La petite Poucette (8)

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09/02/2014 par carnetsparesseux

Alors elle ouvrit les paupières et vit sept petits garçons qui la regardaient. Aussitôt, les questions fusèrent :

– Tu es une fille ?
Fut la première ; la deuxième et la troisième :
– C’est toi qui as bougé ma chaise ?
– Et ça ne te déranges pas d’avoir mangé dans mon assiette ?
La quatrième :
– Tu as pris toute la viande, les saucisses et le jambon ?
La cinquième et la sixième :
Tu n’aurais pas vu un plat de légumes ?
et
– Tu ne voudrais pas sortir de mon lit ?
Et la dernière :
– T’es qui, toi ?

La petite Poucette pensa avec lassitude : voilà encore des gens à qui il faut tout expliquer. Elle s’assit sur le bord du lit et répondit :
– Oui, oui, non, oui, oui et non. Petite Poucette.

– La petite Poucette ?
– Assise sur le lit ?
– Disparu, le plat de légumes ?
– Mangé, le jambon, mangée, la viande, mangées, les saucisses ?
– Vidée, l’assiette ?
– Même pas gênée, celle là ?
– Une fille ?
Répétèrent les garçons.

Elle pensa : c’est bien ma chance, voilà des gens qui doivent tout répéter pour comprendre quelque chose. Alors, sans trop savoir pourquoi, peut-être juste parce qu’elle leur en voulait de l’avoir réveillée et qu’elle les trouvait un peu idiots, avec leur vaisselle dorée, leurs courtepointes brodées et leur questions à répétition, elle leur raconta la première histoire qui lui passait par la tête : qu’elle était la fille d’un grand roi, la plus jolie princesse du royaume, que sa belle-mère jalouse avait voulu la faire tuer, mais que le chasseur lui avait laissé la vie sauve, qu’elle avait ensuite couru tout le jour dans la forêt jusqu’à leur petite maison pour se mettre sous leur protection. Là, elle s’arrêta, pour reprendre son souffle et pour voir si ces crétins allaient croire un tel tissu de calembredaines. De fait, les sept garçons la regardaient avec un air éberlué. Mais, parlant tous à la fois, ils lui répondirent simplement :

– Ah bon. Ben nous, on est sept frères, fils d’un bucheron et de sa femme. L’an dernier, on s’est perdu en forêt. Pourtant on avait un truc infaillible pour retrouver le chemin. Enfin passons. A force de marcher, on est arrivé ici. Que demander de plus : une petite maison confortable, pas de parents pour nous obliger à nous laver, le garde-manger qui se remplit à mesure qu’on mange (il y a de la magie là-dessous). Nous, les grands, on va jouer à hache-hache toute la journée dans le bois ; et lui, le petit dernier, on l’appelle le petit Souper, parce qu’il s’occupe des repas. Enfin, jusqu’à aujourd’hui, car maintenant les corvées, c’est pour toi : comme on est gentil, si tu veux t’occuper de notre ménage, faire à manger, faire les lits, laver les bols, ranger la vaisselle, faire briller l’argenterie, laver par terre, repeindre les volets, broder, coudre et tricoter, si tu tiens tout en ordre et en propreté, tu pourras rester avec nous. Sinon, dehors !

La petite Poucette pensa : ils ont l’air aussi stupide que mes sœurs ! C’est bien la peine de voyager, pour tomber sur une telle bande d’idiots. Entre mes parents qui voulaient que je parle tout le temps, le bucheron et sa femme qui parlaient pour ne rien dire, les poules qui mentaient à bec-que-veux-tu et ces égoïstes qui n’écoutent pas quand je parle, ça commence à bien faire ! Alors, elle se leva, chaussa les bottes de Sept lieues, prit les garçons par la main et les entraina à travers le roncier magique et la forêt jusqu’à la maison du bucheron. Elle les y laissa. Comment ont-ils été accueilli ? Ont-ils épousé ses sœurs aînées? Celles-ci ont-elles retrouvé leurs parents l’Ogre et l’Ogresse ? Ces derniers ont-ils rencontré le bucheron et sa femme ? Les poules ont-elles pu trouver à manger où bien tournent-elles sur une broche ? Et qui se charge du ménage ?

Autant de questions dont la petite Poucette ne se soucie pas : les bottes de Sept lieux l’ont ramenée dans la petite maison de la clairière où elle coule des jours tranquilles, protégée des visiteurs par le grand roncier, mangeant quand ça lui plait ce qu’il plait au garde-manger enchanté de lui servir ; ne faisant le ménage que quand elle le veut vraiment, c’est-à-dire vraiment très rarement (il faut dire qu’elle ne laisse pas beaucoup de miette, les ogres c’est comme ça). N’écoutant que le vent et la pluie, et ne parlant à personne qu’à elle-même.

Et si ça dérange quelqu’un, qu’il s’en plaigne à l’Ogre. C’est ici que l’histoire de la petite Poucette reste (pour l’instant) sur sa fin.


l’épisode précédent est là

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