création Lui échapperait  ? Ou aurait-Il encore laissé passer un défaut  ?

A ce moment, arrive, bon dernier, non pas le corbeau (pour cette fois), mais un machin rampant, sans patte ni aile ni nageoire ; celui là, quand même, aurait pu respecter l’ordre alphabétique, et, anaconda, boa ou cobra, passer le matin, où, plus tard, python ou vipère, venir à son rang ; mais, sans autre excuse que de devoir ramper sur son ventre, pointer en dernier, c’est vraiment se moquer de son créateur ! Alors la colère du Tout Puissant s’abat sur lui comme la mousson, plus tard, sur le subcontinent indien (et c’est de là, dit-on, que toutes les histoires, d’amour, de violence ou de cruauté qui advinrent ensuite sont issues) :

– File, disparais, rentre sous terre, toi et ta progéniture vous mangerez de la terre, et non seulement vous trainerez sur votre ventre, au ras du sol, mais en plus vous zigzaguerez !

_________________________________________

Logorallye tricoté pour « des mots, une histoire -127 » proposé sur le blog d’Olivia Billington ; les mots de passage étaient : élégance – prestance – raffinement – cruauté – barbarie – orgue – cathédrale – gargouille – gouttière – pluie – mousson – alizés – moiteur – douce – laine ; et la consigne facultative, de commencer le texte par la lettre A et le terminer par la lettre Z.

15 réflexions sur “Le début de la fin

  1. pich24 dit :

    Choix du sujet original, je trouve. La liste dépliée ne laisse pas forcément penser aux animaux de la Genèse (mais la consigne de A à Z, si).
    Je trouve brillant la thèse que Dieu s’en prenne au serpent (en lui jetant le sort de zigzaguer !), ce qui peut expliquer, qu’en retour, il devienne le symbole du mal et se retourne contre Ève plus tard.

    Question détails, je ne pense pas que « xérus » soit épithète. C’est un substantif selon moi. Je crois, plus loin, que « zébu » ne nécessite pas de « s », et je crois votre « ras » fautif dans « raz de l’herbe » au début et les deux « raz-du-sol » à la fin ; mais l’avant-dernier pourrait être là pour le zézaiement.
    Dans la contrainte, je ne sais pas pourquoi vous avez choisi de séparer « orgue » de « Barbarie » ; trop facile ? (à moins qu’il n’y ait eu un ordre de passage obligatoire de logorallye dans lequel Barbarie précède orgue ?). J’ai un petit doute sur l’emploi d’ « alizée », fautif ainsi et au pluriel dans la liste, et qu’il aurait donc fallu employer autrement.
    Ce n’est qu’un point de vue personnel. Tout ceci a peut-être une explication qui ne m’apparait simplement pas.

    Je trouve le tout empreint de fraicheur. C’est écrit sans façon, avec beaucoup d’humour et quelques familiarités bonhommes : le Grand Barbu ! et l’introduction malicieuse de l’antithèse Darwin avant la cérémonie ! Très frais.
    J’ai découvert l’urubu.

  2. Merci de votre lecture attentive ! Je suis content que ce texte vous ai plu.

    J’ai rectifié les fautes que vous avez signalés (écrire l’oeil sur la montre n’est pas idéal pour les finitions..) Pour le reste, avec la contrainte de commencer et de finir par A-Z, l’alphabet s’est imposé de lui-même. Je ne crois pas qu’il y ait de contrainte d’ordre dans la liste des mots (si c’est le cas je ne l’ai pas suivi…). J’ai préféré séparer orgue et barbarie, d’abord parce que c’est moi qui ai proposé orgue (d’après barbarie) lors de l’établissement de la liste ; et puis dans cette histoire je ne vois pas bien qui aurait pu interpréter le joueur d’orgue : Adam est assez occupé, et il était tout de même délicat de coller un orgue dans les Mains du Grand Barbu….

    je suis heureux de vous avoir présenté l’urubu ; personnellement, j’ai découvert le xérus (le seul animal en X de nos nomenclatures, semble-t-il !)

  3. […] patchcath, lakatiolaise, Pierrot Bâton, Mon café lecture, missnefer, jacou, NAd.et carnetsparesseux. Les retardataires peuvent laisser leur lien en commentaire, […]

  4. Ghislaine dit :

    C’est bien pensé et original de choisir cette idée de sujet ! j’aime bien !!

  5. Jolie première participation, très originale ! 🙂

  6. pich24 dit :

    J’ai mentionné le xérus parce que j’ai écrit des fables sur les animaux de A à Z , et le seul X accessible était celui-ci ; il y a bien le xiphophore, le xylocope et d’autres, mais… Pour l’orgue de Barbarie, quand on a Dieu sous la main, tout est possible.

    • « Pour l’orgue de Barbarie, quand on a Dieu sous la main, tout est possible ».
      Je ne l’ai pas sous la main 😉 mais je vous promets que si un prochain conte nécessite un joueur d’orgue de barbarie, je penserais d’abord à Lui.

  7. lakatiolaise dit :

    J’ai passé un agréable moment à lire votre texte empreint d’humour et de clins d’oeil (la Genèse, l’albatros, le corbeau). L’idée d’établir un ordre alphabétique est bien trouvée! Verdict: différent et rafraichissant 🙂

  8. Reivilo Xuoced dit :

    Un dodo c’est rafraîchissant c’est bien connu!

  9. Zoé Pivers dit :

    Je comprends maintenant pourquoi Dieu a créé la femme ! Il a perdu patience… 🙂
    Je taquine. J’ai cru un instant qu’elle allait passer…
    Je ressens beaucoup de spontanéité et une certaine effervescence qui sont très agréables.
    Merci

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